La Maison d'Âpre-Vent (), publié par Charles Dickens entre mars 1852 et septembre 1853, puis en un volume cette même année, contient nombre d'aspects qu'il est possible de mettre directement en relation avec certains événements de la vie du romancier.

Selon la critique littéraire issue du structuralismeTzvetan Todorov, Qu'est-ce que le structuralisme ?, « Poétique », tome 2, Paris, Le Seuil, 1973., la vérité d'un texte est à trouver dans ce seul texte. Une autre approche consiste à l'ancrer dans l'arrière-fond historique de l'auteur, ce qui semble d'autant plus approprié en ce qui concerne Dickens, que l'homme s'est impliqué dans son œuvre, révélant directement ou entre les lignes ses idées, ses sympathies et ses haines, faisant part sans relâche de ses obsessions et de ses actions militantes, quitte à les déguiser en termes de fiction.. De plus, Dickens n'a eu de cesse de se battre contre les systèmes, les théories, les idéologies qui lui paraissaient conduire à une forme de déshumanisation.

D'ailleurs, John Forster, son ami et premier biographe, corrobore cette approche lorsqu'il écrit : . L'emploi du verbe « devoir » () dit bien qu'il ne s'agit point là d'une possibilité, mais d'une obligation, à laquelle Dickens souscrivait totalement, d’autant qu’il a écrit deux romans à la première personne, David Copperfield, publié juste avant La Maison d’Âpre-Vent, puis, dix années plus tard, Les Grandes Espérances, dans lequel il met aussi, quoique indirectement, beaucoup de lui-même. D’autre part, La Maison d’Âpre-Vent comporte, entre autres originalités, deux narrateurs, dont l’un, Esther Summerson, est un personnage du roman qui s’exprime en son nom propre et raconte les faits plus personnels, alors que le narrateur principal, qui n'est qu'un narrateur, est chargé des grands événements relatifs au pays tout entier.

George Ford et Sylvère Monod notent que David Copperfield ne se préoccupe qu'accessoirement des affaires publiques, alors que La Maison d'Âpre-Vent traite essentiellement de sujets d'actualité. Ils considèrent cependant que .. Ils font aussi remarquer que le titre retenu, , est le nom d'une demeure, rappel que le roman .

Les critiques se sont donc penchés sur les convergences, qu’elles soient étroites ou plus lointaines, existant entre l’enfance, l’adolescence, la vie aussi bien privée que professionnelle de Dickens, et les événements, les personnages, les problèmes soulevés (et les réponses qui y sont apportées), bref l'ensemble cohérent que constitue le roman.

L’enfance de Dickens et La Maison d’Âpre-Vent Outre certaines pesanteurs familiales, remontant parfois à plusieurs générations, Dickens a connu, après une période enchanteresse passée loin de la ville, diverses prises de conscience l'ayant profondément marqué, puis a subi des traumatismes à jamais inscrits dans sa mémoire. Chacun de ces épisodes trouve un écho dans son œuvre, de façon indirecte dans La Maison d'Âpre-Vent, puisque l'auteur passe par l'intermédiaire de deux narrateurs.. Idéalisation de la campagne thumb|left|La campagne autour de Chatham. Dickens est né en 1812 et a vécu, de 1817 à 1822, entre son cinquième et son onzième anniversaire, les six années les plus insouciantes de sa vie, non loin de Chatham dans le Kent, à errer librement dans la campagne qu'il n'a ensuite cessé d'idéaliser dans pratiquement tous ses romans. , a-t-il écrit.

