Philipp Jacob Spener (ou Philippe Jacques Spener), né le à Ribeauvillé et décédé le à Berlin, est un théologien luthérien allemand, originaire d'Alsace. Il est l'auteur de Pia desideria, considéré comme le texte fondateur du piétisme. Il est également un grand nom de la science héraldique en Allemagne. Son principal ouvrage, dans ce domaine, est le Theatrum nobilitatis Europae (1668-1678).
Biographie Jeunesse et formation vignette|upright=0.9|Jean Schmidt, professeur de théologie de Spener. Philipp Jacob Spener est le fils d'Agatha Saltzmann et Johann Philipp Spener, un juriste et archiviste alsacien au service des comtes de RibeaupierreJules Keller, « Spener Phlippe Jacques »dans Fédération des Sociétés d'Histoire et d'Archéologie d'Alsace, Nouveau dictionnaire de biographie alsacienne, vol. 35, p.3687.. Il grandit dans un milieu familial très religieux, ses parents le destinant très tôt au service de Dieu. Le jeune Spener reçoit principalement son éducation religieuse de sa marraine la comtesse Agathe de Ribeaupierre et du prédicateur de la cour Joachim Stoll. Il reste marqué par le principal ouvrage de Jean Arndt, Le vrai christianismeJules Keller, « Spener Philippe Jacques » dans Fédération des Sociétés d'Histoire et d'Archéologie d'Alsace, op. cit., vol. 35, p.3688..
En 1650, Spener part peut-êtreLa ville de Colmar a payé l'écolage, mais aucune preuve n'atteste que le jeune Spener ait effectivement fréquenté cette école, d'après Marc Lienhard, « Spener et le piétisme », dans Positions luthériennes, Paris, vol. 53, 2, avril-juin 2005, 125. au lycée de ColmarJ. B. Neveux, Vie spirituelle et vie sociale entre Rhin et Baltique au XVIIe siècle, de J. Arndt à P. J. Spener, Paris, Libr. C. Klincksieck, p.181.. Puis, il entreprend entre 1651 et 1658 des études de théologie et de philosophie à l'université de Strasbourg et est formé à l'orthodoxie luthérienne, notamment sous l'égide des professeurs Jean Schmidt et Jean Conrad Dannhauer. Sébastien Schmidt l'initie à l'exégèse. En 1653, il y obtient le grade de maître en philosophie grâce à sa thèse dirigée contre Thomas Hobbes. Il s'agit de l'une des premières critiques du philosophe anglaisPhilipp Jacob Spener (trad. Annemarie Lienhard, notes et postface Marc Lienhard), Pia desideria ou désir sincère d'une amélioration de la vraie Église évangélique, Paris, Arfuyen, 1990, p.107.. Il traverse cependant une grave crise intérieure. Il possède déjà à l'époque le goût de la généalogie et de l'héraldique, ce qui l'amène à se mettre en rapport avec plusieurs milieux de la noblesse. Il y consacre plusieurs ouvrages au cours de sa vie. De 1654 à 1656, il est le précepteur des enfants du comte palatin Christian de Deux-Ponts-BirkenfeldMarc Lienhard, « Spener Philippe-Jacques », dans Encyclopédie de l'Alsace, vol. 11, Strasbourg, Éd. Publitotal, 1985, 6973.. Il voyage ensuite en Suisse où il découvre le calvinisme, à Genève et à Bâle, puis il se rend à Stuttgart et à Tübingen. Il reprend ses études à son retour à Strasbourg, malgré une proposition de cure et obtient son doctorat de théologie le , avec une thèse portant sur la «nouvelle naissance». Le même jour, il se marie avec Susanna Erhardt, fille d'un membre des conseils des XIII, des XV et des XXI de Strasbourg.
