Odile Rudelle, née le à Mont-Saint-Martin (Meurthe-et-Moselle) et morte le à Paris« Décès de l'historienne Odile Rudelle », Le Figaro, est une historienne française, spécialiste du gaullisme.

Elle a été nommée chevalier de la Légion d'honneur en 1997. et promue officier de la Légion d'honneur en 2009..

Biographie

Jeunesse et études Odile Roux est la fille de Roger Roux, président-directeur général de la Société métallurgique de Normandie, et d'Yvonne Liotard-Vogt (sœur de Pierre Liotard-Vogt). Elle épouse Pierre-Marie Rudelle.

Parcours professionnel Elle a été maître de conférences à l'Institut d'études politiques de Paris (1992) puis directeur de recherches au CNRS-Centre d'étude de la vie politique française contemporaine (Cevipof) (2007).

Thèses principales

Le retour aux sources du constitutionnalisme républicain Pour ressaisir le fil de la pensée d’Odile Rudelle, il faut en revenir aux événements politiques qui ont marqué sa jeunesse et suscité ses premiers questionnements. À cet égard, la chute de la Quatrième République en constitue une étape majeure sur laquelle elle reviendra à plusieurs reprises. Cet événement est au cœur de sa pensée, car il cristallise les blocages d’un vieux « problème constitutionnel », qu’elle n’aura de cesse d’explorer au cours de ses recherches. En , Odile Rudelle a vingt et un ans, est étudiante à Sciences Po, et assiste à la chute de la Quatrième République « sans comprendre ». Pourquoi une guerre de décolonisation avait-elle entraîné la chute du régime ? Cette question, que « personne ne se posait à l’époque », est véritablement le point de départ de ses interrogations. Cinquante ans plus tard, Odile Rudelle mettra en avant l’«exténuation du modèle républicain »Odile Rudelle, « La guerre d’Algérie ou l’exténuation du modèle républicain », revue en ligne Histoire@Politique, 5 février 2013, à propos de Maurice Vaïsse (dir.), De Gaulle et l’Algérie, 1943-1969, Paris, Armand Colin, Ministère de la Défense/Recherches, 2012. pour expliquer la défaite du régime pendant la guerre d’Algérie. En effet, le modèle de la République parlementaire à la française, se réclamant d’une « tradition républicaine » élaborée au , était à bout de souffle et la cause de son échec est de nature institutionnelle. « Si la République est morte de la guerre d’Algérie, c’est que sa Constitution la rendait incapable de penser le lien entre la séparation des pouvoirs et la garantie des droits individuels dans ces trois départements d’outre-mer » . En réalité, la République parlementaire à la française, « République d’un jour », n’avait pas résolu le « problème constitutionnel » posé par la Révolution française.

Le problème constitutionnel de la France En 1789 s’est ouverte « une crise politique » que la France mettra cent-soixante-neuf ans à résoudre. Quel est ce « problème constitutionnel » ? Il résulte du fait que la Révolution française a échoué à transcrire dans un texte constitutionnel stable les droits et libertés qu’elle a proclamés. Odile Rudelle souligne ainsi « la difficulté d’une révolution qui, aspirée par l’avenir, n’a pu se terminer par une Constitution »Odile Rudelle, « La démocratie en France de 1919 à 1989 », Hélène Fréchet (dir.), La démocratie aux États-Unis et en Europe, Éditions du Temps, 1999, . Aussi distingue-t-elle deux phases dans la Révolution française : celle de la Déclaration des droits de l’Homme jusqu’en et la phase constitutionnelle qui débute en lorsque l’Assemblée nationale refuse de doter le pouvoir exécutif du droit de dissolution ou du droit de veto. Or, Odile Rudelle montre que la phase constitutionnelle de la Révolution française n’a pas su s’approprier les droits et libertés proclamés en . L’instabilité constitutionnelle de la France résulte de cette divergence initiale. « Loin d’apporter le bonheur des Droits de l’homme, la Révolution Française a inauguré un cycle politique conflictuel où le couple liberté-égalité oscilla entre désordre et dictature. »

