Le Lait de bête sauvage (ou : de bêtes sauvages ; en Le terme russe зверь (zver') renvoie d'une façon générale à une bête (mammifère), mais possède aussi une connotation de brutalité ou de férocité. Équivalent du grec θηρίον, latin ferus (voir Thériens).) est un conte traditionnel slave oriental, qui figure en quatre versions principales (elles-mêmes pourvues de variantes) dans les Contes traditionnels russes d'Alexandre Afanassiev.
Thème général Le thème général est celui d'une jeune femme qui, séduite par un redoutable personnage maléfique, cherche avec la complicité de ce dernier à faire périr son propre frère. Dans ce but, elle feint la maladie et l'envoie à la recherche de lait de diverses bêtes sauvages supposé la guérir, espérant qu'il ne reviendra pas de l'aventure. Mais avec l'aide de ces animaux et d'autres encore, ou d'un auxiliaire magique, le frère surmonte tous les obstacles, y compris une dernière épreuve qui manque lui être fatale, et qui se termine par la mort du personnage maléfique et le châtiment de la sœur perfide.
Le conte est fréquemment contaminé par un autre thème, celui du héros tueur de dragons, très classique dans les contes.
Variantes d'Afanassiev Variante 118a / 202 : l'ours à la fourrure de fer (Cette version, qui comporte elle-même des variantes, a été recueillie dans le district de Karatchevsky (gouvernement d'Orel), probablement par Pavel Iakouchkine. Les Notes de l'édition russe de 1984-85 signalent quelques incohérences dans le récit. Outre son aspect phallocrate, cette version présente la particularité de contenir des termes très grossiers, représentés à l'écrit par leur initiale suivies de points de suspension, comme il est toujours d'usage aujourd'hui en Russie pour le mat).
Un tsarLe conte précise que l'histoire ne se passe « pas dans notre pays »... a deux enfants : le prince Ivan et la princesse Hélène (Elena) la très-belleЕлена Прекрасная. L'épithète prekrassnaïa (très belle) est également appliqué dans d'autres contes à l'héroïne Vassilissa, nettement plus sympathique toutefois. Hélène-la-belle est aussi la reine du royaume d'or dans Les Trois Royaumes (Ivan l'y épouse).. Un jour, un ours « à la fourrure de fer »медведь железная шерсть. Cet animal rappelle le « loup de fer » évoqué par divers contes slaves orientaux et baltes (Algirdas Greimas évoque aussi les « vaches de fer d'Aušrinė », déesse lituanienne de l'étoile du matin, de la beauté et de la jeunesse). Dans une variante indiquée par Afanassiev, au début du conte les enfants du tsar demandent à leur père partant à la chasse de leur rapporter un loup. N'en ayant pas trouvé, le tsar fait fabriquer pour eux un loup de fer, lequel prendra vie et se mettra à dévorer les gens. apparaît et se met à dévorer les sujets du tsar. Pour mettre ses enfants à l'abri, celui-ci fait construire une haute colonne et les dépose à son sommet avec des provisions « pour cinq ans ».
Ayant dévoré toute la population, l'ours pénètre dans le palais et se met à ronger un balaiвеник, « balai de bouleau ». Cet épisode bizarre semble une altération par rapport à la version 118c / 204, dans laquelle l'esprit malin s'est transformé en balai, que les chiens attaquent avec fureur (ce qui semble plus compréhensible)., lequel trahit alors Ivan et Hélène en lui indiquant la colonne où ils se cachent. L'ours se met à secouer la colonne, et Ivan lui jette de la nourriture, calmant la bête qui s'endort repue. À trois reprises, Ivan et Hélène essaient de s'enfuir, successivement grâce à un cheval, des oies et un taurillon. Les deux premières fois, l'ours les rattrape, dévore leur monture et les ramène à la colonne ; mais le taurillonбычок-третьячок (bytchok-tretiatchok), « un taurillon dans sa troisième année ». se débarrasse de lui en lui crottantDans le texte original, le verbe utilisé, très cru, est remplacé par son abréviation, др..... , pour дристать (déféquer liquide, avoir la diarrhée, mais en plus grossier). dans les yeux et en traversant une rivière où l'ours se noie.
Lorsque Ivan et Hélène commencent à souffrir de la faim, le taurillon leur recommande de l'abattre, de le manger, et de rassembler ses osMotif fréquent (plus souvent à propos d'un cheval), qui évoque des pratiques chamaniques anciennes. d'où surgira un petit bonhommeмужичок-кулачок — сам с ноготок, борода с локоток (moujitchok-koulatchok, sam s nogotok, boroda s lokotok), « un petit bonhomme gros comme un poing, de la taille d'un ongle, avec une barbe d'une coudée ». Ce personnage, souvent doté de moustaches démesurées et/ou d'une grande barbe (ainsi que d'un féroce appétit), apparaît fréquemment dans les contes russes. Voir par exemple le conte intitulé Va je ne sais où, rapporte je ne sais quoi. qui les aidera. C'est ce qui se produit, et tous trois s'enfoncent dans la forêt, où ils découvrent une maison occupée par des brigands. Le petit homme tue les brigands et leur ataman (chef), et enferme les corps dans une chambre où il interdit à Hélène de pénétrerMotif classique, qu'on retrouve dans La Barbe bleue de Charles Perrault.. Celle-ci outrepasse l'interdiction, et tombe amoureuse de la tête de l'ataman.
