Le conflit de la langouste, parfois appelé ironiquement « guerre de la langouste », est un conflit qui opposa la France et le Brésil au début des années 1960 au sujet de la pêche à la langouste. Le différend porte sur une question essentiellement juridique, à savoir si le droit d'un État à l'exploitation exclusive des ressources naturelles sur son plateau continental s'étend également aux espèces vivantes, et dans le cas présent aux langoustes.

Le conflit apparaît en 1961 avec la décision brésilienne d'interdire sa zone de pêche exclusive aux navires français et par l'arraisonnement en 1962 et 1963 de langoustiers français. La France décide d'envoyer, cette année-là, deux bâtiments militaires pour protéger les pêcheurs français. Après une brève période de tension, le conflit est finalement réglé pacifiquement.

Dans le cadre d'un autre différent, il eut en août 1961 un projet d'invasion de la Guyane par le Brésil nommé Opération Cabralzinho.

Le contexte géopolitique et halieutique La crise de la pêche à la langouste (années 1950) Le conflit de la langouste entre la France et le Brésil s'inscrit dans un contexte de mutation profonde de la pêche de ce crustacé. C'est au début du , qu'une expédition scientifique française découvre le potentiel des côtes de Mauritanie en matière de pêche. En 1909, les premiers langoustiers français se rendent sur les côtes d'Afrique. La pêche à la langouste, artisanale au début, se modernise et prend de l'ampleur. Les stocks de langouste verte (Panulirus gracilis), qui représente alors l'essentiel de la pêche, montrent des signes de déclin au début des années 1950. Il y a nécessité de prospecter de nouvelles zones de pêche et de trouver de nouveaux produits. Les langoustiers se tournent un temps vers la langouste rose (Palinurus mauritanicus), mais le fait que cette espèce vive entre de profondeur, rend sa pêche plus compliquée.

À la fin des années 1950, la concurrence des queues de langoustes congelées en provenance du Cap portent un préjudice sérieux aux « Mauritaniens »Nom donné aux pêcheurs bretons qui allaient pêcher la langouste au large des côtes mauritaniennes.. Sur les côtes du Rio de Oro, au large du cap Blanc et du banc d'Arguin, les rendements diminuent et, le , la Mauritanie accède à l’indépendance. La zone de pêche des langoustes vertes passe sous juridiction de la République islamique de Mauritanie et par ce fait la flottille n'y a plus accès. Les langoustiers désarment..

Au Brésil, la pêche à la langouste le long de la côte du Nordeste se faisait depuis des siècles de manière rudimentaire, au moyen d'un covo traditionnel, un casier dans lequel l'animal entre et se retrouve prisonnier. Elle assurait la subsistance des familles de la région et permettait d'approvisionner les petits marchés locaux. Ce n'est qu'à partir des années 1930 que la langouste va acquérir une grande valeur commerciale.

Sa valeur devient telle qu'elle suscite l'intérêt d'entreprises étrangères dans les années 1950, des entreprises japonaises en particulier qui décident d'envoyer des bateaux de pêche dans la région. Des permis de pêche leur sont délivrés mais le gouvernement brésilien exige en retour que les équipages des bateaux soient composés de Brésiliens. Face à la difficulté à se conformer à cette exigence, les Japonais préfèrent abandonner la pêche à la langouste et acheter directement aux jangadeiros le produit de leur pêche, obtenant ainsi une bonne rentabilité. L'industrie de la langouste naissante se développe alors grâce à la mise au point du procédé de congélation. L'activité augmente significativement dans les ports de Recife et Fortaleza en raison de l'exportation de crustacés.

La France sort de la décolonisation Au début des années 1960, la France sort du mouvement de décolonisation, le sont signés les Accords d'Évian mettant fin à la guerre d'Algérie. Ces accords marquent la fin de l'Empire colonial français.