Plus précisément, la République issue de la Révolution française n’a pas réussi à assurer la séparation des pouvoirs et la garantie des droits auxquels faisait pourtant référence l’article 16 de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen. C’est un point central de la pensée d’Odile Rudelle qui permet de comprendre le jugement sévère qu’elle porte vis-à-vis des et Républiques, qui ont repris à leur compte des principes révolutionnaires sans répondre aux exigences de l’article 16. « Surgie dans l’urgence de circonstances exceptionnelles, la république se dit aussitôt « une et indivisible », dans une proclamation mieux apte à faire le lien avec le passé patriotique d’intégrité territoriale qu’avec les exigences du gouvernement de la liberté proclamé en 1789 […]. Ce qui explique que ces deux symboles de la séparation que sont la division du pouvoir législatif ou l’existence d’un chef du pouvoir exécutif extérieur à l’Assemblée élue ne seront jamais vraiment acceptés par le courant démocratique issu de 1793 » . C’est pourquoi la France, « pays exportateur de constitutions », dut « attendre fort longtemps avant de réussir à organiser l’alternance pacifique et régulière de gouvernements républicains à l’intérieur d’un même cadre constitutionnel » . Ainsi se formule le problème constitutionnel de la France sur lequel finit par buter la République parlementaire.

L’échec de la République parlementaire Odile Rudelle a largement exploré les causes de l’instabilité constitutionnelle de la République qu’elle appelle « République d’un jour » et qui, dans la filiation des deux premières Républiques et des Lumières, veut apporter le Progrès et la Justice, mais qui contrairement aux deux Républiques précédentes s’inscrit progressivement dans une tradition, la « tradition républicaine », qui va peu à peu paralyser le régime. Si le gouvernement indirect, issu de la hantise du , a permis au régime de s’installer dans la durée, ce système a montré ses limites dès 1919. La « République d’un jour » n’ayant pas construit de légitimité reposant sur des institutions stables, a été contrainte de se replier sur des valeurs morales telles que la « défense de la tradition républicaine » s’apparentant à une « lutte du Bien contre le Mal » : elle était donc vouée à l’échec. Au cours de ses travaux, Odile Rudelle s’est attachée à montrer les blocages institutionnels de la République parlementaire - sacralisation du rôle du Parlement garant d’une légitimité de gauche, mode de scrutin inadapté à l’émergence de gouvernements stables dans l’entre-deux guerres, refus du vote des femmes – autant d’éléments symptomatiques d’une décadence du régime.

La « tradition républicaine » La « tradition républicaine », notion élaborée sous la République et faisant référence à un passé révolutionnaire glorieux a occulté le problème constitutionnel posé par la révolution de 1789, ce qui explique les blocages institutionnels du régime. La notion de « tradition républicaine », inventée par Gambetta et Ferry et revendiquée pour la première fois par René Waldeck-Rousseau en 1900, connut ses heures de gloire pendant l’Affaire Dreyfus avant d’entrer en décadence à partir de 1919, conduisant à l’échec du régime. Il faut bien comprendre que la notion de « tradition républicaine » n’est pas a priori négative sous la plume d’Odile Rudelle. Mais c’est l’usage abusif de cette notion qui a conduit à la stérilisation du régime. Cette tradition républicaine était « destinée à se figer dans la contemplation de sa splendeur jusqu’au désastre final de 1940 »Odile Rudelle, « La tradition républicaine », Pouvoirs, , 1987, ..

Odile Rudelle explique les blocages institutionnels et le « désastre final » par l’infirmité de l’architecture institutionnelle de la Troisième République qui ne retient pas deux éléments essentiels du constitutionnalisme que sont la séparation des pouvoirs et la garantie des droits.

