La calligraphie (arabe : خط ; persan : خطاطی), ou art de bien écrire, est considérée comme l'une des formes d'art les plus importantes dans le monde islamique depuis les origines. On la trouve sur tous types de supports : livres sacrés et profanes, mais aussi architectures, céramiques, métaux, bois, verres, etc. Alors que la calligraphie avait pour but originel d'améliorer les techniques d'écriture, afin de rendre l'écriture arabe claire et lisible, elle s'est progressivement complexifiée, et sa forme plastique a pris le pas sur le sens même de l'écritMohammed Saïd Saggar, « Introduction à l'étude de l'évolution de la calligraphie arabe », dans G. Beaugé, J.-F. Clément, L'image dans le monde arabe, Paris : CNRS éditions, 1995, .
Naissance et développement de l'écriture arabe On connaît, dès avant la naissance de l'islam, plusieurs exemples d'épigraphies notant la langue arabe. Ces inscriptions ont le plus souvent une fonction funéraire ou commerciale. Si les premières, qui remontent au ap. J.-C., utilisent les systèmes d'écritures d'autres langues, à partir du , un système alphabétique particulier est utiliséMarie Geneviève Guesdon, « Origines », dans Marie-Geneviève Guesdon, Annie Vernay-Nouri, L'Art du livre arabe. Du manuscrit au livre d'artiste, cat. exp. Paris : Bibliothèque Nationale de France, 2001-2002, Paris : Bibliothèque nationale de France, 2001, . Le mode d'écriture de la langue arabe pourrait trouver son origine dans la graphie du syriaque ou du nabatéen« L'écriture du texte sacré », Bible, Torah, Coran, sit. exp. Paris, Bibliothèque Nationale de France, 2005-2006. ; de nombreux débats agitent encore les spécialistes à ce sujetMarie Geneviève Guesdon, « Origines », dans Marie-Geneviève Guesdon, Annie Vernay-Nouri, L'Art du livre arabe. Du manuscrit au livre d'artiste, cat. exp. Paris : Bibliothèque Nationale de France, 2001-2002, Paris : Bibliothèque nationale de France, 2001, . D'après F. Déroche, deux systèmes alphabétiques notent les langues sémitiques de l'Arabie préislamique : celui d'Arabie du Sud, qui comprend 27 à 29 consonnes, et celui d'Arabie du Nord, dont l'apparition répond au déclin des civilisations de l'Arabie du Sud au et qui semble moins adapté, puisqu'il ne comprend que 15 à 18 signesF. Déroche, Le Coran, Paris : PUF, « Que sais-je ? », 2011, ed., ..
Quoi qu'il en soit, à l'époque de la révélation coranique au début du , la notation de la langue arabe est encore assez rudimentaire et limitée en quantité. Ce n'est qu'avec la naissance et la diffusion rapide de l'islam, à partir du milieu du que l'écriture se développa largement. Plusieurs types de signes diacritiques firent leur apparition pour permettre de distinguer les consonnes notées par le même signe et pour signaler, lorsque le besoin s'en fait sentir, les voyelles brèves. L'invention des points situés au-dessus ou en dessous la lettre pour différencier les consonnes est attribuée, de manière légendaire, à al-Aswad al-Du'alî (mort en 688). L'usage de traits fins ou de points pour noter les voyelles apparaît dans les manuscrits les plus anciens du Coran, mais il est difficile de dater précisément son origineAnnie Vernay-Nouri, « Ecitures », dans Marie-Geneviève Guesdon, Annie Vernay-Nouri, L'Art du livre arabe. Du manuscrit au livre d'artiste, cat. exp. Paris : Bibliothèque Nationale de France, 2001-2002, Paris : Bibliothèque nationale de France, 2001, .
