L’histoire de l’île de Pâques comporte trois périodes : la période pré-anthropique : c’est l’histoire naturelle de l’île, depuis sa surrection en tant qu’ensemble volcanique il y a aux marges de la plaque de Nazca, à la croisée de la dorsale est-Pacifique et de celle du Chili. et jusqu’à l’arrivée des premiers humains, en passant par la mise en place progressive de la flore (graines apportées par les vents, les courants ou les oiseaux dans leur plumage et leurs déjections) et de la faune initiales ; l’éruption la plus récente date d’un peu plus de même si des fumerolles émanent encore du cratère Rano Kau ; la période anthropique ancienne, dite aussi localement matamua soit « autrefois » en langue Rapanui ou encore Haumaka de l'un des noms du premier découvreur mythique Hotu Matu'a, débute avec l’arrivée des premiers polynésiens, vers l’an 400 de notre ère selon les estimations hautes, vers 1200 selon les estimations basses ; cette période a donné lieu, ici comme ailleurs en Polynésie, à de nombreuses spéculations, faute de documents écrits et de descriptions précises des pratiques, us, coutumes et croyances (les tablettes rongorongo ont été interprétées comme des supports visuels pour réciter les généalogies mythiques) ; la période anthropique moderne commence avec l’arrivée des Européens qui entrent en contact avec la société matamua au ; cette période connaît dans le courant des de profonds changements de population et le ratissage de sa végétation d’origine par les élevages ovins.

Au la société pascuane, qui s’auto-identifie comme Rapanui, vit dans le cadre politique chilien, et y reconstruit sa culture, ses traditions et sa dignité, tandis que les archéologues exhument son patrimoine artistique et monumental, et que les anthropologues l’interprètent à la lumière de leur compétence, plutôt génétique, linguistique ou paléo-environnementale pour les uns, plutôt culturelle, mythologique, littéraire ou fantastique pour d’autresNicolas Cauwe (dir.), Île de Pâques, faux mystères et vraies énigmes, éd. du Cedarc 2008 et Le grand tabou de l'île de Pâques : dix années de fouilles reconstruisent son histoire, éd. Versant Sud, Louvain-la-Neuve 2011..

Premiers peuplements

vignette|upright|alt=Photo d'une statue de tiki en pierre de deux mètres cinquante de haut. Le bras gauche est manquant.|Tiki du chef Taka'i'i à Mea'e Te l'Ipona, près de Puamau, dans Hiva (Îles Marquises).Bien que les analyses génétiques révèlent une origine clairement austronésienne comme dans toute la Polynésie, Genetic affinities of the Rapanui : skeletal Biology of the Ancient Rapa Nui, edited by G.W. Gill and V. Stefan, Cambridge University Press 2016, pp. 182–201, and « A Genetic Perspective on the Origins and Dispersal of the Austronesians: Mitochondrial DNA Variation from Madagascar to Easter Island » in : Past Human Migrations in East Asia: Matching Archaeology, Linguistics and Genetics, edited by Alicia Sanchez-Mazas et al., Routledge, Londres 2008. et que la langue māori de l’île soit elle aussi austronésienne, l’origine des insulaires mais surtout de leur civilisation reste controversée, en raison de similitudes entre les formes du mégalithisme circum-pacifique et de l’existence de mots communs aux langues austronésiennes et à celles d’Amérique du Sud (par exemple kumara, la patate douce). Ces traits communs démontrent des contacts, mais ne prouvent pas qu’il y a eu peuplement sud-américain en Polynésie ou peuplement polynésien en Amérique du Sud, de sorte que toutes les hypothèses sont envisageablesHelene Martinsson-Wallin et Susan Crockford, « Early settlement on Rapa-Nui (Easter Island) » in : Asian Perspective n° 40, année 2002, 244-278..

