L'Abattoir (en ) est un tableau du peintre russe, soviétique puis américain Nikolaï Fechine. Les critiques d'art modernes pensent que cette toile a été créée à Kazan, où vivait Fechine à l'époque, ou que le travail sur celle-ci a commencé en 1904. la suite de la création s'est poursuivie à des dates qui varient selon les critiques entre 1910, 1916, 1919, ou même au début des années 1920. Le tableau fait partie de la collection du Musée d'État des Beaux-Arts du Tatarstan à Kazan et est exposé de manière permanente dans la salle des expositions de la Galerie nationale des beaux-arts Khazine.
La toile L'Abattoir représente dans l'œuvre de l'artiste une scène de genre assez rare. C'est l'une de ses quatre toiles majeures par la dimension du travail. Dans les personnages représentés, les critiques actuels identifient l'artiste lui-même et son père. La toile elle-même est rattachée non seulement à l'expédition du jeune Nikolaï Fechine au sud de la Chaîne de l'Ienisseï, mais aussi aux évènements sanglants de la Première Guerre mondiale ou de la guerre civile russe, qui coïncident avec l'âge de la maturité du maître.
L'intérêt du tableau pour les historiens d'art provient du processus du travail de l'artiste. Il a d'abord créé des croquis aux volumes énormes d'animaux, de bouchers qui restent des compositions abstraites. Ces esquisses sont des tourbillons de coups de pinceau qui ne rappellent la réalité que de loin.
La longue période de réalisation de la toile provient, d'après Féchine lui-même, et comme il le signale dans son autobiographie, du fait que le rejet naturel de la scène représentée l'a arrêté à plusieurs reprises. Finalement, il a décide de ne plus faire attention à son dégoût personnel. Le sang, les yeux effrayants des animaux se sont transforés en émeraudes brillantes.
Représentation sur la toile Un taureau est égorgé et un groupe de travailleurs de l'abattoir, d'âges différents, se prépare à dépouiller la carcasse de la peau de l'animal . Selon la critique d'art russe Galina Toulouzakova, l'action se déroule sous un auvent ou à l'intérieur. Au premier plan est représenté l'animal couché sur le sol la gorge déjà tranchée. Du sang coule de son cou. Il est froid et de couleur turquoise. L'œil gauche de l'animal, dans ce fond sanglant, crée, selon Peter Doulski, une atmosphère aiguë d'horreur. Deux bouchers sont déjà penchés sur la bête . Leurs gestes sont lents et précis. À l'arrière-plan un ouvrier de l'abattoir tire un autre animal vers lui avec une corde. Plus à droite, un ouvrier arrache la peau d'une carcasse suspendue. Derrière cette carcasse se tient un ouvrier vêtu d'un tablier de boucher. Il essuie soigneusement la lame de son couteau avec un linge blanc . Au premier plan, à gauche de la toile, se tiennent deux apprentis-bouchers (l'un dos au spectateur, l'autre de face). Ils ne font pas attention à ce qui se passe, et jouent avec l'estomac d'un bovin. En Russie un estomac animal séché, traité puis gonflé peut servir à jouer au ballon. En introduisant des pois à l'intérieur il peut aussi constituer un hochet.
La partie supérieure du tableau représente de la vapeur d'air chaud au travers de laquelle se détachent des taches claires du ciel . En haut, à gauche, un ouvrier tend la main droite et crie en direction d'un autre qui mène une bête à l'abattage avec une corde. Toulouzakova croyait que ce personnage avait les traits de Fechine. Le boucher qui est à côté tient un couteau qu'il nettoie au niveau de la poitrine de ce personnage, ce que Toulouzakova percevait comme un symbole . Histoire de la création du tableau
Place de la toile dans l'évolution de l'artiste La critique d'art russe Galina Toulouzakova a tenté de déterminer la place du tableau L'Abattoir dans l'évolution créative de l'artiste. Sa première étape a été celle de l'assimilation par Fechine des sujets et de la stylistique des Ambulants; sa période mature a été celle du Mariage chez les Tchérémisses (1908) jusqu'à L'Abattoir. C'est une période de tension émotionnelle, durant laquelle les sentiments sont poussés à la frontière de l'hystérie. Pour la critique, le pic de cette période est la toile L'Aspersion (1914). Mais la toile L'Abattoir par son expressionnisme de la forme et du contenu relève également de cette deuxième période. vignette|300px|gauche|Philippe Maliavine Tourbillon, 1906 Le genre typique de l'évolution de l'artiste durant cette étape est, selon Toulouzakova, la scène de genre. Pour Fechine le but n'est pas de représenter la nature visible mais d'exprimer une relation au monde, de faire comprendre les processus profonds et essentiels des êtres. Pour y arriver, ses scènes de genre lui permettaient d'utiliser des techniques du grotesque. Pour la critique russe, l'exagération et le grotesque sont plus proches d'une vision sobre de la réalité de la vie que ne le sont les fixations photographiques d'un moment précis, comme les peintures de genre portrait. Fechine affirmait l'égalité des parties significatives et formelles des œuvres. Il a repoussé les traditions et a librement interprété la composition et la science des couleurs. Selon Toulouzakova cela l'a conduit durant cette période à fusionner les plans, à rejeter la perspective aérienne, à rechercher des possibilités nouvelles par la texture de la couleur. Les œuvres de Fechine de cette époque participent à une ligne expressive propre à la peinture russe du début du , telle qu'on la retrouve dans les toiles de Philippe Maliavine, Boris Grigoriev et Pavel Filonov . Selon la chercheuse, Fechine ne s'inquiétait pas tant des problèmes sociaux, mais plutôt des éléments de la nature nationale .