Deux facteurs favorisèrent la diffusion et la systématisation de l'écriture de l'arabe : d'une part, la mise par écrit et la copie du Coran, peu de temps après la mort de Mahomet, qui confère un caractère sacré à l'écriture arabe ; d'autre part, l'expansion géographique rapide de l'islam et la naissance d'un empire nécessitant pour le contrôler une administration efficaceJ. et D. Sourdel, « Écriture islamique », Dictionnaire historique de l'Islam, Paris : PUF, « Quadrige », 2004, . Ainsi, à la fin du , le calife omeyyade ʿAbd Al-Malik impose l'usage de l'arabe comme langue de chancellerie dans l'ensemble du monde islamique, interdisant de ce fait l'usage du grec et du pehlevi, encore largement en usage jusqu'alorsC. Juvin, « L'unité par l'écriture », dans Sophie Makariou (dir.), Les arts de l'Islam au musée du Louvre, Paris : Hazan/musée du Louvre, 2012, .. L'étendue géographique de l'Islam, depuis l'Espagne jusqu'à l'Inde, entraîna aussi l'usage de l'alphabet arabe pour noter des langues non sémitiques : persan, pashto, différentes formes du turc, ourdou, langues africaines et slaves, etc. Parfois peu adapté à ces langues, l'alphabet arabe subit alors quelques transformations.
D'autres usages permirent le développement de l'écriture de l'arabe au Moyen Âge, en particulier les activités marchandes, la transmission scientifique et l'artJ. et D. Sourdel, « Écriture islamique », Dictionnaire historique de l'Islam, Paris : PUF, « Quadrige », 2004, .. Ce n'est qu'au début du que l'usage de l’alphabet arabe commença à se restreindre, avec les réformes d'Atatürk en Turquie qui imposèrent l'usage de l'alphabet latin, ou encore les réformes soviétiques ayant imposé l'alphabet cyrillique pour les langues d'Asie centrale.
Symbolisme et fonctions de la calligraphie en terres d'Islam L'art de la calligraphie s'est développé parallèlement au développement de l'écriture de l'arabe. Ainsi, dès les premiers siècles de l'islam apparaissent aussi bien des formes d'écriture utilitaires que des formes artistiques. Durant toute la période islamique, cette dualité est sensible, et la calligraphie apparaît comme l'art islamique par excellence.
D'après M. Saïd Saggar, cette importance et cette ancienneté de l'art calligraphique sont à relier avant toute chose à l'importance du matériau de base du calligraphe, la lettre, dans la culture arabe. Le calligraphe rappelle ainsi que
Ainsi, plusieurs sourates du Coran sont introduites par des lettres isolées autour desquelles les exégèses sont nombreuses ; de même, un hadith rapporté par Bukharî et Muslim attiribue à Mahomet cette parole . Les lettres sont largement utilisées dans le domaine de l'irrationnel (divination, amulettes, astrologie, etc.). Les mystiques se sont aussi largement emparés du sujet.
Le statut particulier du Coran et du Verbe dans la révélation musulmane sont aussi des enjeux essentiels dans le développement de l'art calligraphique en terres d'islam. Dans une religion où Dieu s'est fait parole, où la révélation divine a été véhiculée par l'archange Gabriel en arabe, la copie du Coran est un acte de piétéMarthe Bernus Taylor, « Introduction », dans Christian Heck (dir.), Moyen Âge. Chrétienté et Islam, Paris : Flammarion, 1996, . Le livre lui-même est un objet qui prend une importance toute particulière dans les sociétés islamiséesYves Porter, « Les Arts du Livre », Qantara, [en ligne], 2008. [consulté le 4 août 2013]
Toutefois, la calligraphie n'est pas un art uniquement sacré. Elle est aussi un marqueur visuel de la société islamique, comme le montre l'usage, à partir des réformes d'ʿAbd Al-Malik (696-699), de monnayages entièrement aniconiques et épigraphiés. Selon Oleg Grabar, cette décision est une manière pour le calife omeyyade, d'affirmer l'originalité culturelle de son empire face aux modèles byzantins et sassanides, dans des objets à valeur officielle et symboliqueO. Grabar, La formation de l'art islamique, Paris : Flammarion, « Champs », 2000, 2e ed., p. 130. Cette conception de l'écriture et de la calligraphie comme un marqueur culturel et artistique de l'islam est à rapprocher des difficultés et des querelles qui avaient lieu, à la même période, autour de la représentation figurée. Pour O. Grabar, le fait que lors de la période de formation de l'art islamique est un des très rares éléments qui donne à l'art islamique un semblant d'unitéO. Grabar, La formation de l'art islamique, Paris : Flammarion, « Champs », 2000, 2e ed., p. 293.