Grâce à de l'eau morte et de l'eau vive obtenues grâce à Ivan, elle ressuscite l'ataman et se met à conspirer avec lui pour se débarrasser de son frère. Les deux complices l'envoient successivement à la recherche de lait de louve, d'ourse et de lionneLe lion n'est pas un animal traditionnel dans les contes russes., qu'Ivan leur rapporte grâce à l'aide du bonhomme, gardant avec lui un petit de chaque animalChaque femelle d'animal, à commencer par la louve, demande de façon étonnamment grossière à Ivan et à son compagnon d'emporter son petit : Она просит их взять и волчонка, потому что он б....., п....., даром хлеб ест, ce qu'on pourrait traduire par : « Elle leur demande de prendre aussi son petit (son louveteau), parce que, p... de b..., il n'est bon qu'à bouffer. » Dans les deux occurrences suivantes, la formule б....., п..... est remplacée par de simples points de suspension.. Voyant qu'ils n'ont pu se débarrasser d'Ivan, Hélène et l'ataman l'envoient à la recherche d'œufs de l'oiselle de feu ; mais celle-ci, furieuse, avale le petit bonhomme, et Ivan rentre bredouille. Hélène et l'ataman, se réjouissant de ce que l'auxiliaire magique ait disparu, projettent alors de tuer Ivan. Mais ce dernier, qui a surpris leur conversation, demande à prendre un bainIl s'agit des bains russes, que l'on prend dans une étuve, à l'extérieur de l'habitation. avant de mourir, pour retarder l'échéance.
Le bain prêt, Hélène enjoint à son frère de se laver au plus vite, mais celui-ci prend son temps ; soudain surgissent le louveteau, l'ourson et le lionceau, qui lui annoncent que le petit bonhomme s'est sauvé et va arriver ; Ivan leur ordonne de se coucher sous le seuil de l'étuve. Hélène et l'ataman, qui s'impatientent, pénètrent dans l'étuve, et Hélène gifle son frère. Apparaît le petit bonhomme, qui ordonne aux trois bêtes de déchirer l'ataman « en petits morceaux », tandis qu'il attache Hélène nue à un arbre afin que les moustiques et autres insectes la dévorent ; puis il se remet en route avec Ivan.
Ils arrivent à un palais dans lequel vit une jeune guerrièreбогатырь-девка, « une jeune fille-bogatyr »., qui selon le bonhomme aurait besoin d'un mari pour la dompter. Ivan vainc la jeune fille au combat, et elle consent alors à l'épouser. Le bonhomme recommande à Ivan de l'appeler au secours si la nuit de noces se passait mal ; effectivement, la guerrière cherche à l'étouffer. Le petit homme arrive à la rescousse et se met à battre l'épouse en lui ordonnant de « respecter son mari »Почитай мужа, почитай мужа! (« Respecte ton mari, respecte ton mari ! ») Les contes plus ou moins humoristiques expliquant comment l'homme doit « dresser » sa femme sont nombreux dans le domaine slave, mais dans les contes d'autres pays également. ; à la suite de quoi les relations s'améliorent nettement dans le couple.
À la demande de sa femme, Ivan fait libérer Hélène et la laisse vivre auprès de lui. Un jour, Hélène propose à Ivan de l'épouillerMotif fréquent dans les contes slaves. Généralement, la personne épouillée s'endort pendant l'opération, et l'épouilleur (-euse) en profite pour lui causer du tort., et en profite pour lui glisser une dent de mortLittéralement une « dent morte », accessoire de sorcellerie ; une variante dit « une dent de serpent ». La version insiste sur le rôle de cette dent, qui transmet la mort à celui qui la porte, et plus encore dans une autre variante dans laquelle, Ivan ayant été enterré, les animaux fouillent sa tombe et s'efforcent de sauter par-dessus le cadavre en évitant la dent, qui se fiche dans chacun d'eux à son tour. La renarde rompt le maléfice, soit en jetant la dent dans une poêle brûlante, où elle éclate, soit en l'évitant lors de son saut : la dent se plante alors dans un chêne qui se dessèche immédiatement « du haut jusqu'en bas ». Dans la version de Khoudiakov, il s'agit d'une dent de porc. dans les cheveux, ce qui doit le faire périr par magie. Ivan est sauvé par ses animaux (auxquels se joint une renarde)Le caractère traditionnellement rusé de la renarde (lissitsa ; voir par exemple Kolobok) est souligné avec insistance dans ce conte.. Pour la punir définitivement, il fait alors attacher Hélène à la queue d'un cheval qu'il lance au galop dans la plaineChâtiment final traditionnel dans les contes slaves. Le conte se termine incongrument par l'expression traditionnelle : j'y étais, j'ai bu de l'hydromel, sur mes moustaches il a coulé, dans ma bouche rien n'est tombé, normalement utilisée dans le cadre d'un banquet de noces..
Variante 118b / 203 : l'idiot et les brigands (Cette version a été recueillie dans le gouvernement d'Orenbourg. Bien que figurant sous le même titre dans le recueil d'Afanassiev, elle ne mentionne pas le lait de bête sauvageLes « bêtes sauvages » sont toutefois discrètement évoquées à la fin., le héros étant envoyé en quête de pommes miraculeusesC'est le thème des pommes de jeunesse, qu'on retrouve dans de nombreux contes, parfois associé à l'eau vive et à l'eau morte. Dans la mythologie nordique, la déesse Idunn conserve dans un coffre des pommes merveilleuses, qui rendent la jeunesse à celui qui en mange.. Le conte est précédé d'un prologue plaisant évoquant une querelle entre deux paysans, Anton et Agafon, à propos d'un nuage menaçant qui s'approcheInspiré d'une fable de A.E. Izmaïlov.).
Un paysan a deux fils et une fille. À sa mort, il laisse tout son héritage au fils aîné, qui est sensé, et rien au plus jeune, qui est idiotДурак (dourak), un imbécile ou un idiot.. La fille et le plus jeune fils obtiennent malgré tout de l'aîné de rester vivre dans l'étuve, l'idiot travaillant dans la forêt.