+ Toponymes Toponymes très usités du Massif Vosgien Langue romane Langue germanique-rupt, Rupt-bach, BachVariantes :Variantes :Ru, Rus, Rui-pach, -bache, Baechle thumb|Fertrupt (68).|alt= L’appellatif toponymique et hydronymique Rupt et –rupt (prononcé ) désigne à l'origine un cours d'eau, un ru ou un ruisseau. Il est répandu en Lorraine et en Alsace, particulièrement dans le massif des Vosges où la plupart des cours d’eau du Nord-Est prennent leur source. L'appellatif provient sans doute du welche (un dialecte montagnard roman parlé en Alsace). Contrairement à quelques autres toponymes vosgiens, ce terme ne se retrouve pas, du moins sous cette forme spécifique, dans les régions alpines avec lesquelles l'Alsace et la Lorraine méridionale partagent pourtant un relief montagnard similaire.
Origine, graphie et forme patoise du terme Description En patois vosgien, la terminaison toponymique -rupt, ainsi que l'appellatif correspondant , employé de manière autonome, se prononcent [ri] (ri) ou [ry] (ru)Rosette Gegout, Patois des Vosges, PLI G. Louis, Haroué, 2002.. La graphie rupt avec pt ne correspond donc pas à une transcription de la prononciation locale. Comme certaines hautes vallées d'Alsace parlaient un dialecte vosgien ou welche, on retrouve également des -rupt et Rupt dans les départements du Bas-Rhin et du Haut-Rhin. On en note aussi de rares exemples dans les régions voisines surtout employés de manière autonome Rupt (Haute-Marne) ou avec un déterminant complémentaire comme dans Rupt-sur-Saône (Franche-Comté). Hormis le caractère spécifique de la graphie Rupt dans l'est, on retrouve cet élément sous d'autres formes (graphie, phonétique) employé de manière autonome dans d'autres régions de la France d’oïl (voire d'oc), comme , la plus fréquente, mais encore , Ruau, Rué et Rui.
Cependant, le caractère spécifique des rupt lorrains (et alsacien) tient moins à sa graphie qu'à sa fréquence et à son emploi en tant que second élément d'un composé toponymique sous la forme -rupt, comme dans Demrupt, Ferdrupt ou Villerupt. Le premier élément est un anthroponyme germanique, plus rarement un adjectif roman (Grandrupt ou Belrupt)
Dans les archives mentionnant les noms de lieux actuellement en -rupt ou du type Rupt, Rupt-, seules les graphies suivantes sont utilisées antérieurement au :
Les formes francoprovençales ou Suisse romandes Riva, Rivolet, Rivaz, Rive, Russille, Russel, Russon ou RussaletToponymes de Suisse romande et Savoie sont inconnues dans le massif vosgien, car il est situé dans l'aire d'extension de la langue d'oïl.
Étymologie thumb|Ranrupt (67).|alt= Les lexicographes et les toponymistes Auguste Longnon, Auguste Vincent« Rupt est issu du latin rius, d'où le français riu, par méthathèse rui, puis ru (écrit parfois rupt); il cite ensuite plusieurs toponymes en Rupt- avec leurs formes anciennes: Rupt (Haute-Marne) : Rivus en 854, Ruz en 1189, Ru en 1268 , Rups en 1339, Rupt en 1576. - Rupt (Haute-Saône): Rupt en 1397. - Rupt (Vescle, Jura): Rux en 1397, TOB. - Rupt-aux-Nonnains (Meuse) : Monasterium Rivi ad Nonas en 1136, Rus les Dames en 1371. - Rupt-en-Woëvre (Meuse): Ru en 1110. », Albert Dauzat, Charles Rostaing, Ernest Nègre, Gérard Taverdet ont expliqué les toponymes en -rupt et en Rupt par le français ru « ruisseau », issu du latin rivusAuguste Longnon, Les noms de lieu de la France: leur origine, leur signification, leurs transformations; résumé des conférences de toponomastique générale faites à l'École pratique des hautes études (Section des sciences historiques et philologiques) Ernest Nègre, Toponymie générale de la France, Volume II : formations non romanes, formations dialectales, Librairie Droz, Genève, 1991, p. 973, n° 17478 et suivants (lire en ligne) Site du CNRTL : étymologie de ru (lire en ligne)Gérard Taverdet, Microtoponymie de la Bourgogne, Fontaine-lès-Dijon : s.n., 1989-1997, volume XIX (Poisse à Ri)- XX (Riau à Saint-Etienne) lire sur Pandor . Des constats d'ordre philologique et linguistique les ont amené à cette conclusion.
Le mot ruisseau s’est substitué en français moderne au terme plus ancien de ru. Le terme ru est considéré comme vieilli en français, mais est encore vivace dans les dialectes. Il est mentionné pour la première fois en 1165 (ou vers 1160Dictionnaire historique de la langue française, sous la direction d’Alain Rey, Dictionnaires Le Robert, 2012, Volume 2 , p. 3171b) comme nom commun sous la forme riu, puis ru vers 1173. Il a pour variante rio(t) (centre) et rupt (Lorraine).
