Le chant vieux-romain est un ancien chant liturgique et ecclésiastique du Vatican, notamment le chant officiel de la Schola cantorum dès sa création jusqu'au début du . Selon l'ordonnance du pape Innocent III, il fut officiellement remplacé par le chant grégorien.

Histoire du chant papal À l'aurore et durant les trois premiers siècles du christianisme, la liturgie de l'Église était assistée par les solistes, en conservant la tradition du rituel judaïque. Ce soliste chantait toujours en grec. Il n'est pas évident que le chant papal existât et fût pratiqué à Rome.

L'Europe occidentale connut une évolution considérable au . Désormais, la liturgie était tenue en latin tandis que chaque région développait son propre rite. En Italie, il s'agissait de trois rites, y compris rite ambrosien à Milan sous influence du rite byzantin. En Italie du Sud, c'était le chant bénéventain, originaire du chant monastique lié à saint Benoît, qui était pratiqué. Quant à Rome, il s'agissait du rite romain, qui n'était en fait qu'une liturgie locale.

Selon la tradition écrite tardivement, l'origine de la Schola cantorum à Rome et de son chant (donc chant vieux-romain) est parfois attribuée à ce . En réalité, même de nos jours, on sait peu de choses sur ce chant qui soient antérieures au avec certitudePeter Jeffery, Jerusalem and Rome (and Constantinople) : The Musical Heritage of Two Great Cities in the Formation of the Medieval Chant Tradition, dans la publication de Thomas Forrest Kelly (éd.), Chants and its Origins, p. 108, 2009/2016 (consulté le 12 juin 2024).

Les études récentes confirment en revanche son existence au p. 82, note n° 8. Menacé par les Lombards, en 754 le pape Étienne II arriva à Saint-Denis, en cherchant la protection de Pépin le Bref. En raison de ce déplacement du Saint-Père (pour la première fois semble-t-il), la pratique du chant vieux-romain put s'étendre hors de la région de Rome. D'après une lettre du pape Paul successeur d'Etienne II, le chantre adjoint Symeon (Siméon) arriva à Rouen dans l'optique de former les chantres carolingiensp. 180 (lettre de Paul en latin et en anglais)Daniel Saulnier, Session grégorienne 2004, p. 67 : pour l'évêque de Rouen Remigius, frère de Pépin le Bref, le pape à Rome envoya le deuxième chantre de Schola cantorum. Cependant, à la suite de la mort du premier chantre, le Saint-Siège dut le rappeler à Rome.. Comme le maître Georges de la schola romaine était décédé, le pape dut rappeler Siméon et décida de former les moines carolingiens à Rome. La lettre de Paul exprimait sans ambiguïté qu'il s'agissait du chant papal. Or, les chantres carolingiens n'étaient pas en accord avec l'esthétique de ce chantp. 186, note n° 30. Pour cette raison peut-être, dans le domaine musical, l'hybridation des deux traditions eut lieu entre le chant vieux-romain et le chant gallican. Amalaire de Metz en fut un témoin important, en effectuant la comparaison des deux traditions (le vieux-romain et le chant messin qui était le prototype du chant grégorien) lors de son séjour à Rome en 831Emma Homby, Gregorian and Old Roman Eighth-Mode Tracts, p. 29 - 30, Routledge 2002 (consulté le 30 mai 2024). Ces événements furent aussi mentionnés dans les écritures de Walafrid Strabon († 849)p. 185, notes n° 27 et 28.

Le rite romain fut entièrement imposé dans l'empire caroligien par Charlemagne dès avant 800, remplaçant le rite gallicanp. 179, note n° 19, ainsi que le chant grégorien, un peu plus progressivement. Faute de partitionL'évêque et musicologue Isidore de Séville († 636) écrivit : « Nisi enim ab homine memoria teneantur soni, pereunt, quia scribi non possunt. (Si les sons ne sont pas retenus de mémoire par le chanteur, ils sont perdus car on ne sait pas les écrire.) »Ni le chant vieux-romain ni chant ambrosien ne possédaient leur propre système de l'écriture, sauf le texte. Quant au chant grégorien, en dépit de l'invention de la notation à hauteur ou par intervalle auparavant, par exemple celle de Boèce au , il adopta un autre type de neumes (le neume sangallien et le reste) afin de préciser leur articulation (Susan Rankin, La notation oratoire de Dom Mocquereau : un nouvel examen dans les Études grégoriennes tome XXXVIII (2011), Abbaye Saint-Pierre, p. 31), les études sur le vieux-romain de cette époque restent difficiles. On sait qu'au , le chant vieux-romain connut des défenseurs, dont Jean Diacre († 880). Dans la Vita Gregorii Magni, il le qualifie comme chant doux. Selon lui, les musiciens carolingiens n'étaient pas capables de chanter le vieux-romain, en raison de leur voix brillante mais raide (rigidas voces)p. 186 - 187, note n° 30.

