Lagash est une ancienne ville du pays de Sumer, en Basse-Mésopotamie (au sud de l'Irak actuel), et un royaume dont elle était au moins à l'origine la capitale. Cette ancienne cité-État comprenait, en plus de la ville éponyme située sur le site actuel d'Al-Hiba, Girsu (le site actuel de Tello), ville sainte où se trouve le sanctuaire de la divinité tutélaire du royaume, Ningirsu, et d'où proviennent la plupart des découvertes archéologiques et épigraphiques qui permettent de connaître l'histoire du royaume de Lagash.
Les découvertes archéologiques sur les deux sites principaux du royaume recouvrent environ cinq siècles, de 2500 à 2000 Cela correspond à trois périodes de l'histoire mésopotamienne : le dynastique archaïque IIIB (DA IIIB, 2500-2340 ), la période d'Akkad (2340-2150 ), et la période néo-sumérienne (2150-2000 ). Ce territoire est le mieux connu de Basse-Mésopotamie pour la seconde moitié du , fournissant une documentation majeure sur la civilisation sumérienne, qui a principalement été redécouverte grâce aux fouilles du site de Tello accomplies à partir de 1877. Les avancées scientifiques concernent aussi bien le domaine de l'art, grâce aux nombreuses œuvres exhumées sur place, que les conceptions religieuses et politiques sumériennes et l'économie ou la société, documentée par plus de administratives retrouvées à Tello.
Histoire vignette|Localisation des villes de l'État de Lagash (en rouge). Bien que la Mésopotamie connaisse l'écriture depuis le dernier quart du , les textes des siècles suivants qui nous sont parvenus ne permettent guère de tisser ne serait-ce qu'une trame de son histoire politique avant les alentours de 2500-2400, car ils sont pour la plupart de nature administrative, parfois littéraire, mais jamais à but commémoratif ou historiographique. Lagash est le premier des territoires de Sumer dont la documentation révèle des événements, avec parcimonie pour les périodes les plus reculées, puis de façon plus généreuse pour les plus récentes. Il est ainsi possible de reconstituer les grandes lignes de son histoire politique, couvrant la seconde moitié du : Une série de rois regroupés dans la « première dynastie de Lagash » fait de ce royaume l'un des plus puissants du pays de Sumer durant la fin de la période des dynasties archaïques (v. 2500-2340). Lagash tombe ensuite sous la coupe des souverains d'Akkad (v. 2340-2190), qui en font le centre d'une des provinces les plus riches de leur empire. Après la chute d'Akkad, Lagash reprend son indépendance sous sa « seconde dynastie », durant le (« période néo-sumérienne »). Ce royaume semble moins puissant que celui de la période archaïque, mais son souverain le plus influent, Gudea, a laissé des œuvres d'art et des textes remarquables. Vers la fin du , Lagash est incorporée dans l'empire de la troisième dynastie d'Ur, dont elle devient l'une des principales provinces. Après la chute de cet empire en 2004, la prospérité de Lagash semble décliner lentement, dans le cadre d'une crise qui touche tout le pays de Sumer et conduit à l'abandon de ses principales villes. Les agglomérations du territoire de Lagash ne se relèvent jamais de cette crise, et l'occupation n'y est plus que sporadique durant les périodes suivantes.