La Maison d'Âpre-Vent en porte de nombreuses traces. Ainsi, la demeure de Boythorn et la nature qui l'entoure y sont présentées comme un possible paradis par Esther Summerson et son petit groupe d'accompagnateurs lors de leur première découverte des lieux : Pour la jeune femme, l'endroit devient un havre de convalescence après la maladie, un refuge régénérateur après chaque période de mélancolie, le lieu idéal de tous les épanouissements.

thumb|alt=Photo sépia d'une maison de 3 étages, à grandes fenêtres à meneaux et toit en terrasse crénelée, du lierre jusqu'au premier étage. Au premier plan, une pelouse ornée de massifs de fleurs et d'une fontaine|upright=1.2|« Bleak House » à Broadstairs (1920), lieu de vacances des Dickens et probable modèle de la demeure de Mr Jarndyce. Bien des personnages s'efforcent eux aussi d'échapper à Londres, la cité mortifère où ils se trouvent rivés, afin de gagner la liberté et le bonheur qu'offre la campagne, répondant par fiction interposée aux ardeurs secrètes de l'auteur qui, après son divorce en 1845, retourne vivre à Gad's Hill Place., non loin de son ancien logis de Chatham.. Et si certains sont, pour des raisons professionnelles, obligés de rester dans la capitale, à condition qu'ils appartiennent à la catégorie des bons personnages, c'est-à-dire qu'ils rencontrent l'approbation de Dickens, ils s'efforcent souvent de recréer autour d'eux un petit espace rural. Ainsi en est-il des Bagnet qui se font un point d'honneur de vénérer ce qu'ils appellent « la verdure » (), sans cesse lavée et enfin bouillie pour accompagner le morceau de porc ou de bœuf dominical. ; leur demeure, leurs ustensiles, leur alimentation, leur hygiène domestique, tout rappelle la belle santé d'une vie simple et rustique :

Conscience de la hiérarchie sociale thumb|left|John Dickens, le père de Charles Dickens. Cette période de l'enfance de Dickens est également marquée par sa prise de conscience de la situation sociale de sa famille.. Son père, John Dickens, simple employé, se situait dans la frange inférieure de la petite classe moyenne, et sa grand-mère, ancienne gouvernante de la maison d'un marquis, quoique ayant atteint le summum de la hiérarchie de la domesticité, restait confinée dans une catégorie inférieure.

Dans La Maison d'Âpre-Vent, la gouvernante de « Chesney Wold », Mrs Rouncewell, considérée avec beaucoup de respect par ses employeurs, ce qui est relativement rare chez Dickens, ressemble beaucoup à cette aïeule.Il est également possible que Dickens ait pris comme modèle d'efficacité sa belle-sœur Georgina Hogarth qui l'a suivi à après son divorce et lui a servi de gouvernante pendant le reste de sa vie. ; et son fils George, sympathique brebis galeuse de la famille, dépourvu de sens pratique mais nanti de nobles principes., que Dickens traite avec un humour bienveillant, n'est pas sans analogie avec John Dickens, incapable, lui, de la moindre gestion familiale. D'autre part, Mr Rouncewell, le fils sans prénom de Mrs Rouncewell, cet homme parti de rien qui s'est forgé un empire de fer, ou encore l'Inspecteur Bucket si plein de ressources, rappellent par l'exemple l'une des vertus cardinales de la grandeur victorienne, ce que Dickens s'est appliqué à lui-même, qui fait qu'on ne doit sa réussite qu'à soi seulGeorge H. Ford, Self-help and the Helpless in Bleak House, From Jane Austen to Joseph Conrad, Essays Collected in Memory of James T. Hillhouse, éd. Robert C. Rathburn, Martin Steinmann, Minnesota, University of Minnesota, 1958, ..

Secrets honteux Certains secrets jugés honteux pèsent dans le cercle familial des Dickens. Outre l'ascendance appartenant à la domesticité, le grand-père maternel, Charles Barrow, d'abord relativement bien placé dans la hiérarchie de la marineIl a d'abord été lieutenant, puis a obtenu un poste de responsabilité () avec un logement de fonction dans Somerset House., puis devenu fonctionnaire du Trésor, avait dû fuir hâtivement le pays en 1810, accusé d'un important détournement de fonds. L'enquête établit qu'il avait falsifié des comptes à son profit, ce qui lui valut de vivre en exil, apparemment dans l'île de Man, jusqu'en 1826, date à laquelle son petit-fils avait atteint sa quatorzième annéeWilliam J. Carlton, Links with Dickens in the Isle of Man, J. Manx Museun vol VI #65, décembre 1941, .. C'était un personnage suffisamment important dans la famille pour que Dickens reçoive son prénom.

