Abraham Gradis est un financier, armateur et négrier, né vers à Bordeaux, et mort dans la même ville le .

Prenant la suite d'une entreprise familiale florissante, il développe son négoce, particulièrement au profit de la couronne, et marque son insertion dans l'approvisionnement colonial et le système de production et d'échanges transatlantiques, vers les Antilles et le Canada.

Biographie

Parents

Issu d'une famille juive originaire du Portugal, Abraham Gradis est le fils de David Gradis (v. 1665-1751) et de Marie Sara Mendes-Moreno. Son grand-père Diego, était un modeste marchand bordelais qui avait dû quitter Toulouse sous la pression antisémite du clergé pour s'établir en 1685 à BordeauxJean de Maupassant, op. cit., p. 3. et y fonder la Maison Gradis installée cours des FossésConsultation en ligne des archives la Maison Gradis.Voir Noms des anciennes rues et édifices de Bordeaux, aujourd'hui cours Victor-Hugo.

L'un de ses cousins germains, fils d'Antoine Gradis (un frère de David), s'appelle également Abraham Gradis. Il est envoyé à la Martinique en 1726 par son oncle David Gradis pour y vendre de la pacotille avec son cousin David Mendès ; cet Abraham (fils d'Antoine), et David Mendès, fonderont la société de commerce Gradis & MendèsJean de Maupassant, op. cit., p. 11.

Développement de la Maison Gradis

Dès sa jeunesse, Abraham entre dans cette maison fondée par son grand-père et alors dirigée par son père. Vers 1720, il réalise plusieurs voyages à Paris, aux Pays-Bas et à Londres.

Il développe la firme fondée par son grand-père, après y avoir succédé à son père. Sous la direction d'Abraham Gradis, elle acquiert une importance considérable dans les années 1740 où il assure beaucoup de fret pour le roi. L'amitié et la confiance que lui porte Maurepas y contribuent.

Lors de la guerre de Succession d'Autriche, il obtient du surintendant du commerce l'exclusivité du commerce avec la Nouvelle-France. Il crée en 1748, la Société du Canada, qui arme et charge pour le roi, avec comme associés l'intendant de la Nouvelle-France François Bigot et le contrôleur officiel de la mairie à Québec Jacques-Michel Bréard (qui seront condamnés pour escroquerie et népotisme en 1763 dans l'affaire du Canada)Un Grand armateur, op. cit., pp. 37-38 : la société est liquidée en 1756Un Grand armateur, op. cit., p. 43. Ayant armé quarante navires en direction du Canada pour le compte de la Couronne ou de ses représentantsMartine Acerra, Jean-Pierre Poussou, Michel Vergé-Franceschi, André Zysberg, État, marine et société, Presses de l'Université de Paris-Sorbonne, 1995, sans compter les navires qu'il y envoie pour son propre compte, il fait également bâtir de vastes magasins au Québec pour les produits bruts et manufacturés qu'il fait venir de France.

En 1756, il est chargé d'acheminer dépêches et ordres secrets vers la Nouvelle-FranceBéatrice Philippe, Être juif dans la société française, éd. Montalba, 1979, p. 87,, ainsi que de l'approvisionnement des magasins de Québec pour le compte du roi, devenant ainsi un agent maritime du roi. Plusieurs dizaines de ses navires font le voyage vers la Nouvelle-France durant la guerre de Sept Ans pour y approvisionner les troupes et colons français. Il reçoit instructions en 1757 de transporter sur ses navires huit cents soldats pour la Nouvelle-France. Durant cette guerre, il fait plusieurs millions d'avances au roi.

En 1759, à la nouvelle de la dispersion de la flotte du maréchal de Conflans à la suite de la défaite de la bataille des Cardinaux, il donne ordre à son correspondant de Londres, Benjamin Mendès da Costa, de rapatrier et d'ouvrir des crédits illimités et sans distinctions, pour son compte, à tous les commandants et capitaines de l'escadre française faits prisonniers« ... Vous avez ordre de notre part, et pour notre compte, de leur fournir tout l'argent dont ils pourraient avoir occasion, en écrivant à votre ami dans le port où ils seront conduits, de les voir et de leur offrir ce qu'ils demanderont. Je compte assez sur votre amitié pour espérer que vous voudrez bien me rendre ce service. Vous ne sauriez m'en rendre de plus signalé ». Lire en ligneHenry Ribadieu, Aventures des corsaires et des grands navigateurs bordelais, 1854Pierre de Joinville, Le Commerce de Bordeaux au XVIIIe siècle, 1908.