Quoi qu’il en soit, les Polynésiens ont pu, grâce à leurs vakas (vaisseaux de haute mer, pouvant transporter plusieurs familles, du taro, des noix de coco, des poulets…) naviguer des îles Marquises (à ) ou bien des îles Tuamotu (Mangareva, à ) en passant par Pitcairn (située à ) jusqu’à l’île de Pâques où ils ont pu reconstituer leurs paysages, leurs cultures et leur civilisationAnnette Kühlem, Burkhard Vogt & Christian Hartl-Reiter, « Landschaftsüberformung und Wasserkult auf der Osterinsel », in : Dokumentation in Archäologie & Denkmalpflege du 16.-18. Octobre 2013, ed. de la Kommission für Archäologie Außereuropäischer Kulturen des Deutschen Archäologischen Instituts, . Une reconstitution de ce périple, effectuée en 1999, à partir de Mangareva sur des embarcations polynésiennes, a demandé 17 jours de navigation.

La date du peuplement humain de l’île n’est pas déterminée avec précision mais se situe dans une fourchette allant du au plus tôtC. Smith (1961) in The Archaeology of Easter Island, Vol. 1. Thor Heyerdahl, Edwin Ferdon eds. Allen & Unwin, London, 393-396. au au plus tard Terry L. Hunt et Carl P. Lipo, « Late Colonization of Easter Island », Science, , 2006, ..

Les Polynésiens ont progressivement colonisé les îles du Pacifique au cours du premier millénaire ; le point le plus à l'est où leur passage est attesté est l'île de Pâques.

Plusieurs études de génomes modernes et anciens montrent un signal d’ADN d’origine américaine dans certaines populations de l’est de la Polynésie, notamment dans l'île de Pâques, qui s’ajuste à un flux de gènes avant le contact européen, daté autour de l’an 1200. Cela semble confirmer qu’il y a eu des rencontres entre des populations de l’ouest Pacifique et des peuples andins ou côtiers d’Amérique du Sud. Ces résultats renforcent l’idée d’un contact transpacifique pré-européen, mais ils ne précisent pas la direction exacte ni le type d’échanges (sporadiques, voyages polynésiens vers l’Amérique, voyages sud-américains vers Polynésie...) Alexander G. Ioannidis, Javier Blanco-Portillo, Karla Sandoval et al., « Native American gene flow into Polynesia predating Easter Island settlement », Nature, Volume 583, 8 juillet 2020, pages 572–577. Linda Koch, An odyssey to Oceania, Nature Reviews Genetics, 21, 509, 20 juillet 2020, doi.org/10.1038/s41576-020-0271-7 Moreno-Mayar, Bárbara Sousa da Mota, Tom Higham et al., Ancient Rapanui genomes reveal resilience and pre-European contact with the Americas, Nature, 633, 11 septembre 2024, pp.389–397, doi.org/10.1038/s41586-024-07881-4.

Noms de l’île au cours de l’histoire Les habitants d’origine polynésienne ont plusieurs dénominations de l’île, que les Européens ont ultérieurement réinterprétées : avant les changements de population postérieurs à 1861, la tradition orale matamua rapporte que le nom de l’île était Haumaka ou plus exactement Te kainga a Hau Maka (le bout de terre de Hau Maka, également connu comme Hau Mata, Hao Matuha ou Hotu Matu’a)Thomas S. Barthel, The Eighth Land : The Polynesian Settlement of Easter Island, Honolulu University of Hawaii, 1978. ; Alfred Métraux donne aussi Hiti-ai-Rangi, Hanga-Oaro et Hanga-Roa, nom conservé jusqu’à nos jours par la capitale de l’îleAlfred Métraux : Introduction à la connaissance de l'Île de Pâques : résultats de l'expédition franco-belge de Louis-Charles Watelin en 1934, Éd. du MNHN, Paris 1935. ; en rapanui désignait, selon la tradition orale, un lieu-dit à l’intérieur de l’île où se tenaient les palabres entre iwi (clans), mais Alphonse Pinart dans son Voyage à l’île de Pâques (1877), a interprété ce toponyme comme étant le nom de l’île et comme signifiant le « nombril du monde » ; d’autres interprétations sont , ou ; Rapa Nui (la grande Rapa) a été popularisée tardivement (), entre autres par l’explorateur Thor Heyerdahl, après la décimation de 1861, mais ce sont les matelots de Rapa, la petite, en Polynésie française, qui ont donné ce nomSteven Roger Fischer, Island at the end of the World : the turbulent history of Easter Island, Reaktion Books 2005, généralement adopté par la population actuellePour le nom Rapa Nui : « Invention of the name “Rapa Nui” ». ; enfin Matakiterani est une déformation de Mat’aki te rangi ou Mat’aki te u’rani (les « yeux qui regardent le ciel » ou « du ciel »), du nom d’îles connues des Mangareviens dans l'est des îles Gambier et citées par Honoré LavalJ. Van Auken, Easter Island’s mysteries in : « Ancient Mysteries », pp. 1 à 4, août 2005..

