La Cochinchine française est une ancienne colonie française, annexée en 1862 par le traité de Saïgon. Le nom de Cochinchine a d'abord été employé en Occident pour désigner le sud de l'actuel Viêt Nam. Après la conquête française, il a été utilisé pour désigner cette colonie, qui constituait auparavant l'extrême sud du territoire vietnamien appelé jusque-là Basse-Cochinchine. En 1887, la colonie de Cochinchine est intégrée à l'Indochine française lors de la formation de celle-ci ; elle demeure séparée des deux autres parties du territoire vietnamien, l'Annam et le Tonkin, qui ont le statut de protectorats. Terre de colonisation agricole, la Cochinchine est, avec le protectorat du Tonkin, l'un des principaux moteurs économiques de l'Indochine française.

En 1946, alors que la France est en pleine négociation avec les indépendantistes du Việt Minh sur le futur statut du Viêt Nam, la Cochinchine est proclamée , ce qui contribue à l'échec des pourparlers et à l'éclatement, en fin d'année, de la guerre d'Indochine. L'unification du territoire vietnamien continue ensuite de buter sur le statut de la Cochinchine, qui n'est réintégrée au reste du pays qu'en 1949.

La Cochinchine était appelée par les Vietnamiens Nam Kỳ (« pays du Sud ») ou Nam Bộ (« région du Sud »), ce dernier terme étant préféré par les nationalistes.

Historique

Mission d'exploration du Mékong (1866-1868)

Conquête

L'Annam (actuel Viêt Nam) noue des premiers contacts avec la France au au moment de l'expédition montée par de Béhaine pour venir en aide au futur empereur Gia Long. Mais la dynastie Nguyễn, qui se méfie des ambitions étrangères, ferme ensuite le pays aux Occidentaux. Dès la première moitié du , le gouvernement français fait l'objet de pressions, de la part des milieux catholiques, militaires et économiques, en faveur d'une intervention en Asie du Sud-Est. Les milieux religieux dénoncent les persécutions dont sont victimes les catholiques annamites, les milieux d'affaires jugent que la conquête du territoire aidera la France à développer son influence commerciale en Extrême-Orient tandis que la marine militaire fait valoir l'intérêt stratégique que représenterait la prise de la ville de Tourane (actuelle Đà Nẵng) .

C'est finalement sous le Second Empire que se présente l'occasion de réaliser une telle expédition. Au début de 1857, Diaz, évêque espagnol au Tonkin, est décapité sur ordre de l'empereur Tự Đức, ce qui permet de justifier l'invasion de la Cochinchine. L'année suivante, Napoléon III envoie en Annam un corps expéditionnaire franco-espagnol de , qui assiège le port de Tourane. Le siège traîne en longueur, et ce n'est que fin 1860, après la fin de la seconde guerre de l'opium, que la France peut dégager des troupes en Asie et les envoyer en renfort. Après une première phase difficile, les Français prennent, en février 1861, la citadelle de Vĩnh Long et l'île de Poulo Condor. L'empereur Tự Đức, confronté dans le Tonkin à une révolte, se résout à négocier avec les Occidentaux ; les amiraux français, de leur côté, manquent de moyens pour aller au-delà de la « Basse-Cochinchine » et n'ont pas d'instructions précises de Paris. Le , le traité de Saigon est signé par la France et l'Annam ; la France annexe trois provinces, ainsi que Poulo Condor et trois ports, dont Tourane, sont offerts au commerce français et espagnol.