Gradis est chargé par le ministre de la Marine Choiseul, avec lequel il entretient d’excellentes relations et qui l'appelle « mon cher Gradis », de ravitailler les Antilles à partir des années 1760. Il est associé au protestant bordelais Jean-Jacques de Bethmann en 1761 pour une expédition de quatre navires transportant des troupes, vivres et fournitures à Saint-Domingue.

En 1763 à 1780, le duc de Choiseul lui confie à plusieurs reprises le commerce des possessions françaises d’Afrique occidentale, où il a acheté l'île de Gorée, pour recouvrer ses créances, puis de Cayenne et des Antilles. En 1764, Choiseul le charge de approvisionnement général en fournitures et vivres des colonies d'Amérique (Guyane, Martinique, Saint-Domingue, Sainte-Lucie, Guadeloupe, Marie-Galante et la Désirade) sur trois ans. Il obtient en 1767 du duc de Praslin, ministre de la Marine, la charge de l'envoi de numéraire aux colonies d'Amérique, puis, de l'abbé Terray, la fourniture des îles Bourbon et de France, et enfin, du ministre de Boynes, l'envoi de numéraire vers les îles Bourbon et de France, ainsi que vers les comptoirs des Indes.

« Pendant toute la période de la guerre de Sept Ans (1756-1763), son commerce avec le Canada s'élevait à 9 000 000 £t. Il y eut de nombreuses pertes, car plus de la moitié des navires qu'il envoya furent capturés par les Anglais ».

Des navires de 1758 Quelques navires venus en Nouvelle-France, de janvier à : +NomTonnageMaîtrePropriétaireArmateurProvenanceDestinationRetourRemarqueLa Providence280-300 TxJean-François Tanays, capitaineMendès et GradisMendès et GradisBordeauxQuébec, St-DomingueCapture le 8 mars 1759La Charmante Nancy200 TxJean Dutour, capitaine de BordeauxAbraham GradisBordeauxQuébecCommandé par J. Dutour avec un équipage de 25 hommes et de farine, le navire arriva sans encombre à Québec, après la signature du propriétaire Abraham Gradis à Bordeaux le 18 février 1758.Le Cheval Marin280-360 TxDominique Lafourcade, capitaine de BordeauxAbraham GradisBordeauxQuébecLe navire, commandé par D. Lafourcade, avec un équipage de 39 hommes et une cargaison pour Joseph Cadet, arrive à Québec sans encombre. Abraham Gradis, le propriétaire avait signé à Bordeaux le 17 février 1758.La Fidèle, ex Toogood, ex William and Elizabeth200-220 TxJean Connil, de Matte, SaintongeJean AugerJean AugerBordeauxQuébecPrise le 9 avril, menée à FalmouthPrise anglaise appelée Toogood puis William and Elizabeth, le navire est rebaptisé la Fidelle de Bordeaux. Armé par Jean Auger, il est envoyé en 1758 de Bordeaux à Québec chargé de farine, de porc salé et de vin venant de Gradis pour Cadet. Mais le navire est capturé le 9 avril et conduit à Penzance. Auparavant Jean Auger avait été propriétaire d'un navire, appelé la Fidelle, construit à Bordeaux en 1745 par Jacques Poitevin et enregistré le 14 février 1746. Qualifié de « secrétaire du roi », il le vend le 14 février 1761 à David Gradis qui le rebaptise Intrépide.Le Jason300-360 TxJacques Bertrand, capitaineGradisGradisBordeauxQuébecChargé de marchandises pour l'État, le navire arrive à Québec sans encombre.Le Mercure130-150 TxBoussuque, capitaineAbraham GradisAbraham GradisRochefortLouisbourg, St-DomingueBordeaux, capture le 17 mars, amené à MadèreLe navire n'avait que 23 hommes d'équipage ; l'Éveillé, beaucoup plus fort, en comptait 68, avec pour capitaine Jean Robin Lacoste. Sur la prise de l'Éveillé, A. Gradis écrivait à Savigny de Rouvre, le 6 mars 1758 : « (II) a été pris à 20 lieues du Cap, après 7 h12 de combat. Il ne s'est rendu que désemparé et coulant »Un Grand armateur de Bordeaux, op. cit., p. 64 La Légère100-150 TxÉlie Pacaud, capitaine de Saint-GeorgesCarrié aîné & Cie de BordeauxCarrié aîné & Cie de BordeauxBordeauxQuébec, St-DomingueCapture le 11 maiAvec un équipage de 19 hommes, le navire, chargé d'une cargaison valant L dont la moitié était pour Charets de Québec, avait des propriétaires, Carrié aîné et cie, pour consignes de naviguer avec les navires de Gradis. Mais il fut capturé le 11 mai 1758.Le Prudent260 TxJean Duroulla, capitaineBordeauxQuébecArrivé sans encombre à Québec avec un équipage de 38 hommes, six engagés et chargé de de farine après la signature de Gradis à Bordeaux les 20 et 24 février 1758.

