Le terme gélotophobie, issu des mots grecs gélōs (γέλως = « rire ») et phobía (φοβία = « crainte » / « peur » ), est la peur irrationnelle d'être victime de moqueries. Les personnes qui en souffrent ne sont pas capables d'apprécier le rire dans sa signification affective positive ou de l'utiliser elles-mêmes pour exprimer leur joie. Par ailleurs, elles éprouvent le rire de leurs prochains (même si celui-ci n'est pas du tout agressif), comme une menace envers elles.
Depuis 2008, la gélotophobie fait l'objet d'études scientifiques, avant tout de psychologues, psychiatres et sociologuesR. T. Proyer, W. Ruch, W., N. S. Ali, H. S. Al-Olimat, T. Andualem Adal, S. Aziz Ansari et al.: Breaking ground in cross-cultural research on the fear of being laughed at (gelotophobia): multi-national study involving 73 countries. Humor: International Journal of Humor Research, 22, 2009 (1/2), 253-279.. C'est à l'initiative de Michael TitzeM. Titze: Die heilende Kraft des Lachens. Mit Therapeutischem Humor frühe Beschämungen heilen. Kösel-Verlag, München, 1995 [6. Aufl. 2007], , que cette recherche a été menée à l'aide d'observations cliniques. Il a aussi introduit en 1995 le terme de « gélotophobie ». À cette occasion, Titze a constaté que certaines personnes souffraient primairement de la peur que leurs partenaires sociaux se moquent d'elles. Ces personnes ont tendance à chercher, sans cesse, dans leur entourage, les signes de moqueries abaissantes. Par ailleurs, elles sont persuadées d'être, dans l'ensemble, ridicules.
Aspect extérieur Les personnes atteintes de gélotophobie manquent de vivacité, de spontanéité et de joie de vivre. Elles paraissent souvent distantes et froides. Le signe le plus caractéristique de cette affection est le manque d'humour. Rire ne leur apporte ni détente, ni expérience sociale agréable, mais au contraire, tension et peur. Henri Bergson comparait les personnes devenues la cible de moqueries humiliantes et de railleries à des poupées en bois ou à des marionnettes. Pour cacher aux autres leur problème, les gélotophobiques s'efforcent de passer inaperçus, ce qui peut provoquer l'effet inverse : leurs gestes peuvent se crisper à tel point qu'ils donnent l'impression d'être des pantins. Titze a qualifié ce comportement bizarre de « syndrome de Pinocchio »M. Titze: Das Komische als schamauslösende Bedingung. In: R. Kühn, M. Raub u. M. Titze: Scham – ein menschliches Gefühl. Westdeutscher Verlag, Opladen, 1997, 169-178, .
Gélotophobie et phobie sociale Le syndrome de Pinocchio se manifeste, en général, par une crispation musculaire qui se traduit par des symptômes physiologiques spécifiques comme tachycardie, tics, tremblements, rougissements, transpiration, manque de souffle, sécheresse de la gorge et de la bouche. Une phobie sociale est une peur généralisée de rejet social, alors qu'une gélotophobie est une peur spécifique de rejet social qui est stimulée primairement par le rireG. de Boois: Gelotofobie en Sociale Fobie: Twee verschillende Concepten? Thesis, Faculteit Sociale Wetenschappen, Universiteit Utrecht 2009, 2.. Pour souligner cela, on peut dire que chaque gélotophobique est un phobique social, mais que chaque phobique social n'est pas un gélotophobique. Kim Edwards et ses collègues ont constaté qu'une gelotophobie se différencie d'une phobie sociale par des antécédents d'expériences traumatisantes avec des moqueries abaissantesK. R. Edwards, R. A. Martin & D. J. A. Dozois: The fear of being laughed at, social anxiety, and memories of being teased durcing childhood. Psychological Test and Assessment Modeling, 52, 2010 (1), 94-107.