La partie conquise par les Français, qui était jusque-là désignée par les Occidentaux du nom de Basse-Cochinchine (le nom de Cochinchine désignant l'ensemble du Sud de l'Annam et celui de Tonkin le Nord), devient la colonie française de Cochinchine, le nom la désignant désormais de manière exclusive. L'empereur d'Annam, qui veut récupérer ses provinces, soutient officieusement une guérilla contre les colonisateurs tandis qu'il envoie le mandarin Phan Thanh Giản négocier avec les Français. Les opposants français à l'entreprise coloniale, qui trouvent la conquête inutile et coûteuse, obtiennent que la France signe en 1864 un traité de rétrocession de la Cochinchine, mais Napoléon III fait ensuite volte-face et dénonce le traité. En , les attaques récurrentes des troupes annamites poussent le gouverneur de la colonie, l'amiral de La Grandière, à choisir l'épreuve de force. Ayant reçu l'aval de Paris, il annexe trois provinces supplémentaires à la Cochinchine. Les Français doivent encore affronter des insurrections jusqu'à la fin de 1867, mais ils sont parvenus à se rendre maîtres du Sud de la péninsule indochinoise.

Administration

Jusqu'à la reprise de la conquête française à partir de 1883, la colonie fait figure de tête de pont française en Asie du Sud-Est ; c'est à l'initiative de l'amiral de La Grandière qu'est conclu un traité de protectorat sur le Cambodge voisin. En 1873 a lieu une tentative de poursuivre la conquête dans la péninsule indochinoise. Le gouverneur de la Cochinchine envoie le lieutenant de vaisseau Francis Garnier en mission au Tonkin pour « protéger le commerce en ouvrant le pays et son fleuve à toutes les nations sous la protection de la France » ; il conquiert certains territoires, mais il est tué dans une embuscade tendue par les Pavillons noirs, pirates chinois que l'Annam utilise comme soldats mercenaires. En 1874, par le « traité Philastre », la France restitue à l'Annam les villes prises par Garnier et reconnaît la souveraineté de l'empereur Tự Đức sur le Tonkin ; en échange, l'empereur vietnamien reconnaît la souveraineté française sur l'ensemble de la Basse-Cochinchine, y compris les provinces annexées en 1867, et garantit la liberté religieuse, mettant fin pour un temps aux persécutions contre les missionnaires et leurs convertis. Mais la Chine, suzeraine de l'Annam refuse de reconnaître le traité, ce qui entraîne par la suite la guerre franco-chinoise. thumb|left|L'amiral Charles Rigault de Genouilly, premier gouverneur de la Basse-Cochinchine au moment de la conquête militaire. thumb|right|La Cochinchine en 1881. La Cochinchine, dans les premiers temps, est placée sous un régime d'administration militaire, et relève plus précisément de la marine militaire qui est directement à l'origine de sa création. C'est la période dite de la . Neuf amiraux se succèdent à la tête de la colonie entre 1861 et 1879. Le gouverneur de la Cochinchine, subordonné au ministère des Colonies, conserve ensuite autorité sur le résident supérieur du protectorat du Cambodge. Confrontés à un vide politique après le retrait des mandarins annamites, les Français doivent improviser un modèle politique : les partisans d'une forme de protectorat s'opposent à ceux de l'administration directe qui finissent par avoir gain de cause. L'instabilité créée par le départ des fonctionnaires annamites voue en effet à l'échec l'administration indirecte expérimentée par le gouverneur Bonard dans la région de Biên Hòa. Les colonisateurs installent un appareil colonial , dirigé par le corps des inspecteurs des Affaires indigènes. Épaulés par les missionnaires catholiques, les fonctionnaires français instaurent une structure administrative dualiste, où un nombre réduit d'administrateurs de provinces et de districts est superposé aux institutions villageoises qui existaient avant la conquête.

Le , alors que la Cochinchine est administrée depuis l'année précédente par un gouverneur civil, les Français créent une assemblée élue, le Conseil colonial : les colons locaux, qui sont alors environ 2000 en comptant également les négociateurs, commerçants et fonctionnaires divers, acquièrent une véritable représentation. Cette assemblée, élue par le colonat et par un restreint, devient en quelques années la principale instance dirigeante en Cochinchine. À partir de 1881, la Cochinchine est représentée à la chambre des députés française par un député.