La séparation des pouvoirs La République parlementaire n’assure pas la séparation des pouvoirs car elle donne une prééminence au Parlement et au gouvernement indirect. Ces éléments sont hérités de la hantise de voir se reproduire le coup d’État de 1851. Depuis lors, les républicains considéraient qu’ils avaient à défendre une citadelle assiégée et se sentaient menacés par le suffrage universel direct. D’où la pratique du gouvernement indirect. Odile Rudelle montre qu’il en résulte une confusion des pouvoirs exécutif et législatif qui induit un fonctionnement défectueux des pouvoirs publics. Non seulement l’exécutif, qui est à la merci du Parlement, est incapable d’agir de manière efficace, tandis que le Parlement lui-même, qui usurpe une part du pouvoir exécutif, ne remplit pas la fonction qui devrait être la sienne, à savoir l’expression de la pluralité d’intérêts qui constituent la nation française.

Cette « usurpation » se révèle être un handicap pour le pouvoir législatif lui-même. De fait, Odile Rudelle estime que, sous la République, le Parlement ne remplissait pas sa fonction de compromis entre les intérêts des différents segments de la population française. Sa fonction principale est en réalité de légitimer le gouvernement.

De même, le pouvoir exécutif émanant du Parlement n’a pas un pouvoir d’action suffisant pour garantir l’efficacité de l’action de l’État. Le Président de la République, élu par l’Assemblée nationale, est cantonné à un rôle purement symbolique depuis la crise du , puisque son droit de dissolution ne sera plus jamais utilisé. Seuls les ministres sont responsables devant l’Assemblée, mais leur pouvoir d’action n’est valable que dans le cadre de la légitimité que leur accorde le Parlement.

Au lieu d’exercer pleinement le pouvoir législatif, le Parlement est devenu le garant d’une légitimité que ne peut détenir le pouvoir exécutif en l’absence d’une Constitution organisant la séparation des pouvoirs et la garantie des droits individuels. Cette légitimité repose sur des principes moraux au lieu de s’appuyer sur un texte constitutionnel. « Inapte au compromis, le Parlement français excellait […] à définir l’orthodoxie du régime […]. [Il] se sentait investi d’une fonction quasi religieuse ». L’incapacité de la Constitution à désigner des sources de légitimité est un des éléments de la sclérose du régime.

La justice et la garantie des droits De même, l’autorité judiciaire ne trouve pas une expression suffisante pour assurer une garantie des droits satisfaisante. Les lois constitutionnelles de 1875 évoquent peu la justice. Sous la Troisième République, l’idée d’un contrôle de constitutionnalité de la loi paraît absurde. Ce qui s’est traduit par l’échec de la tentative de constitutionnalisation des droits de l’homme en 1901Odile Rudelle, « Constitutionnaliser la Déclaration des droits de l'Homme? », Marc-Olivier Baruch et Vincent Duclert (dir.), Justice, politique et République : de l’affaire Dreyfus à la guerre d’Algérie, Bruxelles, Complexe, 2002, .. La justice est soumise à la loi votée par les parlementaires. La méfiance à l’égard de la justice est héritée de la Révolution française. « La justice fut dès l’origine la parente pauvre de la Révolution française. L’Ancien Régime avait reconnu le droit de remontrance des Parlements : l’Assemblée nationale de 1789 limiterait donc le rôle des tribunaux à l’application d’une loi, dont l’interprétation lui est réservée. »

Odile Rudelle estime que c’est l’École laïque qui a partiellement assumé le rôle d’une justice presque inexistante. Comme le Parlement, l’École devient le garant de principes moraux qui ne sont pas définis par la Constitution et ne peuvent pas être défendus par la justice. Cette méfiance à l’égard de la justice conduit la république parlementaire à chercher dans l’éducation civique - plutôt que le jugement des tribunaux - la garantie de la « vertu » de citoyens appelés à devenir législateurs.