vignette|La reconnaissance d'Ulysse et de Télémaque. Tableau d'Henri-Lucien Doucet (1880). Paris, École Nationale Supérieure des Beaux-Arts.

L’anagnorisis (mot féminin ; pluriel anagnoriseis) est proprement l'action de reconnaître ou la « reconnaissance », c'est-à-dire la découverte tardive d'une identité que l'on n'a pas su percevoir de prime abord ; elle est le moment décisif de ce que la narratologie moderne appelle la scène de reconnaissance.

Le mot français « anagnorisis » est le calque du grec ancien / anagnôrisis, substantif souvent remplacé, à partir de l'époque hellénistique, par son doublet masculin / anagnôrismosL'orthographe adoptée dans cet article (anagnorisis, anagnorismos) suit l'usage courant et ne rend pas l'oméga des mots et . ; les deux termes sont dérivés du verbe / anagnôrizein « reconnaître », et ont pour quasi-synonyme / epignôsis, du verbe / epigi(g)nôskein. L'équivalent latin du grec ou est recognitio, ou son synonyme moins courant agnitio, qui a donné en français « agnition », synonyme (rare et recherché) de « reconnaissance ».

Thème universel, l'anagnorisis stricto sensu (ou mieux anagnorismos) figure dans de très nombreuses œuvres littéraires de tous temps, pays et langues. Elle est actuellement l'objet d'investigations multiples et variées dans divers domaines (littérature et narratologie avant tout, mais aussi — avec alors une préférence pour le sens large —, sciences religieuses, sociologie, philosophie). Des chercheurs de tous horizons l'étudient par auteur, par genre littéraire, par époque, par pays La présente notice, pour le moment simple esquisse limitée à l'Occident depuis Homère jusqu'à la fin du Moyen Âge, ne prétend aucunement couvrir toutes les aires, époques et cultures où le thème a été traité, mais il est souhaitable qu'elle tende ultérieurement à ce but en mobilisant de nombreux collaborateurs qui permettront de relever un tel défi.

Sens strict et sens large Depuis la Poétique d'Aristote, anagnorisis est un terme technique du langage littéraire et plus précisément narratologique. Au sens propre, il désigne l'action de reconnaître ( : « connaître en remontant » [sens de la préposition grecque ], en remontant aux sources de l'erreur, à la situation antérieure à la méprise), et très exactement la reconnaissance en train de s'accomplir ; il est peu employé dans cette acception après Aristote, et les Anciens lui préfèrent presque toujours / anagnorismos pour désigner proprement le thème littéraire de la reconnaissance. L'anagnorismos est le résultat de l'action récognitive, la reconnaissance accomplie, laquelle est toujours celle d'une personne méconnue, jamais (contrairement à ce qui se produit parfois pour le terme anagnorisis) la prise de conscience rétrospective d'une erreur, propriété que les tenants modernes du sens large oublient trop souvent. Le sens large est admissible tant qu'on parle de la Poétique d'Aristote, mais ne l'est plus dès qu'on pense en termes d'Histoire littéraire et que l'on tient compte du jargon des Anciens. L'anagnorisis/anagnorismos en matière de narratologie post-aristotélicienne désigne donc exclusivement, au moins depuis MénandreVoir infra, note 142., le moment, dans un récit de fiction ou dans une pièce de théâtre, où un personnage ayant quitté son milieu d'origine et ayant changé d'aspect au point de devenir méconnaissable, est enfin identifié par un parent, un conjoint ou un proche qui ne l'avait pas reconnu initialement. Cette découverte se produit assez souvent au terme d'une scène tendue qui tient le spectateur ou le lecteur en suspens : elle met alors fin à un quiproquo exaspérant pour le public informé de la vérité, périlleux ou scabreux pour les intéressés, et qui aurait dû entraîner un crime particulièrement impie (meurtre familial ou inceste). Les retrouvailles que déclenche l'anagnorisis donnent lieu habituellement à de grandes effusions de tendresse (exclamations, embrassements, larmes de joie).

