« Peuple déicide » est une expression antijuive chrétienne pour désigner l'ensemble du peuple juif comme responsable de la mort de Jésus.. L'adjectif « déicide » signifie littéralement « meurtrier de Dieu ». Ce terme est formé à partir de deux mots latins : la racine Deus (« Dieu ») et le suffixe -cide, correspondant au verbe caedere (« tuer »). L'accusation de « déicide », c'est-à-dire le fait d'avoir « assassiné Dieu » en la personne de Jésus-Christ, remonte au moins au , par exemple avec Justin de Naplouse s'adressant aux Juifs (« Après avoir tué le Christ, vous n’en avez pas même le repentir. »), suivi par Méliton de Sardes (« Dieu est assassiné par la main d’Israël ») et par un certain nombre de Pères de l'Église.
L'insulte « peuple déicide » a été utilisée au cours de l'histoire pour inciter à la violence contre les Juifs, lors de pogroms, à l'occasion de massacres lors des croisades, au cours des persécutions de l'inquisition et comme justification à la Shoah..
Le Catéchisme du concile de Trente, en 1566, précise toutefois que les responsables de la mort du Christ sont les pécheurs de toute l'humanité, et non les Juifs seuls. Enfin, en 1965, le concile Vatican II, dans sa déclaration Nostra Ætate, précise que ce qui a été commis durant la Passion du Christ « ne peut être imputé ni indistinctement à tous les Juifs vivant alors, ni aux Juifs de notre temps », rappelle que les apôtres et les premiers disciples de Jésus sont juifs, et reconnaît les racines juives de la foi chrétienne.
Le thème du « peuple déicide » a constitué pendant des siècles le principal argument de l'antisémitisme chrétien. Pour Jules Isaac, artisan avant Vatican II de l'amélioration des relations judéo-chrétiennes, il fait partie des du christianisme : .
Accusation de déicide Sources néotestamentaires vignette|La Crucifixion, gravure de Cranach l'Ancien. Divers exemples tirés du Nouveau Testament sont utilisés pour justifier cette thèse : par exemple l'Épître aux Romains (9-10), ainsi que la Première épître aux Thessaloniciens (1Th 2:15), COE cité par : . Dans les Actes des Apôtres (Ac 5:28), COE cité par . on lit :
Les Évangiles synoptiques, dont Mt 27:25, COE cité par . ou Mc 16, montrent Jésus-Christ conspué par la foule tandis que Ponce Pilate propose au peuple le choix de gracier Barabbas ou Jésus. La foule choisit Barabbas, ce qui fait reposer sur les Juifs la responsabilité de la crucifixion. Par la suite, ce récit a été largement utilisé à des fins antisémites.. D'autres passages sont également cités pour étayer cette accusation, comme Mt 26:3-5; Mc 14:1-2 ; Lc:22,1-2; Jn 11:45-53; ; ; , repris vers 1145 par le chanoine Nicolas de Liège dans sa Vita Landiberti Leodiensis, Renaud Adam « La Vita Landiberti Leodiensis (ca 1144-1145) du chanoine Nicolas de Liège », in Le Moyen Âge, 3/2005, tome CXI, pp. 503-528, article en ligne, ou encore les Actes des Apôtres (2, 36 ; 5, 30 ; 10, 39)..
Daniel Marguerat constate à ce propos un « intéressant changement de vocabulaire entre le début et la fin du récit » des Actes des Apôtres. Les premiers chapitres soulignent l'écoute et l'harmonie qui régnaient autour de la première communauté groupée sous l'autorité des apôtres. « Le terme « juif », quasi absent des huit premiers chapitres, est utilisé en rafale dès le chapitre 13 (concile de Jérusalem), et doté d'une connotation toujours plus négative »Daniel Marguerat. Le Déchirement : Juifs et chrétiens au premier siècle, p. 167..
