Le Garde forestier () est un conte traditionnel estonien qui a été recueilli en 1890 par Johan Peterson dans le village de Valguta (aujourd'hui dans la commune de Rõngu).

Il présente la particularité d'être relativement long et complexe par rapport aux contes que l'on trouve dans les archives estoniennes, et de se composer de plusieurs histoires faisant intervenir divers personnages surnaturels. On peut donc le rapprocher de plusieurs contes-types de la classification Aarne-Thompson, et on y retrouve de nombreux motifs présents également dans le folklore d'autres peuples, notamment slaves orientaux, outre certains motifs typiquement estoniens.

En français, le conte figure dans l'anthologie intitulée L'Esprit de la forêt, contes estoniens et seto (voir Bibliographie).

L'intrigue du conte À l'approche de sa mort, un garde forestier transmet sa charge à son fils, tout en lui recommandant de ne pas s'engager dans une certaine direction dans la forêt. Le fils ne tarde pas à enfreindre l'interdiction et rencontre deux gnomes se querellant pour le partage d'un maigre héritageMotif récurrent (ATU 518) des personnages surnaturels se disputant (parfois depuis des siècles, dans certains contes) pour un partage. : une paire de sandales en écorce de bouleauVoir Lapti (terme russe)., un vieux chapeau et une veste. Il éloigne les gnomes par ruse et s'approprie les objets. En mettant les sandales, il découvre qu'elle lui permettent de franchir une grande distance en un seul pasVoir l'article Bottes de sept lieues. ; le chapeau lui donne une vue extraordinairement perçante, et la veste rend invisible celui qui la porte.

Sur le point de rentrer chez lui, il aperçoit six jeunes femmes-cygnes se baignant dans un lac, dérobe son habit de plumes à l'une d'entre elles, et n'accepte de le lui rendre que si elle l'épouse, ce qu'elle accepteMotif classique des femmes-oiseaux, présent dans les contes russes, mais aussi de nombreux autres pays.. Ainsi marié, il reprend sa vie habituelle et « plus rien d'important » ne survient pendant quelque tempsCette mention d'une période sans rien de particulier apparaît fréquemment aussi dans les contes islandais., sinon que sa femme lui donne un enfant.

Un dimanche, à l'église, sa femme éclate de rire ; quand il lui demande ensuite pourquoi elle a ri, elle lui répond qu'elle a vu à l'église (le diable) qui, en étirant avec les dents une peau de cheval pour y inscrire les noms de ceux qui dormaient, s'est cogné la tête contre le murCe motif du rire à l'église est indiqué comme typiquement estonien, et est recensé sous le code Ee 423. L'allusion au diable annonce ici le malheur qui va suivre.. De retour à la maison, elle demande à son mari de lui montrer son ancien habit de plumes : il obtempère avec réticence, mais dès qu'elle l'a touché d'un doigt, elle s'en trouve revêtue et s'envole.

Le garde la poursuit grâce à ses sandales magiques et se retrouve dans un autre pays, où il aperçoit une maison au milieu d'une grande forêt. La table y est mise pour six, et six lits sont préparésMotif récurrent de la , étudié par Vladimir Propp. On en retrouve un écho dans Boucles d'or et les Trois Ours.. Il mange, puis se couche. Les cygnes arrivent, constatent qu'on a mangé dans leur écuelle, et l'un des cygnes reconnaît son mari dans le lit. Elle admet qu'il l'a retrouvée, mais déclare qu'elle va s'absenter pour rendre visite à la mère du garde et à leur fils, l'autorisant à visiter la maison à sa guise, à condition de ne pas entrer dans une certaine petite chambreAutre motif classique, qui fait écho à l'interdiction du début du conte, et qu'on retrouve par exemple dans le conte de Barbe-bleue..

Après quelques jours, le garde, cédant à la curiosité, ouvre la porte de la chambre et y découvre , enchaîné et qui se met à l'implorer de lui donner de l'eau à boireCet épisode rejoint celui de Kochtcheï enchaîné dans le conte russe Maria des mers (Maria Morevna).. L'homme lui accorde successivement trois pots d'eau ; à chaque pot bu, l'une des chaînes du diable se brise. Le diable s'échappe, lui promettant malgré tout de le sauver de , et va se cacher dans la chambre à coucher des cygnes, où il s'empare de la femme du garde. Celui-ci s'élance à nouveau à leur suite. Par trois fois, il parvient à arracher sa femme au diable, et par trois fois le diable lui donne un coup sur la nuque, déclarant à chaque fois qu'il vient de le sauver de la mort, avant de lui reprendre sa femme. La troisième fois cependant, le garde est assommé et comme mort, et déjà un corbeau et une corneille s'approchent pour le dévorer. Mais un « petit loup » survient, s'empare du petit de la corneille et déclare qu'il ne leur rendra que s'ils lui rapportent l'eau qui fait revivreCe motif apparaît dans le conte russe d'Ivan-tsarévitch, l'oiseau de feu et le loup gris ; voir Loup (personnage de conte).. Le corbeau et la corneille s'exécutent et reviennent quelques jours plus tard avec l'eau miraculeuse, et le loup en frotte les blessures du garde, qui est instantanément remis sur pied.