Lagash à l'époque archaïque
Sources
Les inscriptions des rois de LagashDes traductions de ces inscriptions sont présentées dans et plus récemment . et les archives des institutions de cette région (datées surtout des deux derniers règnes, ceux de Lugal-Anda et d'Urukagina)Pour des publications récentes de textes des archives du DA IIIB, voir G. Selz, Altsumerische Verwaltungstexte aus Lagaš Teil 1. Die altsumerische Wirtschaftsurkunden der Eremitage zu Leningrad, Stuttgart, 1989 ; id., Altsumerische Verwaltungstexte aus Lagaš Teil 2. Altsumerische Wirtschafturkunden aus Americanischen Sammlungen, Stuttgart, 1993 ; et J. Marzahn, Altsumerische Verwaltungstexte aus Girsu/Lagaš, Berlin, 1991. Les tablettes administratives sont désormais accessibles sur le site de la . couvrent avec de plus en plus de régularité la période suivant la fin du . Pour cette époque, le dynastique archaïque III B (v. 2500-2340), Lagash est l'un des royaumes les plus puissants de Basse-Mésopotamie, alors que les cités anciennement les plus importantes, comme Kish et Uruk, entrent dans une phase de déclin, et que d'autres comme sa voisine et rivale Umma connaissent concomitamment un essorPour une étude de l'histoire événementielle de cette période, voir en particulier J. S. Cooper, The Lagash-Umma Border Conflict, Malibu, 1983.. Il faut toutefois prendre garde aux sources produites par l'entourage du roi, aussi bien artistiques qu'épigraphiques (les deux pouvant être associées comme sur la Stèle des vautours d'E-anatum). En dépit des qualités historiographiques de certaines d'entre elles (cônes d'En-metena et d'Urukagina) elles sont toujours biaisées et présentent l'histoire dans le sens des souverains de Lagash, alors que de telles sources ne sont pas disponibles pour les autres royaumes contemporains. Pour les derniers règnes, les sources administratives sont très abondantes, offrant parfois des informations sur la situation politique de Lagash, mais plus souvent sur son économie et sa société.
En revanche, les documents postérieurs issus de l'historiographie mésopotamienne sont inadaptés pour reconstruire l'histoire de Lagash : la Liste royale sumérienne et les autres textes relatifs aux rois de la période archaïque n'évoquent pas les souverains de ce royaume. Malgré leur puissance, ils ont été mis de côté et oubliés par la tradition postérieure qui a privilégié d'autres royaumes (Kish, Uruk et Ur).. C'est peut-être en réaction à cette exclusion qu'un ou plusieurs scribes de Lagash ont rédigé durant la période paléo-babylonienne une Liste royale de Lagash centrée sur les rois locaux, variante sans doute un brin parodique de la Liste royale sumérienne E. Sollberger, « The Rulers of Lagaš », dans Journal of Cuneiform Studies 21, 1967, ..
Organisation politique et administration
Durant la période archaïque, Lagash est dirigée par des souverains portant le titre d'ensí. Ce terme semble faire référence à leur relation de soumission envers la divinité tutélaire du royaume, Ningirsu : le dieu est perçu comme le véritable souverain, tandis que le roi est son « vicaire », terme pouvant traduire ensí.B. Lafont, « Ensí », dans .. Le dernier roi de la période, Urukagina, se pare cependant du titre de lugal, « Grand homme », qui semble avoir un aspect plus séculaire et militaire. L’État de Lagash est en tout cas bien dirigé par un personnage qui peut être qualifié de « roi », gouvernant aux côtés de sa famille (la reine, les princes et princesses) et des hauts dignitaires du royaume, notamment ceux issus de l'administration des temples. Le modèle politique d'une « cité-temple » dirigée par un pouvoir avant tout religieux n'est plus admis, même si la fonction royale a bien un aspect religieux, col. 156-159.. La succession se fait de père en fils ou de frère aîné à cadet au sein d'une même famille, mais des usurpations semblent avoir eu lieu à deux reprises, dans des conditions indéterminées. Le roi concentre plusieurs fonctions entre ses mains : il dirige l'administration ; est le garant de l'ordre et de la justice ; il supervise le culte et l'entretien des sanctuaires ; commande les armées en campagne ; entretient des relations diplomatiques avec les autres souverains (échanges de présents, conclusion d'accords politiques, etc.).
