thumb|L'Anglo-Iranian Oil Company à Abadan.|275x275px La crise d'Abadan s'est déroulée entre 1951 et 1954, après la nationalisation par l'Iran des installations de l'Anglo-Iranian Oil Company (AIOC) en et l'expulsion des sociétés pétrolières britanniques des raffineries de la ville d'Abadan (voir raffinerie d'Abadan). La crise plomba très vite l'économie du pays et la situation politique dégénéra. La crise atteignit son sommet avec la tentative de coup d'état menée par les services secrets britanniques et américains et l'exil du chah Mohammad Reza Pahlavi, qui se soldèrent par le renversement du premier ministre Mohammad Mossadegh. La crise prit fin en avec la signature de nouveaux contrats pétroliers avec les compagnies occidentales pour 25 ans, ce qui coïncide avec la fin du règne de Mohammad Reza Shah Pahlavi lors de la révolution iranienne.

Prélude

vignette|274x274px|Puits de pétrole à Masjed Soleiman, propriété de l'AIOC. Abadan est une ville située sur les rivages du golfe Persique, où l'on découvrit du pétrole en 1908. Lors des 40 années suivantes, les pays développés, et notamment la Grande-Bretagne, firent de la raffinerie d'Abadan la plus grande raffinerie du monde. La raffinerie, comme toutes les autres installations pétrolières dans cette partie de l'Iran étaient la propriété de l'Anglo-Iranian Oil Company (AIOC). Dans le but d'obtenir plus de revenus pour le pays, le gouvernement de Reza Chah conclut un nouvel accord avec la société britannique en 1933. Après cela, sur une période de 60 ans, selon l'accord, l'Iran perçut environ 8 % du produit net de la vente de pétrole brut, sans compter les recettes du raffinage et de la vente de produits pétroliers finis. En 1947, l'AIOC obtint un produit net de 40 millions £, dont 7 millions £ furent versés à l'Iran, ce qui correspond à seulement 18 % des revenus complets. gauche|vignette|241x241px|Haj Ali Razmara Pendant la Seconde Guerre mondiale et la crise irano-soviétique qui suivit, l'Iran ne songeait pas à une révision de l'accord de 1933. L'Iran fut occupé jusqu'en 1944 par les troupes alliées (jusqu'en 1946 pour les soviétiques) et ne peut recouvrir sa capacité d'action indépendante qu'en 1947. Lors de la guerre, les Alliés avaient révisé l'accord pour orienter la production pétrolière ainsi que ses revenus vers l'effort de guerre ; le gouvernement iranien voulait parvenir à une solution comparable au Venezuela, dont la version révisée en 1942 de toutes les concessions pétrolières prévoyait une répartition 50/50 du produit net. En , les négociations entre l'AIOC et le ministre des Finances Abbas Gholi Golshaiyan du gouvernement de Mohammad Sa'ed commencèrent, dans le but de réviser l'accord de 1933Afkhami, The Life and Times of the Shah, 2009, p. 115.. gauche|vignette|242x242px|Mohammad Mossadegh Les négociations aboutirent à un accord, de sorte qu'une nouvelle commission fut créée en 1950 par le Parlement nouvellement élu, pour traiter du sujet des concessions pétrolières. Le président de cette commission a d'abord été Allahyar Saleh, puis plus tard Mohammad Mossadegh, leader du Front National. En 1950, la négociation de l'Arabian-American Oil Company (ARAMCO) avec les Saoudiens sur un nouvel accord, prévoyait une répartition 50/50 des revenus pétroliers nets du grand pays de la péninsule arabique. Pour le gouvernement iranien, le Parlement et le Shah, il était naturel qu'un système similaire soit mis en place avec l'AIOC. Si l'AIOC n'accédait pas à ces demandes, l'industrie pétrolière devrait être nationalisée. Les négociations du général-premier ministre Haj Ali Razmara avec l'AIOC ne purent être terminés car, le , Razamra fut abattu par un membre du Fedayin de l'Islam, Khalil Tahmasbi. L'ayatollah Kashani déclara que le tueur de Razmara était un « sauveur du peuple iranien » et demanda sa libération immédiate. Le lendemain, la nationalisation de l'industrie pétrolière fut approuvée par la Commission Pétrolière du ParlementAfkhami, The Life and Times of the Shah, 2009, p. 116..

