Rob Rombout, de son nom complet Robert Rombout, né le à Amsterdam, est un réalisateur documentariste, photographe et professeur de cinéma néerlandais. Vivant et travaillant à Bruxelles depuis 1975, il est l'auteur d'une œuvre singulière qui se situe, selon l'historien du cinéma Marc-Emmanuel Mélon, « dans l'intervalle très large » qui sépare la fiction du documentaire.
En quarante ans de carrière, Rob Rombout a réalisé une quinzaine de longs et moyens métrages, parmi lesquels Entre deux tours (1987), Nord-Express (1990), L'Île Noire (1994), Les Açores de Madredeus (1996), Perm-mission (1999), Le Piège de Kerguelen (2000), Canton la Chinoise (coréalisé avec Robert Cahen, 2001), Amsterdam via Amsterdam (coréalisé avec Rogier van Eck, 2004), le road movie de six heures Amsterdam Stories USA (2012, coréalisé avec Rogier van Eck) et Sur les traces de Robert Van Gulik (2016). Ses films ont été diffusés par les principales chaînes culturelles européennes — Arte, RTBF, TV5 Monde, France 2, la BRTN flamande — et présentés dans les festivals internationaux de référence, parmi lesquels l'IDFA d'Amsterdam, le festival Cinéma du réel au Centre Pompidou de Paris, le Festival du nouveau cinéma de Montréal et le WorldFest-Houston.
En janvier 2014, Amsterdam Stories USA est nommé pour le Magritte du meilleur film documentaire aux Prix Magritte du cinéma belge, aux côtés de films de Thierry Michel, Benjamin d'Aoust et Jozef Devillé. En 2022, Marc-Emmanuel Mélon, professeur d'histoire et d'esthétique du cinéma à l'Université de Liège, lui consacre une monographie de 256 pages, Rob Rombout. La mise en scène du réel, publiée par les éditions Yellow Now dans la collection Côté cinéma. Cette consécration académique s'accompagne de manifestations universitaires telles que BEING [NOT] THERE, regards croisés organisés en 2022 par l'École supérieure des arts de la Ville de Liège, l'Université de Liège et les éditions Yellow Now.
Cofondateur du mastère international de documentaire DocNomads — premier programme commun européen en cinéma documentaire labellisé Erasmus Mundus par la Commission européenne, partagé entre l'Universidade Lusófona de Lisbonne, Budapest et Bruxelles —, il enseigne la réalisation à la LUCA School of Arts (anciennement Sint-Lukas) à Bruxelles depuis 1988. Il a été deux fois vice-président du comité belge de la SCAM (1998-2005 puis 2009-2013) et membre de la commission « Brouillon d'un rêve » à Paris.
En septembre 2025, la Cinémathèque portugaise de Lisbonne lui dédie un cycle monographique en trois volets — cinéma, enseignement et photographie — intitulé Rob Rombout, a mise en scène do real, identifiant le Portugal comme la « troisième patrie » du cinéaste, après les Pays-Bas et la Belgique. La même saison, son œuvre fait l'objet d'expositions et de projections itinérantes à Paris (Centre Wallonie-Bruxelles, Atelier néerlandais), à Strasbourg (Lieu d'Europe, Festival Arsmondo Îles de l'Opéra national du Rhin) et aux Pays-Bas.
Biographie
Origines néerlandaises et installation à Bruxelles Né à Amsterdam le , Robert Rombout grandit aux Pays-Bas avant de s'installer à Bruxelles en 1975. Cette double appartenance — racines néerlandaises et ancrage belge francophone — fonde durablement son œuvre : Marc-Emmanuel Mélon le décrit comme « le double héritier des anciens explorateurs hollandais partis à la découverte de lointaines contrées et des documentaristes voyageurs », formule qui place sa pratique dans la double lignée des récits de découverte du Siècle d'or hollandais et de la tradition documentaire moderne. Le romancier néerlandais Joost de Vries, rédacteur en chef adjoint de l'hebdomadaire De Groene Amsterdammer, le résume en 2024 par une formule devenue récurrente dans la littérature critique sur le cinéaste : « Rob Rombout vient des Pays-Bas, vit au Portugal, travaille à Bruxelles et a tourné des films dans le monde entier ».
