Alfredo Stroessner Matiauda ( ; né le à Encarnación, au Paraguay, et mort en exil le à Brasilia, au Brésil) est un militaire et un homme d'État paraguayen. Commandant en chef des forces armées et membre du Parti colorado, il dirige le Paraguay pendant près de trente-cinq ans, de 1954 à 1989, avant d'être renversé par un coup d'État. Sa dictature est l'une des plus violentes d'Amérique latine.
Biographie Jeunesse et éducation Alfredo Stroessner naît le à Encarnación dans le département d'Itapúa, à au sud-est Asunción.. Il est le fils d’un expert-comptable et brasseur d’origine bavaroise (Hof-sur-Saale), Hugo Strößner, arrivé dans le pays en 1895, et d'une Paraguayenne d'ascendance créole, Heriberta Matiauda. Il parlait l'espagnol, le guarani. et l'allemand.
Il entre à l' en 1929. et en sort trois ans plus tard avec le grade de sous-lieutenant.
Carrière militaire
Il participe comme officier d'artillerie à la guerre du Chaco. Il s'illustre durant la guerre, ce qui facilite son ascension dans l'armée. En 1940, il devient colonel et devient un intime du président Higinio Morínigo, qui mène le pays d'une main de fer jusqu'à ce que la guerre civile n'éclate en 1947. Stroessner organise alors la répression du régime.. L'année suivante, il est mêlé à une tentative de coup d'État visant à renverser le nouveau président, Juan Natalicio González. Lorsque l'armée se divise en factions, il fait partie des militaires les plus à droite. Il favorise l'accession de Federico Chaves à la présidence, lequel fit de lui un général de brigade en 1950.
En 1951, il devient commandant en chef des forces armées. Le pays connaît une forte période d'instabilité avec une succession de gouvernements.. Le , il prend la tête d'un coup d'État qui renverse le président Federico Chaves. Après une période de transition, il prend la tête du pays.
Carrière politique Commandant en chef des forces armées
Son rang de commandant en chef des forces armées lui fut attribué par le président Federico Chaves qu'il avait soutenu pour prendre la présidence en 1949. Il était déjà proche des milieux politiques depuis les années 1940. Il adhère au Parti colorado en 1951.
Lorsque Chaves tente de renforcer la militarisation du régime en voulant armer la police nationale, Stroessner fit partie des principaux organisateurs du coup d'État qui le renversa en 1954. De la fin de la guerre du Chaco à sa prise de pouvoir, le Paraguay aura connu 9 coups d'État.
Président du Paraguay Avec l'appui du Parti colorado, il organise des élections qui aboutissent à la rédaction d'une nouvelle constitution. Il est candidat unique lors de l'élection présidentielle organisée en et qui le place à la tête du pays. C'est la première d'une longue série d'élections entachée de fraude électorale. Stroessner est officiellement investi le . Il parvient à se maintenir au pouvoir pendant près de 35 ans, soutenu politiquement par les États-Unis et leur aide financière, par le Brésil des gouvernements militaires et par la mainmise du Parti colorado « strossniste » sur l'appareil d'État. Il arrive à la tête d'un pays dont de la population est catholique, une grande partie d'entre elle étant paysanne et analphabète..
Politique intérieure vignette|gauche|redresse|Alfredo Stroessner en 1968.
Il fait modifier à plusieurs reprises la constitution et rétablit une opposition fantoche sans réelle marge de manœuvre. De 1954 à 1967, il organise méthodiquement la prise de contrôle successive de tous les centres de pouvoir : le Parti colorado lui-même, qu'il vide des « historiques » résistants, les remplaçant par ses affidés, détruit ce qui reste des autres partis, brise l'indépendance syndicale, met en place le contrôle des étudiants, négocie avec une faction libérale la création d'un mini parti qui accepte de participer aux premières élections « démocratiques » (1963), la loi électorale attribuant 3/4 des sièges au parti majoritaire des deux qui sont autorisés à concourir. Ce sera le Parti libéral dit « leviral », du nom des deux frères Levi Ruffinelli qui le dirigent. Bien que « caution » démocratique, très relative, ils publieront un journal, La Libertad, que tous les politiques liront, car parvenant à révéler de nombreux scandales entre les suspensions de publication. Les autres partis, à l'exception du récent Parti démocrate-chrétien, devront accepter de participer étroitement contrôlées pour pouvoir survivre.
C'est de l'Église catholique que viendra la crise la plus sérieuse, en 1968 et 1969, qu'il aura du mal à conjurer, puis dans les années 1970 celle des Ligues agraires largement d'inspiration catholique qu'il parviendra à écraser.. La majorité des libéraux négociera en 1967 son retour très encadré dans la vie politique sous le nom de Parti libéral radical, qui se scindera par la suite avec la formation du Parti libéral authentique, accompagné bientôt également du retour d'un autre parti « historique », le Parti révolutionnaire fébrériste. Si la constitution de 1967 à laquelle le PLR devait adhérer sans restriction établit un pouvoir exécutif puissant, elle renvoie à une loi électorale la composition des deux assemblées. Celle loi attribue les 2/3 des sièges au parti majoritaire, qui ne pouvait être que le parti colorado-strossniste.. Le passage des 3/4 aux 2/3 ne doit pas faire illusion, l'acceptation de la participation de trois partis d'opposition diluant leur résultat sur le nombre de sièges par parti. Il est réélu tous les cinq ans jusqu'en 1988 et n'est réellement inquiété qu'en 1968-1969 par la crise avec l'Église paraguayenne. En 1977, une modification constitutionnelle lui permet légalement de devenir président à vie, bien que des élections entachées de fraude électorale soient organisées. Assez vite, il fait exiler son principal opposant, l'ancien président de la banque centrale du Paraguay Epifanio Méndez Fleitas, un des chefs de file des dissidents du MOPOCO, Movimiento Populaire Colorado et bête noire des colorados stroessnistas pendant une dizaine d'années. Il fait du Paraguay un État policier et fait réprimer violemment toute opposition au régime. Stroessner s'assure de la loyauté de l'armée et de ses proches en leur accordant tous les privilèges possibles, notamment la répartition d'une partie des activités de contrebande. C'est ainsi que divers trafics se développèrent, contribuant en partie au développement de l'économie du pays. Malgré son manque de charisme, Stroessner travaillait énormément.