Dans sa thèse de doctorat sur le travail de Fechine, Dmitri Seriakov attire l'attention sur le fait que pendant toute son activité créative, Fechine n'a réalisé que quatre grandes œuvres de genre dont deux à l'époque où il était étudiant: Mariage chez les Tchérémisses (1908), Kapoustnitsa (1909), et une qui n'a pas été achevée L'Aspersion (1914). Seule L'Abattoir a été réalisé pendant la période de maturité . Le critique souligne dans cette toile l'expressivité, l'ampleur de l'écriture, une certaine spontanéité de l'acte créatif et la généralisation des détails.
Travail de l'artiste sur la toile En 1920, Nikolaï Fechine présente pour la première fois, à l'exposition nationale de peinture de Kazan, sa toile encore inachevée intitulée L'Abattoir. Il fait forte impression avec cette toile effrayante. , historien d'art et éditeur bien connu de , écrit dans un essai sur la vie et l'œuvre de Fechine, que la toile a été conçue par le peintre vers l'année 1904, alors qu'il faisait un voyage dans la taïga de l'Ienisséï . En fait, Fechine faisait partie d'un expédition dans la taïga dirigée par un ingénieur des mines dénommé Nikolaï Ijitski, qui était passionné par la Sibérie . Il a proposé a Fechine de faire partie de l'expédition. « Ces jours passés au milieu de la beauté immaculée de la Sibérie sont restés parmi les plus mémorables de ma vie », se souvenait l'artiste quelques années plus tard. L'historienne d'art Ekaterina Kliotchevskaia, écrit que la liaison de la peinture de genre avec un point géographique précis est une caractéristique de l'œuvre de Fechine. À titre d'exemple on peut également citer la toile Mariage chez les Tchérémisses dont l'action se déroule dans le village de dans l' de la province de Kazan.
Dans la taïga, Fechine a vu à plusieurs reprises comment les habitants de la région tuaient des bœufs domestiques. Ils les conduisent dans des clairières clôturées entourées de fossés. L'abattage se pratique en plein air. L'animal est attrapé au lasso, puis une corde est attachée aux cornes pour le tirer à l'endroit où l'attendent les ouvriers qui l'assomment, lui coupent la gorge et laissent couler le sang. Les bêtes rugissent et résistent, ce qui crée un sombre tableau, renforcé par la quantité importante de sang qui coule sous les pieds des ouvriers préposés à l'abattage. Doulski pensait que ces scènes avaient provoqué sur Fechine des impressions psychiques particulièrement fortes sur le plan des couleurs et qu'elles lui sont restées en mémoire. Le critique poursuit en expliquant que c'était du à la grande quantité de sang et à luminosité de celui-ci du fait de son exposition à l'oxygène de l'air. C'est une scène de ce genre que Fechine a voulu reproduire en montrant aux spectateurs du tableau les effets lumineux du sang versé. C'est la raison qui lui a fait choisir le méthode juive d'abattage du bétail appelée shehita, au cours de laquelle, l'animal gisant sur le sol, les sabots entravés, se voit couper la gorge avec un couteau .vignette|fragment de l'Abattoir. Garçons gonflant une vessie de taureau
Selon Peter Doulski, Féchine a commencé à travailler sur sa toile sur le thème de l'Abattoir dès 1905, mais il s'est limité à des études et des esquisses de son tableau en projet . Le peintre Alexandre Lioubimov, qui a étudié durant les années 1914—1918 à l'école des beaux-arts de Kazan et communiquait étroitement à cette époque avec Fechine, écrivit dans ses mémoires, qu'en 1915-1916 ce dernier exposait au musée de Kazan des croquis de têtes de garçons pour le tableau l'Abattoir. Selon Lioubimov ils ont été réalisés selon la technique de la sculpture sur bois . Durant sa période de production à Kazan, Féchine utilisait souvent des modèles sculpturaux pour ses compositions picturales. Galina Toulouzakova, quant à elle, mentionne les figures énormes utilisées pour l'Abattoir (1910, emplacement inconnu, seule la reproduction photographique a été conservée — НА ГМИИ РТ, ф. 4, ОП. 1, ед. хр. 2 / 671).
Le peintre , membre de l'association nouveaux poètes paysans, dernier président des Ambulants et premier président de l'Association des artistes de la Russie révolutionnaire se souvient que dans les premières années de ses rapports avec Fechine, ce dernier lui a présenté une série d'esquisses de douze de ses oeuvres. Parmi celles-ci se trouvait l'Abattoir. Radimov écrivit plus tard que c'est sur la base de ces croquis que l'artiste a créé ses toiles. Galina Toulouzakova, dans sa thèse de doctorat en histoire de l'art, mentionne le dessin de garçons créé en 1912 pour l'Abattoir probablement au charbon sur du papier, mais en signalant de suite que son emplacement était inconnu en 1998. Ce dessin a été publié dans un essai biographique de Piotr Doulski,.
Selon Doulski, l'artiste n'a commencé à travailler sur le tableau qu'à partir de 1912 et a poursuivi jusqu'en 1916. Dans une lettre adressée à Valery Loboïkov, qui était secrétaire de l'Académie russe des beaux-arts dans les années 1900, lettre datée du et contenant son autobiographie présentée pour accompagner sa candidature au titre d'académicien à l'Académie russe des Beaux-Arts, Nicolaï Féchine écrit qu'il travaille sur deux grandes toiles. Les critiques d'art pensent qu'il s'agissait de L'Aspersion et de L'Abattoir .