Des sources émanants de forestiersGeorges Plaisance, « La toponymie des défrichements et déboisements » in Revue géographique de l’Est, 1962, n° 3, p. 221-232., de géographesRoger Brunet, Trésor du terroir. Les noms de lieux de la France, Paris, CNRS Éditions, 2016, ou d'historiensRobert Fossier, Hommes et villages d'Occident au Moyen Âge: Les défrichements dans la France du Moyen-âge, Éd:FeniXX, 1992, ont vu dans le latin classique rumpĕre, rumpo, dont le supin est précisément ruptus, l'étymon probable des toponymes en Rupt / -rupt, car ce verbe avait le sens de « rompre ». Puis par extension celui « séparer fendre ouvrir (une montagne) », « frayer un passage, une route », « faire jaillir une source »Gaffiot, Dictionnaire latin (lire en ligne), d'où éventuellement ruptus au sens d'« essart »On pouvait lire par exemple dans la Revue des eaux et Forêts, Volume 39, éditions Lucien Laveur, 1900, p. 273:.
Or, les mentions médiévales des toponymes actuellement terminés par l'élément -rupt, ne comportent jamais de graphie avec -(p)t ou de latinisation en (-)ruptus, mais bien en (-)rivus. Ce sont précisément celles sur lesquelles travaillent les toponymistes. Ils constatent que la graphie -pt n'est jamais utilisée avant le . On sait par ailleurs que les consonnes en position finale absolue étaient prononcées en ancien français, ainsi rou(p)t se disait [rut] (tandis que route se disait [rutə]). Cela montre que dès les premières attestations, on prononçait déjà [ry] ou [ryi] (parfois également [rys] ou [ryis]) vocable qui signifie « ruisseau », -pt n'est qu'une graphie savante motivée par un rapprochement étymologique erroné avec la racine latine rupt- et qui s'est généralisée par la suite. Les exemples suivants pris au hasard en témoignent. « Si l’on prend l’exemple des Rupt de la vallée alsacienne de la Lièpvrette, certains sont tentés de penser à un défrichement sur les hauteurs de la vallée. Le bois de Saulrupt a été essarté au . Or quand on observe les différentes graphies de l’agglomération, on remarque que c’est à partir de la période moderne qu’on écrit Sorup, Solrupt tout comme les -rupt vosgiens. Auparavant, le déterminé est mentionné sous maintes graphies : -ru, -rui, -rus, -rux ou -ruy sauf -rupt(us) » : Vosges Belrupt: de Bello Rivo en 1182 (Doc. Vosg., X, 140, forme latinisée), J. de Belru en 1213 (Doc. Vosg., X, 175), Belrui, 1241 (AD Meuse, B 256, f. 40v), Beau Ru, Beru en 1272 (AD Vosges, viii H 21), Bealrui en 1290 (AD Meurthe-et-Moselle, B 574, n° 18), Beilruy en 1299 et 1315 (AD Vosges, xvi H 1, p. 733 ; AD Meurthe-et-Moselle, B 641, n° 11), Belrup, 1444 (AD Meurthe-et-Moselle, B 641, n° 25). Le p graphique apparaît pour la première fois en 1444, mais pas de manière définitive puisqu'on trouve encore Le Belruy en 1502 (Doc. Vosg., III, 224), puis une succession de formes en s ou z, avant l'apparition pour la première fois de Belurupt en 1570 (AD Vosges, G 20), mais là encore pt n'est pas définitif.. Demrupt: Sur lou ru de Dameri les Frotirialz au , Dembruz vers 1590, Demeruz en 1594, Demprus en 1609, Demmeruz en 1626, Domery en 1656, Damptrud en 1711, Demrupt, Village-de-Demrupt en 1887. Ferdrupt: Ferdru en 1416 (Paris BnF (Mss.) : NAF 1286, f. 51), Fedru en 1436 (Paris BnF (Mss.) : NAF 1287, f. 156), Ferderuz vers 1590 (AD Meurthe-et-Moselle, B 2501, f. 9v), Ferdruz en 1594 (Alix, nos 762 et 841), Fedruz en 1656 (Sanson, Vosges), Ferdrupt en 1682 (AD Doubs, B 3224). On constate une apparition encore plus tardive de la graphie pt. . Jussarupt: Joixaruy de la parroche de Champz en 1432 (Paris BnF (Mss.) : NAF 1287, f. 45), Jussalru en 1519 (AD Meurthe-et-Moselle, B 500, n° 19), Jussaruy en 1572 (AD Meurthe-et-Moselle, B 