Alors que le chant vieux-romain demeurait une liturgie locale, le chant grégorien commença à supplanta le chant vieux-romain. Toutefois, avant la disparition de ce dernier, le Saint-Siège adopta la notation de chant en neumes pour ses livres, à la suite de l'invention par Guido d'Arezzo vers 1030, d'une notation avec 4 lignes de portée. Il existe donc quelques documents permettant de mieux cerner ce chant. Le plus ancien manuscrit complet connu de vieux-romain est dit graduel vieux-romain de Sainte-Cécile du Trastevere. Cela tend à confirmer l'officialité de ce chant à cette époquePar exemple le chant ambrosien ne fut copié qu'au où ce dernier aurait à nouveau été autorisé pour la liturgie officielle de l'Église (Jacques Hourlier, La notation musicale des chants liturgiques latins, p. 60, Abbaye Saint-Pierre de Solesmes, 1991).

Dans la ville éternelle, la Schola cantorum conservait encore le chant vieux-romain au alors que les paroisses ne pouvaient exécuter que le chant grégorien. Un certain Bernhard, chanoine de la basilique Saint-Jean-de-Latran et évidemment originaire d'un pays germanique selon son nom, témoigna de cette coexistence :

Des manuscrits de vieux-romain (voir ci-dessous), notés, sont témoins de l'arrivée du grégorien à Rome. Dans le graduel dit de Trastevere, une cinquantaine de versets alléluiatiques vieux-romain étaient complétés par une trentaine de versets grégoriens tandis que le manuscrit latin 5319, dont Michel Huglo attribuait l'usage à cette basilique de Latran, compte aussi dix versets d'alléluia grégorien, huit séquences et un certain nombre de tropes de Kyrie. Quant au manuscrit F22, présumé en usage à la basilique Saint-Pierre du Vatican, ne contient aucune mélodie grégorienne, à l'exception des traits de la Vigile pascale. (Toutefois, l'origine de ces traits est très ancienne.)

Auprès du Saint-Siège, l'utilisation du chant vieux-romain se termina définitivement au début du , en faveur du chant grégorien. Il est vraisemblable que cela est lié à une réforme liturgique sous le pape Innocent III († 1216), selon laquelle le graduel et l'antiphonaire furent abrégésTexte en traduction de Raoul de Tongres (1397) , publié dans La question liturgique réduite à sa plus simple expression, 1854, p. 18 ou révisésDavid Hiley, Gregorian chant, p. 253, 2009 (consulté le 5 juin 2024). Pour confirmer cela, il est à noter qu'il n'existe aucun manuscrit du chant grégorien, qui ait été transcrit et noté à Rome, avant le milieu du . De plus, les livres de chant correspondants aussi disparurent, car le pape Nicolas III aurait ordonné leur destruction(aucun document officiel de cette époque ne le confirme, c'est le doyen Raoul de Tongres qui mentionna tardivement, dans son œuvre De canonum observantia prop. 22 (1397), le nom de Nicolas III (texte cité dans l'article Burns Antiphoner de Boston College Libraries ainsi que Ks. Łukasz Celiński Per una rilettura della storia della formazione e dello sviluppo del Messale Romano, p. 54, note n° 33, 2020, et initialement publié par C. Mohlberg, p. 128, Münster 1915 (consultés le 4 juin 2024))).

Après ces événements, à partir de 1309, le déplacement de la papauté à Avignon provoqua l'abandon entier des vestiges de l'ancien chant papal. Aussi le chant vieux-romain tomba-t-il définitivement dans l'oubli, jusqu'à ce que quelques livres soient retrouvés en 1890.