L'AIOC était pour les Britanniques et dans l'après-guerre de Clement Attlee et Ernest Bevin. Même Mohammad Mosaddeq and the 1953 Coup in Iran, Mark Gasiorowski et Malcolm Byrne, Syracuse University Press, 2004, p.129.

À l'opposé, le futur Premier ministre Mossadegh estimait que la concession de 1933 accordée à l'AIOC par l'Iran était , contestant alors tous les aspects de la présence commerciale britannique en IranMohammad Mosaddeq and the 1953 Coup in Iran, Mark Gasiorowski et Malcolm Byrne, Syracuse University Press, 2004, p.148. Les Britanniques dirent plus tard qu'ils craignaient que, si la politique de Mossadegh l'emportait, .

La nationalisation de l'industrie pétrolière, si elle s'est vue soutenue par la totalité du peuple iranien, a des attraits différents selon les uns et les autres. Pour le parti communiste Tudeh la nationalisation était une étape importante dans la mise en place d'un Iran socialiste. Pour Mohammad Mossadegh et son parti le Front national, cela allait plus avec la souveraineté politique et l'honneur national. Les islamiques et leurs partisans y ont vu une lutte contre l'occidentalisation (gharbsadegi) de l'Iran, critiquant Razmara qui se souciait de la praticabilité d'une telle loi, et freinait la nationalisation, cherchant à prendre toutes les précautions nécessaires, ce qui le fit passer pour un agent des Britanniques (Alors que Razmara s'était rapproché de l'URSS). Il souligna que le pétrole comme toutes les ressources naturelles appartenaient déjà au gouvernement iranien en raison d'un article constitutionnel et qu'il était donc question seulement de la nationalisation des raffineries et de l'industrie pétrolière. Razmara dit, lors d'une séance au Majlis, le Parlement : « Je veux très clairement dire ici que l'Iran ne dispose actuellement pas des moyens industriels pour extraire son pétrole et le vendre sur le marché mondial [...] Messieurs, vous ne pourriez même pas gérer une usine de ciment avec les employés à votre disposition. [...] Je le dis très clairement, cela met en danger la richesse et les ressources de notre pays, et ce serait commettre une trahison envers notre peuple. ». Ce à quoi Mossadegh répondit : « Je pense que les Iraniens ne ressentent que de la haine envers ce que le premier ministre a dit, et considèrent le gouvernement illégitime, pour se livrer à une telle humiliation aussi servilement. Il n'y a aucun moyen de passer outre la nationalisation du pétrole. ».

Nationalisation thumb|Mohammad Mossadegh, dirigeant du Front national, nommé premier ministre par Mohammad Reza Shah Pahlavi Que les négociations menées par Razmara aient pu aboutir relèvent du mystère. Une semaine après son assassinat, le projet de loi de nationalisation du pétrole est ratifié le par le Parlement iranien et 5 jours plus tard par le Sénat. Il reçoit le même jour la sanction royale. Cet événement est très populaire en Iran. La nationalisation, permettant à l'Iran de récupérer ses richesses propres, est perçue comme une solution aux problèmes économiques et sociaux et comme un moyen d'échapper aux menaces que font peser les puissances étrangères sur l'indépendance du pays. Le Majlis charge ensuite la Commission Pétrolière d'élaborer le dispositifs d'exécution. Hossein Ala', le nouveau premier ministre devrait mener les négociations à venir avec les Britanniques. Le , Mossadegh soumet la Commission parlementaire du pétrole à un plan en neuf points concernant la mise en œuvre des dispositions de la loi de nationalisation sans consulter Ala'. Ce dernier, attaqué à la fois par les Anglais (qui voient d'un mauvais œil le mouvement nationaliste) et le Front National à travers des manifestations, présente peu après sa démission au Shah. Le , le Shah nomma comme Premier ministre Mossadegh. Entre-temps, le Parlement a adopté son plan de 9 points. Le , le plan en neuf points est confirmé par le Sénat et entra en vigueur le après avoir reçu la signature du Shah. gauche|vignette|247x247px|La NIOC procède au changement de signalétique à Abadan, au siège de l'AIOC, 20 juin 1951. Sur la base de la loi de nationalisation, la National Iranian Oil Company (NIOC) (Aussi appelée Société Nationale de Pétrole Iranien (SNIP)) est créée. Trois membres du conseil d'administration provisoire de la NIOC se rendent le à Abadan et, le , hissent le drapeau iranien au siège de la raffinerie. Ils offrent ensuite aux employés britanniques de l'AIOC d'être reconduits dans leur travail avec la NIOC. Ceux-ci refusent et quittent le pays. À ce moment-là, environ personnes étaient employées par l'AIOC. La production de pétrole est interrompue jusqu'à nouvel ordre après le départ du personnel britannique. 

