Dans ses cours et conférences, Heidegger a abordé à de multiples reprises la question du temps, qu'il s'agisse de sa nature ou de son fondement. Toute l'œuvre du philosophe, et notamment son livre majeur Être et Temps, peut être considérée comme une contribution à l'élucidation de cette question. C'est dès 1915 dans sa leçon d'habilitation consacrée au Concept de temps dans la science historique que commence la série de travaux sur ce sujet, suivis de la conférence intitulée le concept de temps de 1924, les prolégomènes de 1925 et Être et Temps en 1927.

Vue d'ensemble

La question du temps a été abordée au cours des siècles, selon deux approches principales : d'une part l'approche théologique dans laquelle le temps a pour fonction de distinguer deux domaines de l'étant, l'un incorruptible, à savoir Dieu et l'éternité, l'autre, la création, le monde sub-lunaire et l'homme dans son être temporel et fini qui font face à l'éternité, d'autre part une approche philosophique dont les fondements, inchangés jusqu'ici, ont été posés par Aristote. Dans cette tradition, le fait que la finalité du temps soit de rendre possible la mesure a conduit à penser le temps comme succession de « maintenant », dans une forme identique à l'espace c'est-à-dire relevant d'un écoulement uniforme.

Après les premières hypothèses mythiques que l'on doit aux Grecs de la Grèce archaïques, Aristote liant temps et mouvement, dans sa Physique installe une doctrine « physico-mathématique » du temps qui, sous des aspects divers, s'est fondamentalement perpétuée telle qu'elle y compris dans l'attitude scientifique jusqu'à nos jours. La pensée Métaphysique directement issue d'Aristote domine inchangée au Moyen Âge et dans la Scolastique. En parallèle se développe à partir d'Augustin, puis avec René Descartes et enfin Emmanuel Kant une pensée du temps, qui sans renier l'acquis aristotélicien, réintroduit les ressorts psychologiques de la perception du temps. Au , Henri Bergson, Edmund Husserl, et Martin Heidegger mettent l'accent sur la durée et la temporalité préparant ainsi une nouvelle approche du concept de temps en rupture avec la conception traditionnelle. L'interprétation heidegerrienne du temps s'avérera, selon certains, (Jean Beaufret, propos rapporté par François Vezin), si révolutionnaire qu'elle a pu être qualifiée de véritable séisme.

Par contre, l'évolution rapide des mathématiques et de la physique ne paraît pas remettre fondamentalement en cause les premières intuitions aristotéliciennes comme le constatait Heidegger, dans la conférence de 1924 Le concept de temps ..

Les toutes premières interrogations L'état de la question

À début du , Heidegger découvre une tradition philosophique où domine sans partage la conception aristotélicienne du temps comme succession de « maintenant », où le phénomène n'est explicité que sous l'angle de son lien avec le « mouvement » physique. Quelques pionniers, comme Husserl au sein de sa phénoménologie, et Bergson avec ses notions de durée et de vécu, ont commencé à ébranler l'évidence de ces schémas descriptifs pour expérimenter d'autres voies, notamment psychologiques. L'aporie qui veut que le temps n'est en rien un « étant » et qu'il n'y a pas, au même titre que pour l'être, de lieu en surplomb qui permettrait de l'examiner n'a pu être levée. Autrement dit, aucune explication du temps par autre chose que lui-même n'est recevable.

Les précurseurs Kant, Bergson, Husserl, Kierkegaard Emmanuel Kant

Alors que tout le monde, y compris ses épigones du courant néokantien, comprenait la Critique de la raison pure de Kant comme une théorie philosophique de la connaissance scientifique, Heidegger soulève dans son livre Kant et le problème de la métaphysique une autre interprétation possible du kantisme. Il s'agit de montrer en quoi Kant a au fond réhabilité la métaphysique en lui faisant retrouver la solidité d'un sol inexpugnable à partir d'une critique de la raison dont il est avéré qu'elle peut errer et se tromper. À partir d'une lecture phénoménologique, Heidegger voit dans la doctrine du « schématisme » et les prémisses d'une analytique de la finitude et de la métaphysique du . Søren Kierkegaard

Søren Kierkegaard conceptualise et met en relation les tonalités-affectivesCf. La reprise (1843), Le concept de l'angoisse (1844), et Traité du désespoir (1849). (« angoisse », « désespoir »), construisant ainsi une psychologie philosophique. Cette nouvelle attention aux aura une grande influence dans l'œuvre de Martin Heidegger. Kierkegaard expose en outre, une théorie du tempsCf. La reprise (1843), Miettes philosophiques (1844) et son Post-scriptum (1846). (de l'« instant » et de la « répétition »), de l'instant comme "carrefour du temps et de l'éternité", et des « stades » de l'existenceCf. Stades sur le chemin de la vie (1845). (esthétique : rapport de l'homme à la sensibilité ; éthique : rapport de l'homme au devoir ; religieux : rapport de l'homme à Dieu) qu'il ne faut pas comprendre de manière chronologique ni de manière logique mais plutôt de manière existentielle. Henri Bergson

s'interroge Emmanuel Levinas dans une préface d'un livre de Marlène Zarader ; reprise de Éthique et Infini. propos rapporté par Camille Riquier

