thumb|upright=1.4|Les anciens locaux de l'institut de recherche de la Défense (FOA) dans le quartier d'Ursvik à Sundbyberg près de Stockholm. Ils abritent aujourd'hui une école maternelle et primaire.

Le programme nucléaire militaire de la Suède, visant à la production de bombes atomiques, voit le jour en 1945. Il est mené parallèlement à des recherches sur la protection contre les armes nucléaires, au sein de l'institut de recherche de la Défense (FOA) (), et certaines activités sont entourées du plus grand secret. Le programme est arrêté en 1972, essentiellement pour des raisons politiques, sans qu'aucune arme nucléaire n'ait été construite, mais des raisons économiques ont aussi joué.

Jusqu'en 1958, le programme reste secret, et a pour objet la construction de bombes atomiques. Cette même année, le parlement suédois décide que les recherches doivent être concentrées sur la protection contre les armes nucléaires, tout en s'autorisant à revenir sur cette décision dans le futur – c'est la politique dite de liberté d'action. Avec l'aval du gouvernement, le programme visant à la construction d'une bombe atomique se poursuit pourtant, sous couvert de recherches élargies sur la protection anti-nucléaire, et il atteint son point culminant au début des années 1960.

Les recherches conduites après 1958 ont par la suite suscité la controverse, car d'aucuns estiment qu'elles ont eu lieu en dehors du cadre fixé par le parlement. La politique de liberté d'action est abandonnée en 1966, et la ratification par la Suède du traité de non-prolifération en 1968 conduit au démantèlement du programme, qui s'achève en 1972.

Contexte Lorsqu'une bombe atomique explose au-dessus de Hiroshima dans le dernier acte de la Seconde Guerre mondiale le , peu nombreux sont ceux à l'extérieur du programme nucléaire militaire américain à avoir cru possible l'utilisation pratique de l'énergie atomique pour la conception d'une arme. Le gouvernement suédois avait pourtant reçu des signes annonciateurs des événements à venir lorsque les Alliés, vers la fin du conflit, avaient fait montre d'intérêt pour les gisements d'uranium suédois. Ceci avait pris la forme de propos incitant la Suède à instaurer un contrôle étatique sur ses ressources, et à mettre en place un contrôle de ses exportations d'uranium. Américains et Britanniques souhaitaient bénéficier d'une exclusivité sur le minerai suédois, et ce bien qu'aucune exploitation commerciale des gisements n'ait encore eu lieu. Par le biais de ses conseillers, entre autres Manne Siegbahn, le gouvernement suédois comprend, du moins sur le principe, le lien entre uranium et énergie nucléaire, et entrevoit la possibilité de construire une arme basée sur ce principe. La question est soulevée le par l'ambassadeur américain Hershel Johnson auprès du secrétaire de cabinet Stig Sahlin, et est discutée lors d'un conseil des ministres le . Le , la Suède communique sa réponse aux États-Unis : elle s'engage à mettre en place un contrôle étatique sur la production et l'exportation d'uranium, mais rejette la demande des Alliés qui souhaitaient une exclusivité ou un droit de véto sur ce même minerai.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, la Suède se lance dans des recherches en physique appliquée à la Défense, qui impliquent une bonne partie des grands noms de la discipline de l'époque, en particulier au sein de l'institut de physique militaire (MFI) (), créé en 1941. Ces recherches sont cependant concentrées sur les armes conventionnelles, qui font pendant la guerre l'objet d'une série d'innovations basées sur les récents progrès de la physique. En 1945, le MFI et deux autres organismes étatiques sont fusionnés pour créer l'institut de recherche de la Défense (FOA) (), conformément à une directive de 1944 sur la réorganisation de la recherche militaire. Les travaux conduits par le MFI, et qui incombent désormais au FOA, concernent entre autres le moteur à réaction, les fusées, la charge creuse, ou encore le radar.

En , à peine quelques jours après la nouvelle de l'explosion atomique de Hiroshima, le commandant en chef des forces armées suédoises (ÖB) () Helge Jung demande au FOA, qui vient juste de voir le jour, de faire la lumière sur ce que l'on sait de cette nouvelle arme. Le premier rapport communiqué par le FOA à l'ÖB à la fin de 1945 est largement basé sur le Rapport Smyth, document publié par le gouvernement américain le , qui retrace l'histoire du projet Manhattan et présente les concepts élémentaires du fonctionnement des armes nucléaires.

Au tout début, la position semble être que la Suède doit en savoir plus sur ces nouvelles armes, d'une part parce que leur existence est maintenant acquise, et d'autre part dans le but d'analyser comment s'en procurer. S'il apparait clairement que la bombe atomique a un pouvoir de destruction significativement supérieur à toutes les armes conventionnelles connues jusque-là, le fait qu'elle marque une rupture fondamentale, et que son usage voire sa possession sont éthiquement contestables, n'est pas encore établi en 1945 comme ce sera le cas au cours des années 1950. Les bombardements des villes de Dresde et de Hambourg par les Alliés avaient après tout, dans chacune des deux villes, causé autant de victimes que les bombes atomiques de Hiroshima et Nagasaki – en prenant toutefois plus de temps et en impliquant un plus grand nombre de bombardiers.

Liens avec l'utilisation civile de l'énergie nucléaire

Aussi bien la bombe atomique en tant qu'arme que le nucléaire en tant que source d'énergie suscitent un immense intérêt aussitôt la nouvelle de l'explosion de Hiroshima connue. Avec la publication du rapport Smyth, des discussions sur l'utilisation civile du nucléaire s'engagent immédiatement aux États-Unis.