Canal Emploi : l'apprentissage liégeois (1977-1989) Au tournant des années 1980, Rob Rombout participe à l'aventure de Canal Emploi, l'une des premières télévisions communautaires belges autorisées à rompre avec le monopole de la RTBF. Créée en 1977 à Liège, cette chaîne d'éducation populaire avait pour vocation de rendre compte des problèmes économiques et sociaux de la région liégeoise et de réfléchir à l'usage éducatif de la télévision, ainsi qu'à l'utilisation de la vidéo comme outil d'intervention sociale, en particulier sur le terrain du travail.
C'est dans ce cadre qu'il signe ses deux premiers films : L'Homme qui en disait trop (1985), portrait d'un délégué syndical en lutte contre son ancien employeur, et Pas de cadeau pour Noël (1986), récit du déracinement et des désillusions d'un Rwandais à Liège. Aux côtés d'Agnès Lejeune et de Jean-Claude Riga, Rombout évoque rétrospectivement cette période comme une expérience formatrice fondée sur la rencontre, l'accueil et la liberté de moyens : « En été, le travail s'arrêtait et on recevait à chaque fois un invité spécial : on a eu Johan van der Keuken, Jean Frapat, Jean-Louis Comolli, Jean-Marie Piemme. C'était incroyable d'être entre nous et de pouvoir s'enrichir avec d'autres. Quelque chose qui n'est plus possible aujourd'hui. On était pauvre mais dans les festivals on était les héros », rappelle-t-il dans une rencontre publique organisée en décembre 2016 par le GSARA et ZIN TV au Pianofabriek à Bruxelles. Cette filiation revendiquée avec Johan van der Keuken — figure majeure du documentaire néerlandais — constitue l'un des premiers ancrages identifiables de Rombout dans la tradition documentaire européenne, et préfigure son propre intérêt pour le portrait, le voyage et la durée.
Entre deux tours : le tournant esthétique (1987) Entre deux tours (1987) marque une rupture nette dans la trajectoire du cinéaste. S'éloignant des codes du reportage social de Canal Emploi, le film adopte l'esthétique et les effets de l'art vidéo, grâce notamment au concours du critique et monteur Jean-Pierre Bouyxou, du chef opérateur Stéphane Collignon et du romancier et compositeur François Weyergans — futur lauréat du prix Goncourt en 2005. Marc-Emmanuel Mélon ouvre son analyse du film par le terme « Allégorie », formule qui en condense le projet.
Le film se concentre sur deux édifices apparentés mais antagonistes : la première tour, située en Belgique près du village d'Eben, est l'œuvre du tailleur de pierre Robert Garcet, qui s'inspire de la tour de Babel ; la seconde, à Brunssum aux Pays-Bas, abrite alors un état-major de l'OTAN. En les mettant en scène conjointement, Rombout crée un espace allégorique mêlant arts plastiques et écriture poétique. Selon Mélon, le cinéaste y conserve les choix qui structureront toute son œuvre ultérieure : « construire son objet, mettre en scène le réel, filmer la beauté naturelle des choses et créer des formes plastiques porteuses de sens ». Le film est récompensé en 1988 par le premier prix du Festival Vidéo, le prix de la meilleure vidéo au Festival Vidéo & S-8 et le grand prix du Festival international du film de Montbéliard.
L'œuvre du voyage (1990-2010) Au cours des années 1990 et 2000, Rob Rombout déploie une œuvre dont le voyage et la mer constituent les deux fils conducteurs. Marc-Emmanuel Mélon affecte à chacun des films majeurs de la période un sous-titre analytique qui forme l'ossature de la monographie de 2022.