Corpus patristique vignette|Justin de Naplouse, fresque du mont Athos, . L'accusation de déicide, exprimée en d'autres termes, remonte au moins au , avec Justin de Naplouse. Dans son Dialogue avec Tryphon (133, 3), Justin s'adresse aux Juifs en ces termes : « Maintenant encore, en vérité, votre main est levée pour le mal ; car, après avoir tué le Christ, vous n’en avez pas même le repentir ; vous nous haïssez, nous qui par lui croyons au Dieu et Père de l’univers, vous nous mettez à mort chaque fois que vous en obtenez le pouvoir ; sans cesse vous blasphémez contre lui et ses disciples, et cependant tous nous prions pour vous et tous les hommes sans exception. »
Méliton de Sardes tient des propos similaires dans son Homélie de Pâques : « Qu’as-tu fait, Israël ? Tu as tué ton Seigneur, au cours de la grande fête. Écoutez, ô vous, les descendants des nations, et voyez. Le Souverain est outragé. Dieu est assassiné par la main d’Israël. »
La thèse du « peuple déicide » est reprise et développée par Augustin d'Hippone, Jean Chrysostome (auteur de lAdversus Judaeos) ainsi que Pierre ChrysologuePierre Chrysologue emploie le substantif latin deicida à propos des Juifs dans son Sermon 172. Il est également l'auteur de plusieurs homélies sur la parabole du Fils prodigue où revient le thème de la « cruelle jalousie » du peuple juif., entre autres : les Juifs seraient les « meurtriers de Dieu » car ils porteraient la culpabilité de la crucifixion.
Liturgie Le mot « déicide » n'intervient que rarement dans les textes théologiques et reste sous-entendu dans la liturgie. Bernhard Blumenkranz relève d'ailleurs que, « d’une manière générale, les morceaux liturgiques à caractère antijuif prononcé resteront toujours rares » dans l’histoire de l’ÉgliseBernhard Blumenkranz, Juifs et chrétiens dans le monde occidental, 430-1096, Peeters, Paris-Louvain, 2006, 91-92 .. Cependant, l'accusation elle-même réapparaît au long des siècles dans nombre d'écrits et d'homélies jusqu'au concile Vatican II.
Historique Le mot « déicide » ou des formules synonymes (par exemple en grec, θεοκτόνος, theoktonos, « meurtrier de Dieu ») sont restés en usage à l'intérieur du christianisme pendant près de vingt siècles, malgré l'avertissement du Catéchisme du concile de Trente et cela jusqu'au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Le concile Vatican II, par la déclaration Nostra Ætate (1965) et sa section 4 consacrée aux relations avec la religion juive, bannit ce mot ou toute formule synonyme selon laquelle les juifs seraient responsables de la mort de Jésus.
Des origines à la Renaissance vignette|Jésus-Christ est cloué sur la croix par un juif portant de façon anachronique le judenhut. Fresque de la chapelle Sainte-Catherine Landau, Allemagne, . Lors de l'office des Ténèbres du Vendredi saint, les Impropères ont repris les accusations d'Augustin d'Hippone à l'égard des Juifs, extraites de son Commentaire sur les Psaumes : Ils représentent pour Jules Isaac l'exemple parfait d'une volonté d'avilir les JuifsJules Isaac, Genèse de l'antisémitisme..
À partir du , l'oraison Oremus et pro perfidis Judaeis (traduite en ) s'ajoute à ce que Jules Isaac a appelé L'Enseignement du mépris. La perfidia judaica dont parle ce texte est un thème récurrent des lettres papales au Moyen Âge., et le Vendredi saint a longtemps été synonyme d'agressions contre les Juifs, voire de massacres. Les pogroms en Russie, en Pologne et ailleurs étaient traditionnellement liés au Vendredi saint.
D'autre part, l'historienne Sylvia Schein souligne l'influence de l'antisémitisme franciscain à partir du . C'est en 1342 que cet ordre, fondé en 1209 et arrivé à Jérusalem en 1220, reçoit définitivement la Custodie de Terre sainte. Les Franciscains deviennent dès lors les gardiens officiels des lieux saints du christianisme. Selon Sylvia Schein, ils propagent auprès des pèlerins le thème du peuple juif , ce qui contribue à maintenir l'antisémitisme à travers l'EuropeCathedra for the History of Eretz Israel and Its Yishuv Jérusalem, n° 19, 1981, Recension en ligne.. Cette propagande, « systématique » d'après Sylvia Schein, vise notamment à empêcher le retour des Juifs en Terre d'Israël, même si, sur place, les rapports entre Juifs et Franciscains sont peu conflictuelsRevue des études juives, vol. 141, n° 3-4, 1982, Recension en ligne..