Une situation similaire se retrouve en Suède. Des études sur les applications militaires et civiles sont mises en route avant même la fin de l'année 1945. Le gouvernement met ainsi en place un comité baptisé comité Atome () dès le mois de novembre. Les liens entre les programmes nucléaires civils et militaires vont se poursuivre pendant plusieurs décennies. Même si une large partie du programme militaire est maintenue secrète, on estime que ces liens ne sont pas, au début tout au moins, matière à controverse. Ils sont par ailleurs nécessaires dans la mesure où les ressources et compétences disponibles pour mener de front les deux programmes sont insuffisantes. Ce n'est que lorsque le pacifisme anti-nucléaire commence à éclore à la fin des années 1950, puis se développe dans les années 1960, que cette collaboration commence à être considérée avec suspicion par une large partie de l'opinion.

Début

thumb|Nils Swedlund (à gauche) prend part aux discussions sur l'arme nucléaire en tant que chef d'état-major des armées, avant d'en devenir un fervent défenseur dans son rôle de commandant en chef des forces armées (ÖB).

En , le FOA fait une demande de fonds spéciaux pour le financement de recherches sur l'arme atomique, qui est approuvée. La plus grande partie de ce budget est consacrée à la mise au point de techniques pour l'extraction d'uranium, des études étant par ailleurs menées sur les effets de l'arme nucléaire. Début 1946, une section dédiée à la physique nucléaire est créée au sein du département physique du FOA, et à la mi-1946, une vingtaine de chercheurs de l'institut et un nombre équivalent de chercheurs extérieurs sont activement impliqués dans les activités liées à l'arme et l'énergie atomique. En 1947, l'entreprise publique AB Atomenergi est créée à l'initiative du comité Atome, dans le but de construire un réacteur expérimental et de développer des techniques pour l'extraction d'uranium dans les gisements suédois, à la fois pour les besoins civils et militaires.

À partir de 1948, on effectue un partage des activités entre le FOA et AB Atomenergi, les activités du FOA liées à l'uranium étant en particulier transférées vers la nouvelle entité, tandis qu'un accord de partenariat est mis en place, avec l'approbation finale du gouvernement en 1950, pour garantir que la recherche militaire pourra profiter du programme nucléaire civil qui débute.

Le point de départ réel du programme nucléaire militaire se situe en 1948. En février, la direction du FOA décide de concentrer son activité sur la protection contre les armes nucléaires plutôt que sur leur fabrication, sans doute en raison du partage opéré entre le FOA et AB Atomenergi. Mais à peine quelques jours plus tard, le chef d'état-major Nils Swedlund charge le FOA d'étudier la production d'une bombe atomique suédoise. L'étude est menée rapidement, et est remise le , signée du chef du département chimie du FOA, Gustaf Ljunggren, et du chef de son département physique, Torsten Magnusson. L'un des points clé du rapport est qu'il préconise de miser sur la mise au point d'une arme nucléaire au plutonium, plutôt que d'une arme à l'uranium enrichi, qui apparait plus complexe techniquement. Le rapport contient aussi les grandes lignes d'un planning pour le programme suédois d'armement nucléaire, et les premières estimations concernant les délais et les coûts. Selon ce rapport, les délais dépendent essentiellement du temps nécessaire pour la construction des réacteurs, pour l'extraction des matières premières, et finalement pour la fabrication du plutonium, plutôt que de la construction de l'arme nucléaire elle-même. Une explication à cela est qu'une erreur a été commise dans le calcul de la masse critique pour une charge au plutonium : elle a été évaluée à , au lieu des réellement requis.

Matières premières

thumb|Un anneau d'uranium de , produit dans le cadre du programme nucléaire militaire des États-Unis. Photo : Los Alamos National Laboratory

Pour obtenir le plutonium nécessaire à la production d'armes nucléaires, on envisage d'utiliser un réacteur à eau lourde, qui permet la transformation d'uranium en plutonium 239 (239Pu). Les matières premières principales, nécessaires en grande quantité, sont donc l'uranium, l'eau lourde et le graphite, qu'il faut se procurer en dépit des contrôles à l'exportation mis en place par plusieurs pays, dont les États-Unis, pour prévenir la prolifération des armes nucléaires dans le monde.

Des quantités significatives d'uranium ont été décelées dans des gisements de schiste en Suède, dont l'exploitation a commencé pendant la Seconde Guerre mondiale. Les Alliés, en réclamant un droit d'exclusivité sur cette ressource vers la fin du conflit, avaient témoigné de son importance stratégique. C'est le site de Ranstad qui est envisagé pour la production d'uranium SR P4: Uranet i Ranstad - en reportageresa. Sveriges Radio.. Pour l'eau lourde, l'idée est de s'en procurer auprès de la Norvège, qui en produit déjà. Dans la mesure où la Norvège a elle aussi lancé un programme nucléaire, et où ses réserves d'uranium ne sont pas équivalentes à celles de la Suède, on pense conclure un accord d'échange, uranium contre eau-lourde. Plus tard, on envisage aussi de produire de l'eau lourde dans une installation située à Ljungaverk. Enfin, on estime que se procurer du graphite ne devrait pas poser de difficultés. C'est bien la question de l'accès au plutonium qui restera, pendant toute la durée du programme nucléaire militaire suédois, la problématique majeure.