Commerce et créances Les caisses du royaume de France étant épuisées en raison des coûts des guerres, la Maison Gradis se trouva en difficulté financière en raison des prêts faits au roi Louis XV et encore en attente d’être remboursés. À cette occasion, il exhorta le ministre Berryer à honorer ses engagements. Ce dernier insinuant que cette demande était un prétexte pour extorquer le paiement, Gradis répondit fièrement : « Le nom de Gradis, mieux connu dans les quatre coins du monde que celle du ministre de la France, est exempt de déshonneur. ». À la suite de cela, les revendications de Gradis furent honorées. Dans une lettre du mois de , Bauffremont lui écrit « Vous êtes le père de la marine ».

Abraham Gradis se retrouve associé en affaires avec Beaumarchais en 1776, par le ministre Sartine, pour les fournitures de guerre à destination des insurgés américainsHistoire des maires de Bordeaux, Les Dossiers d'Aquitaine, 2008. Gradis fait construire des magasins à Brest en 1777 pour fournir aux officiers de la marine les approvisionnements qui leur sont nécessaires et qui lui ont été confiés par le ministre Sartine.

Il fonde la Banque Gradis en 1776, située dans l'actuelle rue Esprit-des-Lois. Lui succèdent la Banque Gomez-Vaez en 1816, puis la Banque de l'AquitaineAlbert Rèche, Naissance et vie des quartiers de Bordeaux : mille ans de vie quotidienne, L'Horizon chimérique, 1988.

Traite négrière

La Maison Gradis commerce aussi avec Londres, Amsterdam, Cadix, Lisbonne, etc. Elle pratique en outre la traite négrière qui correspond à 5 % de toutes ses activités : l'historien Éric Saugera précise que « David Gradis et fils arrivent en septième position des armateurs ayant armé à Bordeaux pour la traite, avec dix navires négriers de 1730 à 1786 »Éric Saugera, Bordeaux port négrier, 2002, p. 229. quand il y en a été armé plus de 500 par quelque 191 trafiquants négriers à Bordeaux de la fin du au début du .

Malgré l'interdiction de l'esclavage sur le sol métropolitain depuis le XIVe siècle, Abraham Gradis a possédé plusieurs esclaves noirs pour son usage personnel, venus des colonies : Henri, Cupidon, Scipion et MercureJ. de Maupassant, 1931, op. cit., p. 25.. Cette pratique était courante chez les armateurs ou propriétaires de plantations, qui les utilisaient comme domestiques ou pour décharger les bateaux. Leur présence sur le continent provoque d'ailleurs des protestations et un renouvellement de l'interdiction d'importer des populations noires en métropole mais la nécessité d'alors fait souvent loi. Ledit Mercure, fort connu en son temps, est décrit comme l'homme de confiance et le compagnon de voyages d'Abraham Gradis. Un des bateaux de la maison Gradis s'appelle d'ailleurs Le Mercure, sans que l'on sache si ce nom est en lien avec l'esclave, ou par intérêt pour la mythologie comme l'indiquent les autres noms de bateaux. En 1759, fier de son cheval et de sa livrée, l'esclave Mercure provoque un accident en galopant sur sa monture dans les rues de Paris et dont la victime, le comte Choiseul-Praslin, se plaint auprès de son maîtreArchives nationales, op. cit., 181AQ/75, dossier 29Jean de Maupassant, op. cit., p. 24.

Acquisitions de plantations coloniales