Nord-Express (1990, 60 min), que Mélon qualifie d'« un voyage dans l'histoire », suit l'itinéraire historique du train Paris-Moscou inauguré en 1896. Queen Elizabeth 2, transatlantique (1992, 52 min), que la même monographie présente comme « une ville flottante », explore le quotidien du dernier paquebot transatlantique de la Cunard. L'Île Noire (1994, 52 min), « un microcosme » selon Mélon, propose un portrait sociologique d'une plate-forme pétrolière offshore en mer du Nord où, à bord du FG McClintock, quatre-vingts hommes et une seule femme travaillent sept jours sur sept dans un environnement hostile, à l'écart de toute vie privée. Le réalisateur a confié à Jean-Louis Daulne le soin d'en composer la bande son, articulée autour d'une musique mécanique inspirée de Prokofiev pour la partie industrielle et d'une musique mélodique de style country pour les ouvriers, soulignant leur besoin d'évasion.
Les Açores de Madredeus (1996, 40 min), « exercice de style » pour Mélon, accompagne le groupe portugais Madredeus — alors mené par Pedro Ayres Magalhães et Teresa Salgueiro — dans l'archipel des Açores, en croisant paysages, témoignages et rituels de fêtes populaires. Suit Perm-mission (1999, 52 min), récit du festival russe « Flahertyana » consacré au cinéaste américain Robert Flaherty — figure tutélaire du documentaire — dans la ville oubliée de Perm, où Rombout est l'unique cinéaste étranger invité ; le film témoigne d'un état des lieux du documentaire russe par le biais de débats à -25°C.
Le Piège de Kerguelen (2000, 40 min), que Mélon désigne comme « un miroir aux alouettes », s'inspire de l'ouvrage du journaliste et écrivain français Jean-Paul Kauffmann L'Arche des Kerguelen et met en parallèle la découverte de l'archipel par le navigateur Yves de Kerguelen en 1772 et le travail contemporain d'une équipe de chercheurs en biologie évolutive étudiant les chats sauvages, descendants des animaux abandonnés par l'équipage. La structure analogique du film — confrontant l'expédition d'autrefois aux recherches actuelles — questionne, selon les notes du Centre Wallonie-Bruxelles à Paris, « l'inanité des entreprises humaines ».
Canton la Chinoise (2001, 52 min), coréalisé avec l'artiste vidéo français Robert Cahen et placé par Mélon sous le signe d'une « esthétique de la confusion », compose un portrait croisé de cinq artistes de la ville de Canton et interroge la manière dont une ville étrangère se découvre à ceux qui décident d'y passer en « arpenteurs du regard ». Les Passagers de l'Alsace (2002, 52 min), que Mélon désigne comme « un manifeste », trace huit portraits de personnages alsaciens rencontrés dans des compartiments de train, fait émerger leur perception de l'identité régionale et place le cinéaste lui-même en posture d'« étranger de passage ».
Amsterdam via Amsterdam (2004, 80 min), coréalisé avec Rogier van Eck et présenté par Mélon comme « sortir du cadre pour savourer la vie », propose une expédition cinématographique de la capitale néerlandaise vers deux îles homonymes situées aux antipodes — l'Île Amsterdam dans les Terres australes et antarctiques françaises et Amsterdamøya dans l'archipel norvégien du Spitzberg. Le film obtient plusieurs distinctions aux États-Unis, dont le Best Foreign Film du Route 66 Film Festival (2005) et le Silver Remi Award du WorldFest-Houston (2006). Queen Mary 2, la reine des mers (2004, 70 min), coréalisé avec Louis-Philippe Capelle, accompagne la construction et le voyage inaugural du paquebot Queen Mary 2, coproduit avec la RTBF.
Amsterdam Stories USA et la consécration internationale (2010-2014) Amsterdam Stories USA (2012), coréalisé avec Rogier van Eck, constitue le projet le plus ambitieux de Rombout : un road movie documentaire de six heures, structuré en quatre chapitres de quatre-vingt-dix minutes (East — South — Midwest — West), reliant quinze localités provinciales nord-américaines portant toutes le nom d'Amsterdam. Marc-Emmanuel Mélon en fait le prototype de ce qu'il nomme le « film constellation », « qui, sur un territoire parfois aussi vaste qu'un continent, dessine une figure imaginaire entre des lieux choisis arbitrairement, qui n'ont d'autres rapports entre eux que le fait de s'appeler "Amsterdam" ».