Causes et effets de la gélotophobie À la suite d'observations clinique, un modèle des causes et effets de la gélotophobieM. Titze & R. Kühn: Lachen zwischen Freude und Scham. Eine psychologisch-phänomenologische Analyse der Gelotophobie, Königshausen & Neumann, Würzburg, 2010, Kap. VI, H. Bergson: Le rire. Essai sur la signification du comique. Alcan, Paris, 1900; dt.: Das Lachen. Ein Essai über die Bedeutung des Komischen. Übers. v. Roswitha Plancherel-Walter. Zürich: Arche 1972, Nachdruck dieser Übersetzung. Luchterhand, Darmstadt 1988 a été formulé, qui comprend les conditions suivantes :
Causes Dans l'enfance : Développement d'une honte primaire à la suite d'un désintéressement, ou froideur émotionnelle entre parent et enfant Expériences traumatisantes répétées avec moqueries abaissantes (railleries taquineries, brimades) pendant l'enfance et la jeunesse. Expériences traumatisantes intensives avec moqueries abaissantes à l'âge adulte (p. ex. harcèlement psychologique sur le lieu de travail).
Effets Comportement « bizarre ». Les compétences sociales sont mal développées. Troubles psychosomatiques, par ex. rougissements, maux de tête dus à des tensions, tremblements, étourdissements, troubles de langage, perte de contrôle émotionnel. «Syndrome de Pinocchio» : raideur émotionnelle, pétrification de la mimique, mouvements corporels maladroits «saccadés». Les victimes donnent l'effet d'être froides, distantes et insolites. Perte de spontanéité, de valorisation de soi et de joie de vivre. Rire et humour ne produisent plus d'effet décontractant de joie, mais de peur, respectivement d'agressivité destructive. Rétraction de la vie sociale pour se protéger de nouveaux traumatismes par des rires abaissants.
Signes caractéristiques de la gélotophobie Suivent quelques signes caractéristiques typiques de la gélotophobieM. Titze: Gelotophobia: The fear of being laughed at, Humor. International Journal of Humor Research, 22 (1/2), 2009, 27-48. : Comportement social d'évitement qui est motivé par la peur de se rendre ridicule. Peur du rire des autres. Évaluation paranoïaque des propos humoristiques de leurs partenaires sociaux. Incapacité de dialoguer avec d'autres personnes de manière joyeuse, humoristique. Valorisation de soi critique en rapport avec son propre corps, ainsi que pour les compétences verbales et non verbales. Complexe d'infériorité et jalousie provenant de la comparaison de la compétence humoristique d'autres personnes.
Évaluation diagnostique de la gélotophobie Se basant sur les signes caractéristiques de la gélotophobie ci-dessus, 46 constatations spécifiques ont été menées qui sont la base d'un questionnaire sur l'évaluation de la gélotophobie (GELOPH 46)W. Ruch & M. Titze: GELOPH 46. Unveröffentlichter Fragebogen. Fachbereich Psychologie, Universität Düsseldorf, 1998., débutant par des situations menaçantes minimes, jusqu'à des situations menaçantes extrêmesW. Ruch & R. T. Proyer: : Humor. International Journal of Humor Research 21, 2008, 47-67.. De là, une version courte de ce questionnaire ne contenant plus que 15 constatations, a été mis au point (GELOPH <15>)W. Ruch & R. T. Proyer: Who is gelotophobic? Assessment criteria for the fear of being laughed at. Swiss Journal of Psychology 67, 2008, 19-27.. À l'appui du GELOPH, une instrumentation imagée a été réalisée, se reportant à des bandes dessinées qui montrent des personnes riant dans différentes situationsW. Ruch, O. Altfreder u. R. T. Proyer, How do gelotophobes interpret laughter in ambiguous situations? An experimental validation of the concept, Humor. International Journal of Humor Research 22 (1/2), 2009, 63-90.. Une image montre par exemple, comment quelqu'un observe deux personnes qui rient. Les candidats au test doivent évaluer ce que l'observateur pourrait éprouver. Alors que ceux qui ne sont pas atteints de gélotophobie pourraient peut-être répondre : « Les jeunes s'amusent tout simplement ensemble », une réponse typique d'un gelotophobique serait : « Pourquoi se moquent-ils de moi ?».
