Une basse chiffrée est une notation musicale constituée d'une partie de basse (basse continue, notes sur une partition) agrémentée de chiffres et d'altérations généralement placées sous la portée.
Ces indications suggèrent les intervalles à jouer, qui correspondent à certains accords ou leurs renversements. Elle indique les intervalles, accords et notes étrangères qui doivent être joués, pour un morceau de musique qui peut être par ailleurs improvisé.
Ce système était principalement utilisé en musique baroque.
vignette|upright=2.5|Récitatif «Thy Hand, Belinda» à la finale du Didon et Énée de Henry Purcell.
Historique
La basse continue a été utilisée tout au long de la période baroque (de 1600 à 1750), principalement sous forme d'une basse chiffrée jouée par le groupe continuo des instruments harmoniques. Le terme « basse continue » provient de l'obligation où se trouvaient les accompagnateurs d'improviser l'accompagnement à partir d'une ligne de basse ininterrompue, même si la voix de basse se taisait. À la fin du , les organistes ont constitué ainsi des lignes de basse ininterrompues, formées à chaque instant de la note la plus grave chantée par le chœur qu'ils accompagnaient. Le chiffrage de ces basses continues – les chiffres donnant quelques indications sur les accords à réaliser – a donné naissance à la basse chiffrée.
Les compositeurs baroques avaient chacun leur convention de chiffrage. Les chiffres pouvaient même être omis lorsque le compositeur pensait que l'accord à utiliser était évident. C'était en particulier le cas lorsque la réalisation de la basse continue suivait la règle de l'octave.
Abandonné par les compositeurs dès le début du , ce chiffrage des accords n'est plus utilisé depuis que comme procédé pédagogique dans les cours d'harmonie et d'analyse harmonique.
Les chiffrages d'accords tels qu'ils sont décrits ci-dessous sont le dernier état d'une évolution. En réalité, à l'époque de la basse continue, ils pouvaient être différents : la septième de dominante ne s'écrivait pas 7/+ mais 7, on n'écrivait pas +6/3 mais 6 barré, etc. L'exemple suivant permet d'apprécier la différence entre un chiffrage baroque de 1716 (Campion)Traité d'accompagnement et de composition, selon la règle des octaves de musique.Par le sieur Campion, professeur-maistre de théorbe & de guitare, & ordinaire de l'Academie royale de musique.1716., noté au-dessus de la basse, et son équivalent moderneNicolas, P. (2016). J. S. Bach et la règle des octaves de musique : le prélude en do majeur (BWV 846) analysé sous un angle historique. Les Cahiers de la Société québécoise de recherche en musique, 17(2), 73–91., donné sous la basse :
Pour Campion, par exemple, les dièses et bémols du chiffrage indiquent des intervalles majeurs ou mineurs, non des altérations. En particulier, le dièse en début de morceau indique simplement une écriture en do majeur.
Construction du chiffrage
Chiffrage des notes
On se sert de chiffres arabes pour indiquer la hauteur d'une note « par rapport à la basse » (la note la plus grave), et non pas par rapport à la fondamentale de l'accord (qui donne son nom à l'accord).
Chaque chiffre décrit un intervalle, dans la gamme correspondant à la tonalité courante. Sans autre précision, suivant le contexte, les tierces (secondes, sixtes,...) peuvent donc être majeures ou mineures, en fonction de ce que demande la tonalité. Si nécessaire, les altérations usuelles permettent de spécifier les intervalles altérés, en fonction de l'armure courante : bémol (♭) ou bécarre (♮) pour une note abaissée d'un demi-ton, bécarre (♮) ou dièse (♯) pour une note haussée d'un demi-ton.
+Intervalles de référenceChiffreIntervalle1 Unisson2 Seconde (majeure ou mineure)3 Tierce (majeure ou mineure)4 Quarte5 Quinte6 Sixte (majeure ou mineure)7 Septième (majeure ou mineure) 8 Octave (le cas échéant)
La notation classique utilise également les préfixes plus (+) et moins (-) : le plus force un intervalle majeur (seconde, tierce...) ou augmenté (quarte, quinte), le moins force inversement un intervalle mineur ou diminué. La notation baroque utilisait également les chiffres barrés d'un côté ou de l'autre pour ces mêmes significations, / symbolisant la note abaissée et \ la note haussée. Il en est resté la notation par exemple du « six-cinq-barré », et l'habitude de ne pas barrer la hampe du chiffre 7 pour ne pas prêter à confusion.
Si une altération doit être maintenue d'un chiffrement à l'autre, elle doit être répétée dans chaque chiffrement (contrairement à la convention de la notation classique, qui la maintient jusqu'à la fin de la mesure). Si elle disparaît donc d'un chiffrement, c'est que l'altération n'a pas été maintenue.
Les quartes et quintes sont généralement justes, mais ce n'est pas nécessairement le cas. Ainsi, si l'on est en Do majeur, la note située à la quarte d'un Fa est le Si, et c'est dans ce cas une quarte augmentée (triton). Réciproquement, la note située une quinte au-dessus du Si est le Fa, et c'est alors une quinte diminuée.