La perte progressive des colonies affecte la fierté nationale. Pour y remédier, le général de Gaulle lance sa « politique de grandeur », dont l'objectif sera de conduire le pays vers une indépendance totale en matière économique et politique, en retrait par rapport à la bipolarisation États-Unis/URSS, instaurée par la guerre froide. Dès 1959, la France commence à s'éloigner progressivement de l'OTAN ; elle réussit son premier essai nucléaire en 1960 et met en place sa force de dissuasion nucléaire. Telle est la France au début des années 1960, à l'époque où le conflit éclate avec le Brésil, cherchant sa place et son indépendance dans le nouveau monde en formation et essayant d'oublier son passé colonial.

Le Brésil face à l'instabilité politique et dans la Guerre froide

Les années 1950 au Brésil sont marquées par l'ingérence de l'armée dans la conduite de la politique nationale. La , nom donné aux enquêtes politiques menées par les militaires, et le montrent que les militaires n'étaient pas satisfaits de la conduite du pays et divisés entre eux.

La présidence de Juscelino Kubitschek marque un certain retour au calme mais, l'élection en 1961, de Jânio da Silva Quadros va replonger le pays dans l'instabilité. Voulant rééquilibrer la politique étrangère du pays, il se déclare favorable à la reprise des relations diplomatiques avec l'URSS et ses alliés du « rideau de fer ». Il décore Che Guevara — alors ministre à Cuba — de l'Ordre de la Croix du Sud. Cette politique irrite Washington, ses alliés européens et la droite brésilienne, et notamment les membres de l'UDN qui l'avait soutenu lors de son élection.

Le , il rencontra le gouverneur de l'Amapá de l'époque, . La réunion était secrète et avait pour objectif de discuter de l'exploitation clandestine du manganèse sur le territoire brésilien. La discussion aboutit à la conclusion que ce manganèse serait, apparemment, envoyé en Guyane française, d'où il serait exporté vers l'Europe, ce qui représenterait une perte pour les caisses publiques du Brésil. Dans ce contexte, Jânio proposa au l'invasion, l'occupation et l'annexion de la Guyane française avec l'Opération Cabralzinho et, si tout se passait comme prévu, plus tard de l'Uruguay...

Il est poussé à la démission le 1961, et il est remplacé par son vice-président João Goulart.

La présidence de Goulart n'est pas moins tumultueuse. Les ministres militaires ayant refusé de valider son élection, il ne doit son maintien en poste qu'à la menace d'intervention des militaires de Rio Grande do Sul. Le référendum de , qui réforme le régime présidentiel, ne suffit pas à apaiser les esprits. La crise politique se double d'une crise économique, fin 1962, le taux d'inflation au Brésil est de 52% par an.

L'arrivée des langoustiers français au large du Brésil (1961) vignette|300px|Carte des côtes brésilienne, montrant :

Au début de l'année 1961, des bâtiments de pêche qui, jusqu'alors pêchaient la langouste au large de la Mauritanie se présentent devant la côte nord-est du Brésil afin d'explorer les possibilités de pêche qu'offraient ces parages (les langoustes vivent à des profondeurs de de fond). La pêche à la langouste connaît alors un essor remarquable au Brésil. Les exportations passent de par an en 1955, à en 1961. La pêche, qui se concentrait alors autour des ports de Fortaleza et Recife, génère un excédent commercial de pour le pays.

La Companhia de Desenvolvimento da Pesca (CODEPE), l'organisme fédéral responsable du développement de la pêche dans le pays, et les autorités navales de Recife, la capitale de l’État de Pernambouc, avec qui des relations cordiales avaient été nouées au début, autorisent en les bateaux français à mener des « investigations ». L'autorisation, valable pour une durée de 180 jours ne concerne que trois bâtiments venu de Camaret-sur-Mer en Bretagne dont deux femmes de la direction s'étaient renseignées sur les zones intéressantes auprès de Marcel Isy-Schwart qui n'avait pas idée de la crise subséquente.. Cependant, elles modifient peu de temps après leur attitude et notifient aux navires français une interdiction de pêche à l'intérieur d'une zone exclusivement réservée aux pêcheurs brésiliens et s'étendant jusqu'à des côtes, au motif que les langoustiers français faisaient de la pêche à grande échelle. Face à cette décision, le gouvernement français proteste, mais l'affaire reste sans suite. Le dernier langoustier français quitte le Brésil en .