La version française de GELOPH <15> De façon à tester les propriétés psychométriques de la version française, 218 participants provenant de la partie francophone de la Suisse, ainsi que 245 participants du Québec (Canada) ont complété le questionnaireA.C. Samson, P. Thibault, R.T. Proyer, & W. Ruch, The subjective assessment of the fear of being laughed at (gelotophobia): French adaptation of the GELOPH <15> questionnaire. Revue Européenne de Psychologie Appliquée / European Review of Applied Psychology, Volume 60, Issue 4, Pages 247-253.. La version traduite a obtenu de bonnes propriétés psychométriques se traduisant par une fiabilité élevée dans les deux échantillons. Plus spécifiquement, les items relatifs au fait d'associer les rires des autres à sa propre personne (Suisse) et au fait de ne pas se sentir à l'aise en dansant à cause de la conviction d'être évalué négativement par autrui (Québec) obtiennent les niveaux d'endossement les plus élevés. La peur de faire rire de soi existe indépendamment de l'âge, du sexe et du statut marital des participants. Les scores moyens de gélotophobie dans les échantillons ne différaient pas entre le Québec et la Suisse. La version française du GELOPH 15 fournit une mesure utile et fiable permettant l'évaluation subjective de la gélotophobie dans les pays francophones.
Validation et études empiriques Dans les études empiriques, des constatations statistiquement contrôlées sur la structure de la personnalité des gélotophobiques, ont été obtenues. C'est ainsi que Willibald RuchW. Ruch, IPSR Spring 2004 Colloquium Series, Department of Psychology, University of California at Berkeley, Berkeley, USA, 2004. rapporte que les gélotophobiques sont neurotiques et introvertis. Dans le modèle de personnalité PEN de Jürgen Eysenck, la gélotophobie est en corrélation étroite avec les dimensions de l'introversion et du neurotisme. Sur des P-Scales plus anciens, les gélotophobiques atteignent un plus grand nombre de points dans la dimension du psychoticismeW. Ruch & Proyer: Who Fears Being Laughed at? The location of gelotophobes in the PEN-model of Personality. Personality and Individual Differences, 46 (5/6), 2009, 627-630.. Il semblerait aussi qu'ils aient fait, au cours de leur vie, des expériences de honte intense, et ils éprouvent de façon significative, aussi bien de la honte que de la peur, au courant d'une semaine typique. Les gélotophobiques éprouvent, en outre, des sentiments négatifs en entendant rire d'autres personnes. Ils ne peuvent pas différencier entre un rire amical et un rire hostile. À chaque rire, ils réagissent avec des sentiments négatifs, tels que honte, peur et agacementT. Platt: Emotional responses to ridicule and teasing: Should gelotophobics react differently? Humor. International Journal of Humor Research 21 (2), 2008, 105-128. La capacité d'éprouver de la joie et de développer des formes sociales communicatives humoristiques, est considérablement réduiteW. Ruch, U. Beermann & R. T. Proyer, Investigating the humor of gelotophobes: Does feeling ridiculous equal being humourless? Humor. International Journal of Humor Research 22 (1/2), 2009, 111-144.. La plupart des gélotophobiques se souviennent de situations gênantes dans leur enfance, où ils ont été la risée de leurs parentsR. T. Proyer, Ch. H. Hempelmann u. W. Ruch, Where they really laughed at? That much? Gelotophobes and their history of perceived derisibility, Humor. International Journal of Humor Research 22 (1/2), 2009, 213-233..
Forces, intelligence et compétence humoristique