598, n° 17), Jussaruz en 1580 (AD Vosges, G 2408), Jussarupt en 1620 (AD Meurthe-et-Moselle, B 598, n° 41), Joichery et Juxarup en 1656 (Sanson, Vosges), Juxaruz en 1683 (Doc. Vosg., IX, 137), Juxta Rupem en 1768 (pouillé Chatrian, p. 426). . On notera la latinisation fantaisiste d'après une vague ressemblance avec la forme déjà altérée Juxarup, devenu Juxta Rupem « à côté de la pierre ». Julienrupt: Julliarux en 1593 (AD Meurthe-et-Moselle, B 2510, f. 18), Julienrupt, grange, finage d'Ensan la Ville en 1711 (Paris BnF (Mss.) : Français 11806, p. 165). Xarupt (Le): Saxaru en 1242 (AD Vosges, ii H 56). Xamontarupt: Chamontarus, Chamontaruz en 1493 (AD Meurthe-et-Moselle, B 2438, f. 5), Chamontarux en 1631 (Paris AN, Q/1/1623), Charmontaruz, 1656 (Sanson, Vosges). La seigneurie des Arrentez comprent Chamontarupt, la Hutte, Fainjeanney, Demengechamp, La Roche et quelques autres, 1704 (AD Meurthe-et-Moselle, B 292, p. 44), Chamontaru en 1768 (pouillé Chatrian, p. 411). . Xoarupt: [Demoingas de] Xavarrui en 1302 (AD Vosges, G 2019), Xevairruy du parrochage de Ramonchamp en 1421 (Paris BnF (Mss.) : NAF 1286, f. 97), Suaruy, Suarruy en 1433 (Paris BnF (Mss.) : NAF 1287, f. 67v et 72v), Xevairuis, Xevairuy en 1437 (Paris BnF (Mss.) : NAF 1286, f. 180v), La seye Xavairuy, seant audit ban de Longchamps en 1493 (AD Meurthe-et-Moselle, B 2438, f. 29 v°), Xouaruz vers 1590 (AD Meurthe-et-Moselle, B 2501, f. 10), Xuarux en 1593 (AD Meurthe-et-Moselle, B 2510, f. 21), Xuaurupt 1708 (AD Meurthe-et-Moselle, B 117232, v° Lonchamps). . Xonrupt: A Xonrux, au Xonrux en 1593 (AD Meurthe-et-Moselle, B 2510, f. 11 et 33), Xonrup en 1670 (AD Vosges, G 1144), A Xonrupt en 1777 (Paris AN : Q/1/1633). . Autres départements Belrupt-en-Verdunois (Meuse): Belrui en 1269 Genrupt (Haute-Marne): Jairivus au (à lire peut-être *Jainrivus), [apud] Genru en 1176, Jaenru en 1191, Jenru en 1224, Jamru en 1231 ; Janrui en 1276, Genrupt en 1592Henri Lepage, Dictionnaire topographique du Département de la Meurthe, Société d'archéologie lorraine, Imprimerie impériale, Paris, 1862, page 126.. Ramerupt (Aube): Ramerut en 1031 (forme et date douteuses), Ramerivus en 1100, Rammerru en 1155 Ramrupt (Bas-Rhin): Rognesbach en 1220, Ramru en 1261 Saussenrupt (Meurthe-et-Moselle): [Alodium de] Sauseru en 1163, Sausserus vers 1189 Saurupt (Meurthe-et-Moselle): Soiruy en 1312, Soirui-davant-Nancey en 1366, Soiru en 1490, Sorroy en 1532, Bois de Solru en 1548, Saulruy en 1553, Solruys, Sorux, Solrux en 1574, Sorup en 1577, Xaulru en 1592, Soru en 1600, Solrup-lès-Nancy en 1618, Solrupt en 1782. Villerupt (Meurthe-et-Moselle): Viluirue en 1287, Villereux en 1573, Willeront au , Ville-Rupt en 1749Ernest de Bouteiller, Dictionnaire topographique de l'ancien département de la Moselle : comprenant les noms de lieu anciens et modernes, rédigé en 1868 sous les auspices de la Société d'archéologie et d'histoire de la Moselle, Paris, Imprimerie nationale..
Ensuite, si le participe passé rou(p)t du verbe rompre, issu du latin ruptus, est bien attesté en ancien françaisJean Froissart : « et y passèrent la rivière, car le pont n'estoit point roupt » (et jusqu'au dans les mathématiques dans l'expression nombre roupt « fraction »Émile Littré, Dictionnaire de la langue française, Tome 4 Gallica Bibliothèque numérique), il est resté d'un emploi limité, contrairement à *rumptu > rompu, forme qui s'est alignée de manière analogique sur la forme infinitive rumpere « rompre ». De plus, il n'existe pas de trace d'une possible utilisation de ce terme comme substantif au sens d'« essart » en latin médiévalDu Cange, Glossarium mediae et infimae latinitatis, éd. augm., Niort : L. Favre, 1883‑1887, t. 7, col. 242a. .