En , les pêcheurs français reviennent à la charge et demandent l'autorisation de pêcher au-dessus du plateau continental, entre la zone des et jusqu'à une profondeur de . Une nouvelle autorisation leur est concédée.

La rivalité entre pêcheurs français et américains, l'élément déclencheur

Cette société va alors s'engager dans une violente campagne de presse et encourage les pêcheurs locaux à demander au gouvernement brésilien le retrait des Français de la région… ce qui sera rapidement le cas.

Les pêcheurs nordestins se mettent à manifester et à faire pression sur le gouvernement brésilien, menaçant de s'en prendre directement aux pêcheurs français et à leurs représentants sur terre, pour la défense de leurs intérêts. Ils se plaignent alors d'une concurrence déloyale : outre le fait que les bateaux français étaient plus récents, plus grands et mieux équipés, ils étaient accusés de pratiquer le chalutage, mode de pêche interdit au Brésil pour son caractère prédateur – qui consistait à lancer un chalut lesté de poids qui permettait de pêcher les espèces vivant sur le plancher de l'océan.

Sur le plan des relations internationales, les relations entre le Brésil et la France sont alors relativement bonnes. Cependant, certains sujets de tensions existent déjà à l'époque, en raison notamment du refus du Brésil d’indemniser les porteurs français d’actions d’entreprises nationalisées par Getúlio Vargas durant la Seconde Guerre mondiale. L'intransigeance réciproque, qui connaîtra son apogée au printemps 1963 peut également s'expliquer par les nationalismes exacerbés par la guerre d'Algérie côté français, et par l'occupation de l'avant-scène sud-américaine par Cuba, lors de la crise des missiles de Cuba, côté brésilien.

L'arraisonnement de langoustiers français (1962-1963) vignette|L'escorteur Babitonga. C'est au cours des campagnes de pêche suivantes en 1962 et 1963 que le différend se développe et prend une acuité plus importante. Face aux plaintes des pêcheurs brésiliens, le gouvernement de João Goulart ordonne à l'amiral Arnoldo Toscano d'envoyer deux bâtiments dans la zone où se trouvaient les bateaux français : , la corvette et l'escorteur Babitonga.

De janvier à , cinq langoustiers français sont arraisonnés par la Marine brésilienne à des distances variant de , largement au-delà des limites de la mer territoriale brésilienne comme de celles de la zone de pêche exclusiveLa zone de pêche exclusive est une zone de 12 milles nautiques de large à compter de la ligne de base, dans laquelle les navires du pays riverain sont en principe les seuls à avoir le droit de pêcher. Définition sur le site de l'IFREMER. de revendiquée en 1961. Le , la Cassiopée, est arraisonnée par lIpiranga. Peu de temps après, la corvette Purus repère deux langoustiers (le Françoise Christine et le Lonk-Ael) près de la côte de Rio Grande do Norte, mais sur demande de l'état-major de la Marine (EMM), ils ne sont pas arraisonnés. Le Babitonga arraisonne lui le Plomarc'h, le , et le Lonk-Ael, le , le long de littoral de Rio Grande do Norte. Les deux derniers langoustiers arrêtés sont la Françoise-Christine et le Folgor, en août au large de Ceará, cette fois par lIpiranga. Chaque fois, les capitaines des bateaux sont informés par les Brésiliens de l'irrégularité (supposée ou avérée) de leur présence, et « invités » à signer un engagement à ne pas revenir sur les côtes brésiliennes.

vignette|gauche|130px| — Carlos Alves de Souza Filho