Le père du piétisme allemand vignette|gauche|upright=0.8|Page de titre de l'édition princeps de Pia desideria, texte fondateur du piétisme allemand. Renonçant finalement à la carrière universitaire, Spener devient prédicateur libre à la cathédrale de Strasbourg, puis pasteur à Francfort-sur-le-Main. Il obtient ce poste prestigieux plus par chance (on ne trouvait personne d'autre) que par une quelconque renomméeMarc Lienhard, « Spener et le piétisme », dans loc. cit., 126.. Au contact de ses paroissiens, Spener est témoin de leur détresse spirituelle face à ce qu'il appellera plus tard les maux du luthéranisme, c'est-à-dire son formalisme et son dogmatisme. Durant vingt ans, il prêche beaucoup, il correspond avec de nombreux théologiens et il fait éditer des auteurs qu'il affectionne, comme Jean ArndtJ. B. Neveux, op. cit., p.188.. Il cherche également à réhabiliter la confirmation qui ne se pratiquait plus guère dans la ville et il s'investit dans l'éducation religieuse de la jeunesse au moyen de séances de catéchisme suivies d'examens. De ces dernières, il en tire un Petit Catéchisme inspiré de celui de Martin Luther.
C'est à cette époque qu'il organise chez lui des assemblées de prières, les collegia pietatis (« collèges de piété »)L'existence de ce groupe est attesté à partir d'août 1670, d'après Marc Lienhard, « Spener et le piétisme », dans loc. cit., 129.. Cette initiative vient d'un groupe de quatre ou cinq hommes, dont fait partie le juriste Johann Jakob Schütz, qui influence beaucoup Spener dans le domaine de l'eschatologie. Ces réunions suscitent rapidement des critiques au sein de la ville, elles sont vues comme une preuve de sectarisme. Spener écrit en 1675 le texte fondateur de ce petit cercle d'adhérents, les Pia Desideria, qui se révèlent être un succès et qui jettent les bases du piétisme. Ce petit programme de réformes et de règles de vie suscite également une opposition virulente. Rarement un texte de ce genre a eu un tel impact depuis le Philipp Jacob Spener (trad. Annemarie Lienhard, notes et postface Marc Lienhard), op. cit., p.110.. Il y propose notamment la formation de conventicules chargés de répandre la Parole de Dieu, de rétablir le sacerdoce universel et de faire prévaloir la piété chrétienne contre la théologie et l'édification dans les prêches plutôt que l'érudition et la rhétorique. Sa situation devient délicate quand ses auditeurs se transforment en partisans, qui finissent par rompre avec l'Église officielle. Cela n'explique pourtant pas son départ soudain pour Dresde en 1686.
À Dresde, il accepte d'être prédicateur à la cour du prince électeur de Saxe. Cependant, Spener ne reste que peu de temps en fonction, ne supportant pas la légèreté des mœurs à cette cour. Brouillé avec l’Électeur de Saxe, il gagne Berlin en 1691, où il passe les dernières années de sa vie. Le poste d'inspecteur et premier pasteur de l'église Saint-Nicolas lui est offert par l'Électeur de Brandebourg, futur Frédéric de Prusse. Cette amitié lui permet d'avoir une influence déterminante à la cour de Brandebourg, la faculté de théologie au sein de la jeune Université de Halle, où ses ouvrages furent étudiés et qui devint alors le foyer du piétisme.
Il a aussi ses détracteurs, en particulier les frères Carpzov : Samuel Benedikt qui avait été son ami intime et Jean Benedikt. Jusqu'à sa mort, il est desservi dans les milieux luthériens orthodoxes du fait du fanatisme de certains de ses adhérents.
Pensée de Spener Un nouveau réformateur ? vignette|gauche|upright=0.8|Statue de Spener (corniche du Palais universitaire de Strasbourg). Les contemporains de Spener l'ont considéré comme un nouveau réformateur. Sa stature exerçait une certaine fascination chez ceux qui étaient reçus dans le foyerMarc Lienhard, « Spener et le piétisme », dans loc. cit., 127.. Lui-même se voyait plutôt comme un fidèle disciple de Martin Luther, même s'il accréditait l'idée qu'il fallait envisager une réforme permanente de l'Église, celle du se révélant insuffisantePhilipp Jacob Spener (trad. Annemarie Lienhard, notes et postface Marc Lienhard), op. cit., 113.. Toutefois, il n'est pas devenu une personnalité aussi populaire que Luther, probablement à cause de son moralisme assez étroit et de sa personnalité réservée. En effet, il n'appréciait ni le rire, ni la danse, ni le tabac.