Bergson aurait franchi un pas décisif avec son concept de « durée », durée qui échappe à la définition traditionnelle du temps comme succession de « maintenant ». C'est lui qui, s'agissant des trois moments du temps, le présent, le passé et l'avenir, loin de les voir se succéder, cherche à les insérer dans une structure commune pour leur conférer une unité de sens. Même si Heidegger n'en fait pas état dans son livre, Bergson aurait pu ainsi lui donner l'idée d'une unité « co-originaire » des trois moments du temps et mis le philosophe allemand sur la voie de la temporalité « ek-statique » qui sera à partir de Être et Temps, l'autre nom de la temporalité originaire. La démarche n'en reste pas moins tout autre. La temporalité « ek-statique » du Dasein exposé au §65 dÊtre et Temps n'a rien à voir avec la « durée pure » de BergsonVoir La temporalité du dans l'article .. Pourtant dans Être et Temps (§5), Heidegger ne veut voir, assez injustement, dans le philosophe de la durée qu'est Bergson, qu'un adepte de la conception vulgaire du temps qui, malgré lui, ne comprend le temps que dans la dimension spatiale. Edmund Husserl

Heidegger publia en 1926, sur la demande de Husserl, dont il était l'assistant, les Leçons pour une phénoménologie de la conscience intime du temps. Comme le note Camille Riquier, c'est vers Edmund Husserl que l'on se tourne si l'on recherche une provenance à la temporalité « ek-statique » du , alors même qu'Heidegger déclare ne pouvoir rien tirer des analyses husserliennes pour avancer dans sa compréhension ontologique du phénomèneQuestions IV, Paris Gallimard 1990 page 353. On relève l'accord des deux philosophes sur le principe d'une origine phénoménologique du temps. Ainsi Rudolf Bernetnote dans son étude, . Pour autant cela ne l'empêche pas de conclure à une série de désaccords profonds entre les deux philosophes.

Le renouvellement de la question par Heidegger Heidegger considère que toutes les explications fournies jusqu'à lui, quant à la « nature du temps », sont sinon fausses, du moins très superficielles car elles n'atteignent pas le vrai fondement, que la question qui mobilise toute sa pensée, celle « du sens de l'être », va soulever. Le temps public, ordinaire, le temps des horloges, serait un temps dérivé qui tirerait son sens et sa valeur d'un temps sous-jacent, dissimulé, plus originaire. Avant Heidegger, seuls Bergson et Husserl tentèrent d'échapper au temps linéaire des horloges. Pour poursuivre dans cette lignée, Heidegger entend réserver au temps un droit autonome (donc indépendant du mouvement), en tant qu'il jaillit directement de la temporalité du . Afin de saisir le concept de temps dans sa spécificité, il s'agit selon Servanne Jollivet, de remonter jusqu'au vécu .

Cette position originale a révolutionné les termes selon lesquels la question du temps se posait jusqu'ici, quasiment inchangés depuis l'origine de la pensée philosophique, à l'exception de la récente percée du philosophe français Henri Bergson, dans son Essai sur les données immédiates de la conscience. Heidegger a eu selon lui l'intuition qu'outre ce caractère dérivé, la perception courante de ce phénomène, découlerait d'une interprétation constante depuis les origines de la philosophie grecque, qui cacherait un phénomène riche et énigmatique.

Échapper aux fausses questions L'approche phénoménologique permet à Heidegger d'échapper à de faux problèmes qui encombrent la question du temps et le conduit à réinterpréter les plus essentiels.

La dissolution de vieilles apories Sans remonter loin dans le temps, Paul Ricœur fait état de problèmes jusqu'ici insolubles, légués par la tradition que l'approche heideggérienne permet d'oublier. Il en est ainsi de la question pendante depuis Aristote et Augustin de savoir si le temps relève plutôt de l'ordre physique que de l'âme ou du psychique, de l'antinomie husserlienne entre conscience intime du temps et temps objectif. Doit-on, ajoute Catherine Malabou .

Avec la structure prégnante de l'être-au-monde, Heidegger ruine définitivement la problématique du sujet et de l'objet, tout autant que celle de l'âme et de la nature.

D'un autre côté, l'affirmation répétée de l'oubli de l'être va ruiner toute tentative de cerner, avant tout le parcours de l'analytique existentiale, et par intuition directe le phénomène du temps.

La question « d'où vient le temps » ? Heidegger a cherché à comprendre le temps à partir de lui-même Avec cette formulation du problème, il prend définitivement congé de la tradition métaphysique, illustrée par Platon et surtout Plotin, pour laquelle la seule manière de rendre intelligible, ce pouvoir d'altération et de dissémination qu'est le temps serait de le penser, par effet de contraste à partir de l'éternité , et non plus à partir d'autre chose, d'un autre étant par exemple, comme c'était le cas jusqu'à lui ; que ce soit l'interprétation du temps par le « mouvement » avec Aristote, l’éternité avec les scolastiques, la conscience avec Saint Augustin, l'esprit avec Hegel ou Kant, le « vécu » pour Bergson.

Pour ce faire, une seule voie, interroger le seul être qui ne se comprend lui-même que par la temporalité et dont le caractère fondamental est d'être « temporal » (on verra en quel sens avec la « temporalité extatique »), c'est-à-dire, le .

Dès avant Être et Tempsvoir la conférence Le concept de temps, 1924, dans et faisant suite à ses premières analyses sur la « vie facticielle » une « phénoménologie de la temporalité », autrement dit une interrogation sur l' « être du temps », avait commencé à prendre corps, écrit Michel Haar. Jean Greisch note que c'est à partir d'une reconnaissance de la portée phénoménologique du texte aristotélicien, portée ignorée jusqu'à lui, que Heidegger a fondé sa propre approche ..

Heidegger écarte toute explication théorique. Le problème du temps doit être abordé à la manière dont nous expérimentons la temporalité dans la « vie facticielle » et nous demander ce que dans cette expérience veulent dire passé, présent, avenir. écrit Heidegger.