Un passage de la Poétique d'Aristote (11, 1452a, 33-36) envisage une extension de sens du mot anagnorisis appliqué à un objet ou bien au fait de découvrir qu'une action a été (ou n'a pas été) accomplie par quelqu'un. Cette acception large et dérivée s'oppose à la définition précise (précision exprimée par l'adverbe dans la phrase suivante) de l'anagnorisis comme d'un procédé bien adapté (ou intégré) « à l'histoire, c'est-à-dire à l'action » : (Poétique, 11, 1452a, 36-37). Même s'il est possible, et sans doute stimulant, d'étendre le sens du terme, ou de l'approfondir — comme cela parfois a été fait pour les comédies de MénandreM. Anderson, « Knemon's Hamartia », dans Greece & Rome, 17/2 (1970), ; A. Blanchard, Essai sur la composition des comédies de Ménandre (1983), et 90., ou bien à travers le concept de « reconnaissance intérieure » (inner recognition) désignant la révélation du vrai caractère à travers l'actionVoir W.D. Furley, « Aspects of recognition in Perikeiromene and other plays », dans A.H. Sommerstein (ed.), Menander in contexts. New York, 2014, . —, les Modernes n'ont généralement pas opté pour cette acception élargieOn observe toutefois, depuis quelques années, une faveur grandissante des spécialistes pour le sens large : voir S. Montiglio, Love and Providence (2013), , n. 48. et préfèrent le plus souvent (indéniablement au bénéfice de la clarté) limiter l'emploi du terme anagnorisis, ou de sa traduction « reconnaissance », à la découverte tardive d'une identité dissimulée, ce qui est le sens exact et unique du mot anagnorismos ; ou bien de ne parler que d'anagnorismos quand il s'agit du motif littéraire, et de bien préciser, lorsqu'on use du terme conceptuel « anagnorisis », si on le fait stricto sensu ou lato sensu. L'expression moderne « scène de reconnaissance »Cette expression apparut en français entre 1715 et 1732 et ne devint vraiment usuelle qu'à partir du milieu du siècle : F. Salaün (2013), . ne devrait être employée que pour l'anagnorismos proprement dit ; il est très discutable, par exemple, de l'appliquer à l’Hélène d'Euripide, pièce qu'Aristote, du reste, ne cite jamais dans ses propos sur l'anagnorisis. De même, le passage de l’Évangile selon Jean. où l'incrédule Thomas est invité par Jésus ressuscité à toucher du doigt ses blessures, n'est pas une scène de reconnaissance, malgré l'importance que prend ici la révélation de l'identité véritable (anagnorisis si l'on veut, mais au sens large) dans l’Évangile de JeanVoir K.B. Larsen (2008), qui s'appuie lui-même () sur des recherches de R.A. Culpepper (1995) et J.-A.A. Brant (2004).. En revanche, le récit de la rencontre et du repas d'Emmaüs qu'on lit dans l’Évangile selon Luc. offre bien une scène de reconnaissance stricto sensu, où l'anagnorisis — que les esprits religieux préféraient appeler épignose —, survient au moment de la fraction du pain (24, 31-32).

La définition aristotélicienne L'anagnorisis a été théorisée par Aristote dans sa Poétique, aux chapitres 11, 14 et 16. Le Stagirite la considère comme une des trois parties constitutives du mythos, c'est-à-dire de l'histoire racontée, les deux autres parties étant la péripétéia (« péripétie » ou plus exactement « coup de théâtre ») et le pathos (« événement pathétique » ou « effet violent »). Il définit d'emblée l'anagnorisis d'un point de vue à la fois intellectuel et social (plutôt que psychologique) : elle est « un renversement () qui fait passer de l'ignorance à la connaissance, ou bien à l'alliance ou à l'inimitié, dans la catégorie des renversements définis par référence au bonheur ou au malheur » (Poétique, 11, 1452a, 29-30)Poétique, 11, 1452a, 29-30 : . Pour comprendre cette phrase qui a été l'objet de nombreux malentendus jusqu'à l'article de John MacFarlane « Aristotle's definition of anagnorisis » (2000), il faut entendre ὁρίζειν dans son sens tout à fait habituel et aristotélicien de « définir » et voir dans le participe un génitif partitif féminin rapporté à au pluriel.. Le « renversement » tel que le conçoit Aristote n'est pas seulement intellectuel et interne au personnage, il influe sur l'action, et c'est même là, sans doute, son utilité principale : Aristote, Poétique, 11, 1452a, 32-33 : .

Cette reconnaissance est tantôt unilatérale (quand l'identité d'un des deux personnages est connue de l'autre dès le début), tantôt bilatérale, lorsque chacun des deux découvre l'identité réelle de l'autre (Aristote, Poétique, 11, 1452b, 3-7). Aristote ne cite d'exemple (Iphigénie en Tauride, Aristote, Poétique, 5-8) que pour la reconnaissance bilatérale en deux temps, donc (en fin de compte) seulement pour la succession de deux reconnaissances unilatérales. L'anagnorisis mutuelle simultanée (type Éthra et ses petits-fils dans l’Iliou persisSur Éthra (ou Aethra, Aithra), voir les notes 119-124 pour la littérature et 287-292 pour l'iconographie. ou Télégonos dans le Cycle épique<ref>Sur lanagnorismos de Télégonos et Ulysse, voir infra, notes 125-127.</ref>) ne suscite de sa part aucun commentaire. Aristote privilégie l'intellect et surtout l'action dramatique, et cela dans une perspective « cathartique »Sur la catharsis aristotélicienne, voir infra, note 19. ; il ne semble guère s'intéresser à la dimension scénique et actoriale du théâtre.

Le Stagirite se réfère évidemment aux genres littéraires connus de son temps, essentiellement l’épopée et la tragédie. Se réservait-il d’examiner aussi sous ce rapport, dans le second livre (perdu) de sa Poétique, la comédie ? La perte de cette partie de l'œuvre ne permet pas d'en être sûr. Richard Janko, pour sa part, incline à répondre négativement à cette questionR. Janko, Aristotle on comedy (1984), . : il pense qu'Aristote ne traitait dans son second livre que de l'Ancienne Comédie, où, comme on sait, l'anagnorisis était rareSur ce point, voir infra, notes 143-144..

Aristote hiérarchise nettement les procédés de reconnaissance. Il fait peu de cas de l'anagnorisis consistant dans un « simple artifice du poète » et qui se fonde sur des objets de reconnaissance montrés au bon moment (Poétique, 16, 1454b, 30-31) : de tels expédients lui paraissent « dépourvus d'art » (ἄτεχνα / atechna), et il leur préfère la reconnaissance « qui résulte des faits eux-mêmes » (16, 1455a, 17-18), c'est-à-dire celle qui est amenée naturellement par l'intrigue de la pièce, comme dans l’Œdipe roi de Sophocle ou dans l’Iphigénie en Tauride d'Euripide (id., ibid.).