En Grande-Bretagne, la nationalisation est largement considérée comme une violation intolérable des termes du contrat, comme un vol. Des émissaires britanniques aux États-Unis font savoir qu'autoriser l'Iran à nationaliser l'AIOC serait considéré et causerait Kinzer, Stephen, All the Shah's Men : An American Coup and the Roots of Middle East Terror, Stephen Kinzer, John Wiley and Sons, 2003, p. 90.. Explicitant ses intentions, la Grande-Bretagne envoie des troupes à Chypre et un navire de guerre au large d'Abadan. Le chah s'indigne et fait savoir à l'ambassadeur britannique que si la moindre action militaire est tentée sur le sol iranien, il enverra l'armée et prendra personnellement la tête de ses troupes.

Les Britanniques firent appel à la Cour internationale de justice sise à La Haye et au Conseil de sécurité des Nations unies à New York, comme commissions de conciliation. Mossadegh se rendit devant la Cour internationale de La Haye et en à New York devant le Conseil de sécurité de l'ONU. Mais la réunion à New York n'aboutit à aucune décision (de même que La Haye se déclara incompétente ensuite). Le litige sur la nationalisation de l'industrie pétrolière devint la crise d'Abadan.

Les efforts de médiation des États-Unis gauche|vignette|247x247px|Mossadegh lors de sa visite aux États-Unis, au cimetière national d'Arlington, en compagnie de Mozaffar Bagha'i. vignette|Reportage néerlandais sur le litige devant la cour de La Haye, 1951.Les États-Unis entretenaient depuis la Seconde Guerre mondiale des relations amicales avec l'Iran. Dans le cadre du programme Point IV lancé par le président Harry S. Truman, une sorte de plan Marshall pour le Moyen-Orient, les États-Unis envoyaient des aides à la reconstruction financière et humaine en Iran. Mossadegh se rendit à Washington, pour discuter avec le président Truman. Le gouvernement à Washington proposa la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) comme institution médiatrice. La banque pourrait prendre en charge la gestion des ventes de pétrole pour un temps limité et proposerait à l'Iran un prêt pour financer la reprise de la production pétrolière, remboursable à partir des revenus pétroliers attendus. L'avantage pour l'Iran serait que le pays pourrait générer des revenus de l'activité pétrolière jusqu'à ce que le différend puisse être finalement réglé lors de nouvelles négociations. Mossadegh accepta la proposition. Les Britanniques furent plus réticentsAfkhami, The Life and Times of the Shah, p. 130. vignette|Harry S. Truman, président des États-Unis. Pendant ce temps, la production de pétrole en Irak, au Koweït, en Arabie saoudite augmenta de manière significative et fut très prisée aux États-Unis, le retrait du pétrole iranien du marché étant ainsi plus que compensé. En plus de cela, la situation économique en Iran se détériorait de plus en plus de par l'absence de revenus pétroliers. Le gouvernement britannique décida cependant d'imposer un embargo à l'exportation sur l'Iran. En retour Mossadegh ordonna la fermeture de tous les consulats britanniques en Iran.