Rentré chez lui, le garde raconte ses malheurs, dont le rapt de sa femme, à sa mère. Celle-ci l'envoie rencontrer un sage qui pourra l'aider et qui habite . Toujours équipé de ses sandales et de son chapeau magiques, le garde parvient jusqu'à l'étuveIl s'agit du local de bain de vapeur traditionnel de Russie (bania en russe) et d'autres régions voisines. du sage, qui écoute son histoireLe sage lui joue d'abord un tour en se dissimulant à sa vue. et le dirige à son tour vers une puissante sorcière, qui vit au-delà des mers et qui, s'il s'y prend bien, lui donnera un poulain qui lui permettra de regagner sa femme.

Le garde finit par parvenir jusqu'à la demeure de la sorcière, qui est entourée d'un enclos dont chaque pieu porte une tête humaineOn retrouve ce motif dans divers contes russes : voir notamment Le Tsar de l'Onde et Vassilissa la très-sage (version 222/125d) ou Vassilissa-la-très-belle. Claude Lecouteux signale qu'il est déjà bien connu dans les romans de la Table Ronde.. Elle l'accueille bien et le fait dormir, mais dès le lendemain elle le met à l'épreuve : il devra garder une jument blanche et ses douze poulains toute la journée, et les ramener le soirÉpreuve traditionnelle imposée par un personnage maléfique dans les contes. La jument ne tarde pas à s'échapper, mais, suivant les conseils du sage, le garde appelle à son secours le roi des moucherons, qui, avec toute sa famille, se met à harceler la jument et la fait rentrer au bercail avec ses poulains, comme la jument doit l'avouer le soir même à la sorcière. Le deuxième jour, il garde à nouveau la jument et ses poulains, et les ramène grâce au roi des taons qu'il a invoqué. Le troisième jour, il la mène paître sur une île, mais elle se jette à la mer et il ne parvient à la récupérer qu'en faisant appel au roi des écrevisses. La sorcière est furieuse et il l'entend fouetter et houspiller la jument et ses poulains dans l'écurie.

La sorcière finit par reconnaître sa défaite et lui laisse choisir un poulain parmi les douze. Toujours sur les conseils du sage, le garde choisit le plus chétifUne règle immuable dans les contes veut qu'il faille toujours choisir le cheval le moins beau, sous peine de graves désagréments., celui précisément en lequel la sorcière avait dissimulé toute sa puissance, et elle doit le lui accorder malgré elle. L'homme monte le poulain qui l'emmène jusqu'à sa femme. Il la fait monter en selle, et ils s'enfuient. Cependant, le diable découvre sa disparition, et demande à son cheval, frère du précédent, s'il peut rattraper les fuyardsOn trouve ici un écho affaibli et déformé d'un motif traditionnel lié à la , où le cheval répond qu'on a le temps de semer le blé, de le moissonner, le moudre, de cuire le pain et de le manger, et que malgré tout on les rattrapera (c'est ce que dit par exemple le cheval de Kochtcheï dans Maria Morevna, « Marie des mers »). Les chevaux ici sont manifestement des êtres humains métamorphosés par la sorcière. À l'approche du dénouement, le conte devient passablement confus.. Le cheval lui dit que non, son frère étant plus fort que lui. Les deux frères-chevaux finissent par se retrouver et tuer le diable, qui Dans une situation analogue d'un conte biélorusse intitulé Ianko et la fille du roi (L.G. Barag, Contes populaires biélorusses), le cheval de Ianko s'adresse au cheval du dragon qui le poursuit en ces termes : , et celui-ci s'exécute, ce qui permet à Ianko de tuer le dragon., puis ils se remettent à la disposition du garde : celui-ci en enfourche un, fait monter sa femme sur l'autre, et ils rentrent chez eux pour y vivre heureux jusqu'à la fin de leurs jours.

Notes et références

Voir aussi Articles connexes Forêt en Estonie Setus

Bibliographie L'Esprit de la Forêt, contes estoniens et seto, sélectionnés et commentés par Risto Järv, traduits de l'estonien par Eva Toulouze, José Corti, 2011 : conte 17, Le Garde forestier.

Catégorie:Culture en Estonie Catégorie:Conte merveilleux Catégorie:Cheval dans la littérature