Pour Spener, seule l'Église « vraie » est importante. Cette Église doit rassembler les vrais chrétiens et prendre ses distances par rapport au monde, afin de ne plus commettre de péchés. C'est le principe de lecclesiola in ecclesia (« l'Église dans l'Église »), une mise en communauté des gens pieux. Cela ne l'empêche pas de critiquer le piétisme radical, car il reste profondément attaché à l'Église luthérienne. Malgré cette volonté de se retirer du monde, c'est le même homme qui prône une piété axée sur le sentiment. Selon son biographe Wallmann son caractère indécis et réservé serait donc plutôt une conséquence de sa grande prudence. Il souhaitait rester ouvert à d'autres interprétations et à d'autres avis.
En ce qui concerne l'eschatologie, Spener avait pour le moins une pensée originale pour un homme du ; contrairement à ses contemporains qui pensaient depuis Luther que la fin des temps était proche, il affirme à partir de 1674 qu'il faut travailler à l'amélioration de l'Église car celle-ci allait au-devant de temps meilleurs. Pour lui, ces temps meilleurs arriveraient lors de la conversion des juifs et la chute de l'Église romaineMarc Lienhard, « Spener et le piétisme », dans loc. cit., 132-133..
L'orthodoxie luthérienne reste malgré tout très présente chez Spener, notamment dans sa conception de la « nouvelle naissance ». Celle-ci comprend la naissance de la foi, la justification (l'imputation de la justice du Christ, c'est-à-dire que sa justice s'étend à tous les hommesDictionnaire de l'Acédémie française, .), l'adoption de l'homme comme enfant de Dieu et la création de l'homme nouveauMarc Lienhard, « Spener et le piétisme », dans loc. cit., 137..
Spener était très sensible aux problèmes sociaux. Dès son séjour à Strasbourg, l'assistance publique le préoccupa. À Francfort, il souhaita une réorganisation de l'aide financière. Il a beaucoup insisté auprès du Magistrat afin que celui-ci fasse construire un hospice pour les pauvres et il contribua à la fondation d'un orphelinat.
Postérité vignette|Plaque commémorative à l'église Saint-Paul de Francfort. De son vivant et au cours du , le rayonnement de Spener s'exerça dans de nombreuses publications. August Hermann Francke, professeur de théologie à l'université de Halle, a développé ses idées. Le piétisme a fortement marqué le protestantisme allemand, valorisant une religion plus personnelle et un rigorisme moral prononcé. Spener et ses partisans ont contribué à la valorisation de la place des laïcs au sein des communautés chrétiennes, ce qui est encore l'un des objectifs importants du luthéranisme de nos joursPhilipp Jacob Spener (trad. Annemarie Lienhard, notes et postface Marc Lienhard), op. cit., 115..
Au , le piétisme continue à se réclamer de lui. En 1740, le baron de Canstein le désigne comme « le patriarche du piétisme », « le modèle d'un maître » et « un homme de bien ». Au , le Réveil piétiste se réclame plutôt de la Bible et n'avait que peu d'intérêt pour les filiations historiquesMarc Lienhard, « La réception de Spener en Alsace », dans Positions luthériennes, Paris, vol. 53, 2, avril-juin 2005, 225.. Ses écrits continuent toutefois à être lus et les études sur Spener sont nombreuses (les plus importantes sont celles de Rathgeber et de Grünberg). Au , des jubilés commémorent sa naissance. Un monument est élevé en son honneur à Ribeauvillé, sa ville natale. On peut y lire : « Par son zèle et sa constance, il a ravivé en Allemagne l'esprit du christianisme éteint ». Sur sa pierre tombale, on dit de lui que « dans sa vie, son enseignement et ses écrits, il n'a pas eu d'autre but que le vrai culte dans la sainteté et la justice ».
Le piétisme spénérien est diffusé au Pays de Montbéliard par Jean-Frédéric Nardin, qui le découvre lors de ses études de théologie à Tübingen. Le recueil des sermons de Jean-Frédéric Nardin est par ailleurs diffusé dans tout le monde francophone par les colporteurs évangéliques, et est une des sources d'inspiration du Réveil protestant francophone Jean-Marc Daumas, Les origines du réveil au , La Revue réformée, tome XLVIII, n°194 - 1997/3 (juin 1997), Éditions Kerygma, .
Œuvres principales