En 1887, le reste du territoire "vietnamien", formé des protectorats du Tonkin et de l'Annam sont incorporés à l'Indochine française, dont la colonie de Cochinchine fait également partie. Si les trois ky vietnamiens sont tous placés sous l'autorité du gouverneur général de l'Indochine, la Cochinchine garde un statut en tant que possession française, au contraire des deux protectorats sur lesquels la dynastie Nguyễn continue officiellement de régnerPierre Brocheux, Histoire du Vietnam contemporain, Fayard, 2011, page 25. En outre, pendant plusieurs années, la Cochinchine garde dans les faits une très large autonomie : le Conseil colonial parvient en effet à conserver la gestion de son budget, qui est le plus important de l'Union indochinoise. Les élus cochinchinois réussissent même, en 1888, à faire abolir le budget général du gouverneur général, qui n'est en réalité que l'administrateur des protectorats. Ce n'est qu'après la nomination de Paul Doumer au poste de gouverneur général que la Cochinchine est pleinement intégrée à l'édifice administratif indochinois : un budget général alimenté par l'ensemble des impôts indirects perçus en Indochine est créé en 1898 et les recettes du budget local géré par le Conseil colonial sont réduites de 67,3 % l'année suivante. Le Conseil parvient cependant à conserver la gestion quasi intégrale des contributions directes, ainsi que la distribution des concessions foncières de moins de .

La Cochinchine conserve donc ses traits particuliers, ainsi qu'un poids économique et politique important. Outre l'importance du Conseil colonial, Saïgon est la seule ville d'Indochine à posséder une municipalité élue au suffrage universel.

La législation en vigueur en Cochinchine est par ailleurs appliquée dans les trois principales villes des deux protectorats vietnamiens, Hanoï et Haïphong au Tonkin, et Tourane (Đà Nẵng) en Annam, que le souverain vietnamien cède en toute propriété à la France en 1888.

Du fait du statut particulier de la Cochinchine, les Vietnamiens originaires des protectorats ont besoin de laissez-passer pour se rendre dans la colonie sudiste, dont ils peuvent être expulsés si l'administration française le demande. Le monarque vietnamien lui-même ne peut visiter la Cochinchine sans autorisation du gouvernement colonial.

Économie thumb|Photo contemporaine d'une rizière dans la province de Vĩnh Long. Entre les années 1860 et le début du siècle, la culture du riz en Cochinchine est le principal moteur économique de la colonisation française en Asie du Sud-Est. Une politique de grands travaux permet de construire des canaux pour drainer le delta, et développer les terres cultivables. La surface des rizières est multiplié par 21 entre 1869 et 1946. La colonie voit se structurer un grand capitalisme terrien, marchand et industriel, possédé par des Européens comme par des Annamites (Vietnamiens). Les hommes d'affaires indochinois sont surtout des propriétaires terriens, tandis que le réseau de ramassage et de stockage du paddy appartient surtout à la bourgeoisie chinoise. La traite du paddy se développe beaucoup plus au Cochinchine qu'au Cambodge ou au Tonkin, et atteint son apogée pendant la période 1922-1930, durant laquelle sont mis en culture en moyenne dans le delta du Mékong.

La Cochinchine est, sur le plan économique, la région la plus dynamique de l'Indochine, avec le Tonkin qui en est le centre administratif. Terre privilégiée de la colonisation agricole, la colonie produit, outre le riz, du caoutchouc, mais aussi notamment du tabac et du sucrePierre-Richard Féray, Le Viêt-Nam, Presses universitaires de France, 2001, page 30. Acclimatée à partir de la fin du , la culture de l'hévéa s'affirme comme une grande réussite économique de l'Indochine française, et devient la seconde production du pays, après le riz. Les cours du caoutchouc permettent à l'Indochine de connaître un véritable boom économique dans l'entre-deux-guerres.

Société thumb|Le temple caodaïste de Tây Ninh.