Dans La Maison d'Âpre-Vent, le secret joue un rôle structurel majeur en ce qu'il détermine le personnage, et par conséquent le récit, d'Esther Summerson, avec laquelle Dickens semble en grande partie s'identifier.. Comme il a pu le ressentir lui-même, Esther est subjectivement coupable mais objectivement innocente ; comme lui encore, c'est aussi une victime à jamais appelée à se forger une respectabilité ; comme lui enfin, elle exprime un énorme besoin de se sentir aimée. Dickens, en effet, n'a eu de cesse de plaire à son public, de chercher à recueillir l'admiration pour son art et les nobles principes moraux qu'il défendait. L'une des fonctions de la narration d'Esther est d'incarner ses obsessions personnelles, tandis qu'il a plutôt confié au narrateur à la troisième personne de représenter son panache d'écrivain.

Les livres

Dickens est élevé dans une famille qui n'a cessé de s'agrandir, et très vite, l'enfant maladif qu'il était a trouvé refuge dans la lecture, scène qu'il recrée dans David Copperfield :

thumb|upright=1.2|La famille Smallweed vue par Phiz. À cette liste s'ajoutent les Contes de Perrault, et dans le roman, se retrouvent en effet des personnages de contes de fées., bons ou méchants.. Parmi les bons figurent John Jarndyce, substitut de père aimable mais quelque peu excentrique ; Allan Woodcourt, prince des temps modernes, sorte de saint Georges s'en allant et revenant pour gagner le cœur de sa bien-aimée ; Ada Clare, Esther Summerson, surtout, dont l'histoire correspond au schéma que définit Marthe Robert, selon laquelle une fois abstraction faite de l'appareil merveilleux, Marthe Robert, Roman des Origines et Origines du Roman, Paris, Grasset, 1972, . ; les Bagnet, loyaux compagnons ; l'inspecteur Bucket, le nouveau magicien ; la cohorte des fidèles serviteurs, Rosa, Charley, Phil Squod.

Parmi les méchants, dominent Miss Barbary et Miss Rachel, future Mrs Chadband, les odieuses marâtres du foyer ; Vholes, un Merlin du mal, les Smallweed, inains difformes comprenant la grand-mère, sorcière à balai, le grand-père, lutin repoussant, la fille, pantin disloqué et cruel, la petite orpheline à leur service, pauvre poupée victime de leur sadisme. D'ailleurs, Dickens insiste sur le fait que cette famille ne possède aucun livre et, par voie de conséquence, ne lit jamais, ceci expliquant en partie cela..

Parmi les romans des maîtres du et bien que George Orwell ait écrit que la ressemblance entre Smollett et Dickens reste très superficielleGeorge Orwell, Tobias Smollett: Scotland's Best Novelist, Tribune, Londres, 22 deptembre 1944., Roderick Random semble avoir influencé La Maison d'Âpre-Vent, du moins en ce qui concerne le personnage de Richard Carstone, qui se lance à l'aventure sur le chemin de la vie, mais est broyé par le système qu'il a cru pouvoir maîtriser, alors que, par un revirement de fortune, Roderick, lui aussi ballotté au départ, retrouve soudain l'amour et la richesseJosé-André Lacour, Présentation, Roderick Random, Paris, Les Belles Lettres, 2013..

L’adolescence de Dickens et La Maison d’Âpre-Vent En 1822, lorsque Dickens a 10 ans, son père est muté à Londres où sa famille le rejoint bientôt, comme celle du maçon dans La Maison d'Âpre-Vent qui le suit après coup. Le jeune garçon voyage seul en carriole, et dans le roman, bien que le système ferroviaire soit en pleine expansion en 1845, tous les déplacements se font par la route, ce qui en situerait l'action dans les années 1820.

Le dénuement familial thumb|upright=1.3|left|La prison de Marshalsea à la fin du .