La première redécouverte en 1890 à Rome

Alors qu'ils cherchaient des manuscrits anciens dans les principales archives européennes afin de restaurer scientifiquement le chant grégorien, les moines de l'abbaye Saint-Pierre de Solesmes Dom Mocquereau et Dom Cabrol découvrirent à Rome en 1890 trois livres de chant assez bizarres, l'un à la bibliothèque apostolique vaticane (latin 5319) et les deux autres dans les Archivio di San Pietro (B79 et F22).

Alors que les mélodies du chant grégorien ancien étaient constantes quel que soit le manuscrit, celles de ces livres étaient tantôt proches du chant grégorien, tantôt assez éloignées. Leurs textes étaient presque parfaitement identiques, mais l'ordre esthétique était différentEugène Cardine, Vue d'ensemble sur le chant grégorien, p. 2, Abbaye Saint-Pierre, Solesmes 2002. Leur authenticité et leur ancienneté étaient incontestables, d'autant qu'ils se trouvaient dans les archives pontificales.

Cette découverte provoqua une grosse confusion à l'abbaye. D'une part, personne ne pouvait expliquer pourquoi il existait deux répertoires pour la même liturgie auprès du Saint-Siège. D'autre part, à cette époque-là, le chant grégorien était encore attribué à saint Grégoire . Si ceux qu'ils étudiaient n'étaient pas originaires de Rome, cela serait trop bouleversant.

La deuxième redécouverte en 1951 à Londres Jusqu'au milieu du , ces livres restaient encore énigmatiques. Toutefois en 1951, deux autres livres furent découverts à Londres, dans une librairie de livres anciens William Robinson, et de nouveau par les moines de Solesmes, Dom Jacques Hourlier et Dom Michel HugloAbbaye Saint-Pierre de Solesmes, Études grégoriennes, tome XXXIX 2012, , Michel Huglo, Dom Eugène Cardine et l'édition critique du Graduel romain. Aussitôt, cette découverte fut annoncée dans la Revue grégorienne tome XXXI en 1952Abbaye Saint-Pierre de Solesmes, Études grégoriennes, tome XXXIX 2012, , Michel Huglo, Dom Eugène Cardine et l'édition critique du Graduel romain ; les livres sont plus anciens que ceux de RomeMichel Huglo, Das Graduale von Santa Cecilia in Trastevere (1071), compte-rendu de la revue Scriptorium, 1990 .

Un de ces manuscrits en bon état, dit graduel vieux-romain de Sainte-Cécile du Trastevere, avait été copié à Rome en 1071, par l'archiprêtre Giovanni de l'église Sainte-Cécile-du-Transtévère. Une édition critique fut publiée en 1987 par un musicologue suisse Max Lütolf tandis que les fac-similés en ligne sont disponibles depuis 2007, grâce au soutien de la fondation Martin Bodmer, bibliothèque privée en Suisse.

Ce livre a un historique assez long. En 1744, Domenico Giorgi publia le texte entier de ce manuscrit dans son quatrième tome de De liturgia Romani Pontificis. D'ailleurs, à la Bibliothèque nationale, il existe quelques pages de copies de ce graduel, entreprises par un musicologue (manuscrit latin 17177). Celui-ci, vraisemblablement un mauriste, nota précisément l'année 1071, mais en ignorant ce que cela concernaitAbbaye Saint-Pierre de Solesmes, Études grégoriennes, tome XXXVII 2010, , Daniel Saulnier, Des variantes dans les antiennes. Le graduel se trouvait encore à la bibliothèque du cardinal Antonio Saverio Gentili. En 1861, le manuscrit fut acquis par Thomas Phillipps. Devenu manuscrit Phillipps 16069, mais les chercheurs considéraient qu'il aurait été perdu. Depuis 1946, celui-ci était chez William Robinson, là où le retrouvérent les moines de Solesmes, grâce à une collaboratrice anglaise. Or auparavant, personne ne put constater la particularité de ce manuscrit.

Un autre manuscrit est celui du British Museum, manuscrit Additionnel 29988, copié au , qui n'est pas encore disponible en ligneThomas Kelly, Old-Roman Chant and the Responsories of Noah : New Evidence from Sutri, p. 91 , 2007 .

Fragments