Pendant tout le Moyen Âge, et par les mêmes canaux de propagande, le thème du « peuple déicide » se renforce d'un mythe analogue, celui des prétendues profanations d'hosties, qui démultiplie l'allégation initiale.
Ces accusations sont reprises par Luther, qui écrit dans Des Juifs et de leurs mensonges (1543) :
Catéchisme du concile de Trente, 1566
Pour sa part, le Catéchisme du concile de Trente (1566) ne porte aucune accusation de « déicide » à l'encontre des Juifs. La crucifixion, selon ce catéchisme, a pour cause l'ensemble des péchés de tous les hommes depuis le péché originel jusqu'à la fin des tempsCatéchisme du concile de Trente, Première partie : Du symbole des Apôtres, Chapitre 5 Du du symbole : Qui a souffert sous Ponce Pilate, a été crucifié, est mort, et a été enseveli, § 3, éditions DMM, Niort 1998, p. 56-57. :
L'accusation de déicide envers les Juifs resurgit toutefois dès 1569 avec Hebraeorum gens, une bulle pontificale de Pie V, puis dans les premiers mots du motu proprio de Grégoire XIII, Antiqua Judaeorum improbitas, rédigé en 1581.
Du au vignette|Émeutes antisémites lors de l'affaire Dreyfus (gravure du Petit Parisien). Le terme de « déicide » est attesté à partir du en tant que substantif, tantôt pour qualifier le meurtre imputé au peuple juif, par exemple chez Bossuet (« le plus grand de tous les crimes : crime jusqu'alors inouï, c'est-à-dire le déicide, qui aussi a donné lieu à une vengeance dont le monde n'avait vu encore aucun exemple« C'était le plus grand de tous les crimes : crime jusqu'alors inouï, c'est-à-dire le déicide, qui aussi a donné lieu à une vengeance dont le monde n'avait vu encore aucun exemple… Les ruines de Jérusalem encore toutes fumantes du feu de la colère divine […]. Ce n'était pas seulement les habitants de Jérusalem, c'était tous les juifs que vous vouliez châtier (au moment où l'empereur Titus a mis le siège devant la ville, les juifs s'y trouvaient en foule pour célébrer la Pâque). […] Cependant l'endurcissement des juifs, voulu par Dieu, les fit tellement opiniâtres, qu'après tant de désastres il fallut encore prendre leur ville de force […] Il fallait à la justice divine un nombre infini de victimes ; elle voulait voir onze cent mille hommes couchés sur la place […] et après cela encore, poursuivant les restes de cette nation déloyale, il les a dispersés par toute la terre. » Jacques-Bénigne Bossuet, Discours sur l'Histoire universelle, II, chap. XXXXI, cité par Jules Isaac, Jésus et Israël, p. 369-370. ») ou chez Lamennais (« Depuis le déicide des Juifs, jamais crime plus énorme n'avait été commisLamennais, Essai sur l'indifférence en matière de religion, t. 1, 1817-1823, p. 313. »), tantôt à titre d'épithète pour désigner les Juifs, comme dans les Harmonies de Lamartine : « Serions-nous donc pareils au peuple déicide, Qui (…), Du sang de son sauveur teignit JérusalemAlphonse de Lamartine, Harmonies, 1830, p. 312.« Déicide », site du Trésor de la langue française informatisé. ? » Il continue à être utilisé par de multiples textes antisémites, notamment la presse catholique de combat comme La Croix avant et pendant l'affaire Dreyfus.
Tournant des années 1947-1960
À l'origine de la prise de conscience par les chrétiens que le « peuple déicide » est un mythe dangereux, il y eut l'historien juif Jules Isaac et ses dix-huit propositionsAoût 1947 - Les 18 propositions de Jules Isaac sur le site de l'Amitié judéo-chrétienne de France. afin de préparer la conférence de Seelisberg en 1947.