Accords en basse chiffrée
Un accord est représenté par une superposition de chiffres. La basse étant donnée, on peut noter (en chiffre arabe) chaque note de l'accord à réaliser par l'intervalle qu'il réalise avec la basse de l'accord : 2 pour une seconde, 3 pour une tierce, 6 pour une sixte, etc. Cet intervalle peut être éventuellement redoublé, ou placé à l'octave (exemple A ci-dessous). Ainsi, dans un ton de Do majeur, un accord de ré mineur serait théoriquement noté (ii-1/3/5), c'est-à-dire à partir du second degré (Ré) jouer l'unisson (Ré) avec la tierce supérieure (Fa) et la quinte (La).
Les intervalles ainsi notés sont implicitement majeurs ou mineurs, augmentés ou diminués, en fonction de ce que dit la gamme utilisée. L'armure permet de déterminer le qualificatif de l'intervalle en question — majeur, mineur, juste, etc. —, toutefois un intervalle diminué — quinte et septième, essentiellement — est généralement indiqué par un chiffre barré (exemple D).
La basse est ici un do ; les chiffres 4 et 6 indiquent qu'il faut jouer une quarte et une sixte au-dessus de cette note, donc un fa et un la. On jouera ici le deuxième renversement d'un accord de fa majeur.
Dans l'exemple ci-contre, le chiffrage de l'accord de trois sons do-fa-la (deuxième renversement de fa-la-do, dont la fondamentale est fa), est effectué au moyen de deux chiffres, un « 4 » et un « 6 », au-dessus du do de la basse. Ici, le « 4 », signifie bien une « quarte » par rapport à la basse, et représente la fondamentale de l'accord — fa —, et le « 6 » indique une « sixte » par rapport à la basse, et représente la tierce de l'accord — la —. On remarquera que la tierce « de l'accord » (ici, Fa) n'est pas nécessairement la tierce « de la basse » (qui serait ici un mi). Il est donc très prudent, lorsqu'on parle par exemple d'une « tierce », de préciser s'il s'agit de la tierce « de l'accord » — autrement dit, la tierce de la fondamentale — ou bien s'il s'agit de la tierce « de la basse », représentée par le chiffrage, ceci, afin d'éviter tout malentendu en cas d'accord renversé.
Chiffrage abrégé
Le chiffrage baroque primitif tendait à noter beaucoup de notes, mais l'information correspondante est souvent redondante. Certains chiffres peuvent être sous-entendus.
C'est très souvent le cas de la tierce de la basse (exemple E), ou encore celui de la quinte de la basse lorsque celle-ci est juste. En conséquence, lorsqu'il n'y a aucun chiffre, c'est l'accord parfait — donc, fondamental, majeur ou mineur, selon le cas — qui est voulu (exemple F). Dans la théorie harmonique sous-jacente, un accord est conçu comme une succession de tierces (ou éventuellement de quartes), les voix pouvant être déplacées d'une octave sans changer la nature de l'accord. L'accord naturel comprend trois notes, et est réalisé par défaut à partir de la note de basse, l'harmonie étant obtenue en augmentant cette basse par deux tierces successives dans la gamme de départ - la tierce et la quinte. Cette construction étant « par défaut », il est inutile d'en noter les chiffres : en Do majeur, une basse sur un La implique implicitement un accord La-Do-Mi, et la notation théorique 1/3/5 n'a pas besoin d'être explicitée.
La notation d'un chiffre devient nécessaire dans deux cas : quand un accord comprend plus de trois notes, et quand il n'est pas réalisé par une succession de tierces.
Ainsi, dans une gamme de Do majeur, le premier renversement d'un accord de Do part d'une basse de Mi, à laquelle s'ajoute un Sol (une tierce au-dessus) et un Do (une sixte au lieu d'une quinte attendue par défaut). Son chiffrage théorique est donc (1/3/6). Mais ce chiffrage complet donne beaucoup d'information inutile. Le 1 est tautologique, puisque le Mi est à la basse il est nécessairement joué ; et le 3 est implicite dans une harmonie conçue comme des successions de tierces. La seule information réelle est le 6, qui marque qu'il faut jouer la sixte de la basse et non la quinte attendue. Le chiffrage réel se limite donc à (6).
L'accord par défaut étant de trois notes, il faut de même indiquer les notes supplémentaires. Un accord de septième dans sa position fondamentale comprendra les degrés (1/3/5/7), et se notera simplement 7 puisque les trois premiers degrés sont implicitement présents, et implicitement sous forme de tierces successives. L'accord de septième, quand la basse est la tonique, est donc simplement noté 7. Le premier renversement d'un accord de septième comprend les notes (1/3/5/6), où la notation des deux premiers chiffres n'apporte pas d'information. En revanche, il est nécessaire de noter aussi bien la quinte que la sixte, donc 6/5, pour distinguer cet accord de l'accord 6, premier renversement d'un accord à trois notes. Le deuxième renversement comprend les notes (1/3/4/6), et se note de même 4/3 (le complément à la sixte supérieure étant implicite). Le troisième renversement comprend les notes (1/2/4/6) et son chiffrement peut se limiter à 2, puisque les deux autres tierces doivent être implicitement complétées.
Principaux chiffrages
Le chiffrage moderne de la basse peut se résumer ainsi :