Évolution des styles Hijâzî et kufiques, premiers styles calligraphiques Les plus anciens exemplaires conservés du Coran sont rédigés en hijâzî, une calligraphie simple, épaisse, penchée vers la droite, et assez élancéeCarine Juvin, « L'unité par l'écriture », dans Sophie Makariou (dir.) Les arts de l'Islam au musée du Louvre, Paris : Hazan/musée du Louvre, 2012, . Cette catégorie regroupe toutefois plusieurs styles différents, classés en quatre catégories par François DérocheFrançois Déroche, Catalogue des manuscrits arabes. Deuxième partie. Manuscrits musulmans. T. I, 1. Les manuscrits du Corans. Aux origines de la calligraphie coranique, Paris : Bibliothèque Nationale de France, 1983, p. 35-36. [en ligne sur Gallica.fr]. Son nom fait référence à la région de la péninsule arabique où se situent les villes saintes de Médine et La Mecque, où ce type d'écriture était probablement en usage au moment de l'apparition de l'Islam. On connaît des exemplaires de Coran calligraphiés en hijâzî jusqu'au . Le hijâzî pour ce qui est des manuscrits coraniques concerne une période allant de la prédication de Mahomet à une période se situant entre la fin du et le début du François Déroche, La transmission écrite du Coran dans les débuts de l'islam : le codex Parisino-Petropolitanus, éd. Brill, 2009, p.115 sur Google livres .
Les trois premières inscriptions monumentales de l'Islam se trouvent dans le Dôme du Rocher de Jérusalem, érigé vers 692. Réalisée selon la technique byzantine de la mosaïque à fond d'or, l'inscription principale mesure de long et énonce presque exclusivement des versets coraniques ; deux autres, sur plaque de cuivre, prennent place sur les portes est et nord du monument. Leur calligraphie, comparable à celle présente sur des objets de la même période, montre les signes d'une uniformisation et d'une géométrisation qui doivent être liées aux démarches du calife ʿAbd Al-Malik en ce sens. Elle préfigure les calligraphies kufiquesCes calligraphies, nommées depuis la ville irakienne de Kufa, se caractérisent par un caractère angulaire très marqué nommées « écritures abbassides anciennes » par François DérocheFrançois Déroche, « Du au », dans Marie-Geneviève Guesdon, Annie Vernay-Nouri, L'Art du livre arabe. Du manuscrit au livre d'artiste, cat. exp. Paris : Bibliothèque Nationale de France, 2001-2002, Paris : Bibliothèque nationale de France, 2001, , et qui constituent l'essentiel des styles calligraphiques utilisés depuis la seconde moitié du jusqu'au . Réservés à la réalisation des Corans, ces styles s'éloignent de l'écriture du quotidien, cursive, mais qui ne peut être à cette époque être qualifiée de calligraphie.
Le développement des styles abbassides anciens s'explique par le contexte particulier de la cour abbasside à cette période. Lieu d'intense activité intellectuelle, l'empire abbasside voit se développer des élite urbaine raffinées, et connaît une multitude d'échangesCarine Juvin, « L'unité par l'écriture », dans Sophie Makariou (dir.) Les arts de l'Islam au musée du Louvre, Paris : Hazan/musée du Louvre, 2012, . Au , Ibn Qutayba, fonctionnaire de l'administration abbasside vivant à Baghdad, décrit le bon calligraphe comme un personnage doté d'une excellente éducationCité dans D. Fairchild Ruggles (éd), Islamic Art and Visual Culture. An Anthology of Sources, Malden/Oxford : Blackwell Publishing Ltd, 2011, .:
L'usage du papier, qui s'impose à partir du début du dans l'administration, favorise aussi la production de livres. Les ouvrages calligraphiés connus sont issus de grandes mosquées : Kairouan, Damas, Sana'a, Fustat… Toutefois, ces provenances ne semblent pas induire d'importantes variations en matière calligraphique.