Pour exercer le pouvoir, le souverain est assisté par sa famille, en premier lieu son épouse principale qui a un rôle religieux affirmé, ainsi que des hauts dignitaires : le vizir (sukkal-mah), le grand scribe (dub-sar-mah), le grand marchand (gal dam-gàr), le grand marchand maritime (ga-eš-mah), les chefs des prêtres (comme le grand lamentateur, gala-mah), etc. Certains de ces personnages ont pu avoir des fonctions judiciaires, rendant les verdicts lors des procès. Il faut également prendre en compte les Anciens, chefs de famille qui devaient jouer un rôle dans la vie locale, ainsi que les membres de l'administration des domaines des temples qui étaient importants dans l'encadrement de la population (le sanga-gar, administrateur à la fonction exacte discutée., les superviseurs des troupeaux, des silos, de la pêche, des bateliers, etc.). Les ressources de l’État sont en grande partie tirées des domaines, les dignitaires recevant des terres en échange de leurs services afin d'assurer leur train de vie. Mais différentes taxes semblent également avoir été prélevées par des membres de l'administration en diverses occasions (mariages, divorces, enterrements - il peut s'agir dans certains cas de sortes d'amendes ou de rémunération pour le fonctionnaire intervenant lors de l'événement) et les sujets du royaume étaient soumis à des corvées C. Wilcke, « Early Dynastic and Sargonid Periods », dans R. Westbrook (dir.), A History of Ancient Near Eastern Law, vol. 1, Boston et Leyde, 2003, ..
Histoire politique et militaire
vignette|gauche|Stèle des vautours, face, registre supérieur : la « phalange » de l'armée de Lagash triomphant des troupes d'Umma, sous le règne d'E-anatum (coll. musée du Louvre).
Le plus ancien souverain de Lagash dont le nom soit connu est un certain Lugal-sha-Engur, dont la lecture du nom est incertaine tant l'écriture de cette époque est mal comprise.. Le premier roi sur lequel plus d'informations sont disponibles est Ur-Nanshe, qui aurait régné dans les dernières décennies du . Il s'agit sans doute d'un usurpateur, puisque son père Gu-NI-DU n'est pas roi : c'est peut-être un prêtre originaire de Nigin. Il fonde une lignée qui dirige Lagash durant environ un siècle. Dans ses inscriptions, il mentionne surtout des travaux de construction de temples, ainsi que quelques campagnes militaires (contre Ur et Umma)..
Règnent ensuite son fils Akurgal. puis le fils de ce dernier, E-anatum, qui exerce peut-être le pouvoir durant une trentaine d'années. Durant cette période, il renforce la puissance de Lagash et en fait une des principales puissances de Sumer. Ses inscriptions proclament des victoires contre les principales cités de ce pays ainsi que contre celles des régions voisines (Kish, Akshak, Mari). Le document le plus remarquable qu'il ait laissé est la Stèle des vautours, qui présente en bas-reliefs et par écrit sa victoire contre le roi Ush d'Umma, faisant suite à un litige ayant déjà impliqué ses ancêtres. Il comprend la description de l'accord politique qui le voit prendre le contrôle d'un territoire frontalier disputé, le « Bord de la plaine (ou steppe) » (gu-edenna), que le vaincu promet de ne plus convoiter ; ; B. Lafont, « Eannatum », dans ..
En-anatum , frère cadet d'E-anatum, monte ensuite sur le trône ; ses inscriptions rapportent des constructions de temples et de nouvelles tensions avec Umma, dont le roi tente de reprendre le contrôle du territoire disputé malgré les promesses tenues auparavant. Le sort des armes est cette fois-ci défavorable à Lagash, son souverain périssant sans doute au combat.. Son fils En-metena lui succède. Sous sa conduite Lagash renoue avec les succès militaires : revanche est prise sur le roi d'Umma puis son successeur qui avaient une nouvelle fois tenté de transgresser la frontière fixée précédemment. Ces événements sont rapportés par une inscription sur cône d'argile offrant également un résumé utile des précédents affrontements entre les deux cités. En-metena soumet aussi Bad-Tibira où il restaure un temple ; il conclut un traité de paix avec Lugal-kinishe-dudu d'Uruk, dont il est peut-être devenu le suzerain.. Son fils et successeur est connu par une seule inscription, ce qui semble plaider en faveur d'un règne bref..