Entre 1958 et 1960, une guérilla tente de renverser le régime, mais, mal conduite et infiltrée, elle est finalement écrasée par l'armée. Il est également victime de deux tentatives de coup d'État dans les années 1950. Il instaure l'état de siège en 1959. Levé quelques heures lors d'élections, il ne l'est vraiment qu'en 1987 à la suite des pressions exercées par les États-Unis. Il n'hésitait pas à outrepasser le texte constitutionnel pour prendre ses décisions. L'adhésion au Parti colorado devint obligatoire, si bien que étaient référencés en 1986. Il organise régulièrement des purges au sein du parti pour éliminer les dirigeants les moins corrompus ou ses éventuels opposants en interne. La dernière purge, organisée en 1987 alors que des rumeurs sur sa santé commençaient à circuler, lui sera d'ailleurs fatale. Un véritable culte de la personnalité s'instaure autour de lui, si bien que le jour de son anniversaire devient le jour de la fête nationale.
Économie Durant sa présidence, l'économie du pays connaît une forte stabilité, avec une croissance économique entre 3 et par an, excepté entre 1976 et 1981 où la croissance économique atteignait 10 % en moyenne.
Une véritable économie souterraine se développe durant sa présidence, tenue en grande partie par ses proches et l'armée. Le trafic de stupéfiants et d'alcool devient chose courante. Divers trafics internationaux furent largement aidés par le soutien des pays limitrophes du Paraguay. Le régime emploie amplement la corruption pour conserver la fidélité des forces armées. Entre 1954 et 1989, quelque 8 millions d'hectares (soit un tiers des terres agricoles du pays) ont été distribués à des proches du pouvoir, principalement des officiers, dont certains ont ainsi pu amasser des fortunes considérables, mais aussi des personnalités politiques et des hommes d'affaires.. Sa politique économique fit du Paraguay l'un des pays les plus inégalitaires du monde avec le Brésil. Sa propre fortune personnelle est estimée à 3,9 milliards de dollars..
Il signe avec le Brésil l'accord qui permettra la construction du barrage d'Itaipu (en rayant de la carte les chutes de Guaira), et permet une relative libéralisation des échanges avec les pays voisins (Argentine, Brésil et Uruguay). Le , signé en 1973, facilite ces échanges en réduisant l'importance des différends frontaliers qui persistaient après la guerre de la Triple-Alliance (1864-70), laquelle avait réglé pour l'essentiel le sort des régions intéressant le Brésil et l'Argentine à leur profit, notamment avec la Bolivie. Dans sa subordination économique au gouvernement brésilien, il favorise aussi l'implantation de « pionniers » brésiliens, leur attribuant un rôle modernisateur dans l’agriculture paraguayenne.
Droits de l'homme Les services secrets paraguayens mettent en œuvre une pratique de torture inédite, nommée Pileta et qui consistait à plonger les opposants, notamment les communistes, dans des baignoires remplies d'excréments pour les faire parler.
À partir de 1967, Stroessner participe à la sédentarisation violente des indigènes Achés, durant laquelle les hommes sont pourchassés à cheval, les femmes sont réduites à l'esclavage sexuel.. Des enlèvements d'enfants sont faits dans le but de les réduire à l'état de domestiques. Des colons brésiliens accaparent les terres des Achés.. L'anthropologue est le premier à évoquer, dès 1971, l'effondrement dramatique de la population autochtone. Son expulsion du pays en 1976 conduisit la communauté internationale à ouvrir les yeux sur ce problème, sans pour autant agir. Ce sont des ONG qui se rendent sur place et qui enquêtent sur les crimes du régime. La responsabilité de Stroessner dans un génocide est évoquée par certains auteurs mais reste encore aujourd'hui controversée, car beaucoup de méfaits sont commis par des fermiers et non par l'armée, et l'intention de détruire physiquement un groupe humain est difficile à prouver ; les analystes s'accordent au moins sur le fait que le dictateur n'a pas protégé ses citoyensYves Ternon, L'État criminel. Les Génocides au , Paris, Seuil, 1995, . Samuel Totten et Paul R. Bartrop, article « Aché », Dictionary of Genocide, Greenwood Press, 2007, ..
Un tiers de la population prend le chemin de l'exil durant sa présidence, soit près de . La période de sa dictature est considérée par les historiens comme la plus violente depuis l'indépendance du pays en 1811. Près de sont arrêtées et emprisonnées par le régime, tandis que le nombre de morts est estimé entre et .. Une commission a estimé que avaient disparu durant la dictature.. Dans les années 1970, les opposants politiques furent emprisonnés dans des camps de concentration. Plus de prisonniers auraient été torturés, surtout après 1975.. Sur toutes les personnes assassinées durant la dictature, seuls quatre corps ont été identifiés et tous sont morts durant la période de l'opération Condor.. Trente ans après sa chute, des ossements humains et des crânes sont découverts dans l'une de ses nombreuses anciennes résidences à Ciudad del Este.