Les Polynésiens et l’île de Pâques thumb|Moaïs sur leur ahu thumb|Moaïs inachevés dans la carrière du Rano Raraku thumb|Moaïs de l’ahu d’Aka’hivi Les premiers humains arrivés sur l’île, conduits selon la tradition orale par un chef appelé Haumaka ou Hotu-Matu'a, ont formé une société bien adaptée à son environnement, appelée matamua (« ceux d'autrefois » en maori rapanui). En une première période, le culte des ancêtres s’est traduit par l’érection de centaines de statues moaï puis, dans les années 1500 à 1600, l’assise religieuse de la société matamua changea. La construction des statues et des plateformes cérémonielles cessa, le culte de Make-make et de l’homme oiseau Tangata manu prit de l’importance. Les matamua en étaient là lorsque les maladies apportées par les Européens et les déportations (l’esclavage pratiqué par les Péruviens) réduisirent à cent onze personnes leur population.

Gestion de l’environnement Sur le plan environnemental, flore et faune de l’île sont très semblables à celles des autres îles polynésiennes (par exemple la fougère Microlepia strigosa, le Sophora toromiro, le Hauhau Triumfetta semitrebula, le Mahute Broussonetia papyrifera ou le Ti Cordyline terminalis, les poulets, les rats. On discute de la réalité d’une catastrophe écologique due à l’inconséquence des matamua, qui auraient pu provoquer une crise environnementale en abattant tous les arbres de l’île pour transporter leurs idoles. Une telle crise a pu provoquer les conflits tribaux évoqués par la tradition orale.. Une autre thèse attribue la déforestation à une conséquence d'un Méga El Niño ayant perduré plusieurs mois vers l'an 1700, car la déforestation intensive ne correspondrait pas aux méthodes de gestion des terres par les polynésiens.

Mais la pédologie, la palynologie et les témoignages antérieurs au ne prouvent pas l’existence d’une crise ancienne, tandis qu’il est certain et documenté que l’installation des planteurs européens et de leurs élevages ovins a profondément modifié la végétation de l’île : les forêts de toromiro disparurent, entraînant l’érosion des sols..

Sur le plan culturel, l’action des missionnaires européens (initialement français comme Eugène Eyraud, et plus tard allemands comme Sebastian Englert) et l’arrivée des marins et des ouvriers agricoles Rapanais qui se mêlèrent aux autochtones matamua, contournèrent l’identité de l’actuel peuple Rapa Nui, désormais catholique.

Société de clans À l’époque de la découverte par Jakob Roggeveen, une dizaine d’iwi (clans familiaux) se partageaient l’île à partir des hameaux d’Aka'hanga, Anakena, Heiki'i, Mahetua, Taha'i, Tepe'u, Terevaka, Tongariki, Va'i Mata et Vinapu ; leurs terroirs (vai'hu ) se rencontraient au centre de l’île, en un lieu (sacré, et réservé aux palabres) appelé Te pito o te fenua (« le nombril de la terre » souvent traduit à tort comme « le nombril du monde ») ; leurs ahu (plates-formes à moaï, le plus souvent dressées au bord de l’océan) étaient aussi appelés Mat’a kite u’rani (les yeux qui regardent le ciel ou du ciel, ce qui est logique pour des représentations d’ancêtres divinisés, mais a été interprété par les Européens de manière parfois très fantaisiste).

Moaïs