L’opinion publique est l’ensemble des convictions et des valeurs, des jugements, des préjugés et des croyances plus ou moins partagés par la population d’une société donnée...

De même qu’une opinion se caractérise par son aspect normatif et se différencie de l’esprit critique (marqué, lui, par le questionnement, l’argumentation, l’approche contradictoire et le souci d’approcher une certaine vérité), l’opinion publique peut parfois être construite sur des avis tranchés, des émotions, des informations non vérifiées pouvant se révéler fausses, qu’elles soient véhiculées intentionnellement ou non.

L’ensemble des sociologues s’accordent sur l’idée que ce n’est qu’au , avec l’apparition des médias de masse, qu’il est légitime de parler de « société de masse » et d’« opinion publique ». Ils démontrent également combien celle-ci est manipulable par des techniques de propagande, ce qui explique notamment l’apparition des grands régimes totalitaires (fascisme, communisme, nazisme...).

Dans les démocraties, la propagande vise essentiellement à influer sur les choix politiques. Plus largement, et dès lors que l’idéologie dominante est le capitalisme, la publicité est considérée comme une forme de propagande visant à façonner les comportements et les styles de vie dans le sens du consumérisme.

À la fin du , le débat confronte essentiellement deux camps : le premier (et le plus important majoritairement) de sensibilité post-marxiste, selon qui l’opinion est façonnée par les propriétaires des grands médias et l’ensemble de leurs soutiens, les acteurs principaux du capitalisme ; le second, minoritaire, de sensibilité technocritique, selon qui l’évolution des moyens de communication et le fait qu’ils sont de plus en plus accessibles à un grand nombre conditionnent les individus au point que la frontière entre « propagandistes » et « propagandés » devient extrêmement relative.

Ce débat est relancé au , quand, avec internet, les individus ne sont plus seulement « consommateurs » mais « producteurs » d’opinions partagées à une certaine échelle et que, n’étant soumis à aucune déontologie, à la différence des journalistes, un certain nombre d’entre eux en viennent à répandre des quantités d’infox (fake news) sur les réseaux sociaux.

Évolution du concept La doxa est généralement considérée comme la figure anticipatrice de l’opinion publiqueRoger Lenglet, La Doxa, ancêtre de l’opinion publique, Anousia, 1987. Cette notion traverse l’histoire de l’Antiquité jusqu’à la fin du et c’est à partir du moment où naissent la démocratie moderne et « les processus qui la renforcent ou la dévoient » que les intellectuels pensent en termes d’opinion publiqueNicole D’Almeida, L'opinion publique, revue Hermès, 2014/3 (n° 70), p. 88-92.

Selon Dominique Reynié, Dominique Reynié, La théorie de l'opinion publique à la recherche d'un nouveau souffle, Hermès, n° 31, 2001..

Antiquité Les Grecs La Grèce antique est connue comme le lieu de naissance de la démocratie. D’une part, il s’agit d’une démocratie réduite à un petit nombre de personnes, les aristoi, au sein d’une société esclavagiste, d’autre part « la » Grèce n’existe pas encore, seules existent des cités (s’opposant d’ailleurs souvent les unes aux autres) : la question de l’opinion publique ne se pose donc pas. En revanche se pose celle de l’opinion et l’enjeu des débats menés par les philosophes est précisément de distinguer un simple avis (doxa) d’une réflexion élaborée. Or ce qui permet de faire cette différence, c’est la raison (logos) ; plus exactement sa nature contradictoire, ou dialectique, qui – seule – constitue une garantie d’esprit critique.

Cette distinction émerge probablement dès le Les références morales d’Homère et celles d’Archiloque posent en effet les bases d’une tradition opposant de façon antinomique les images désacralisantes aux représentations distinguées, notamment à travers les fables animalières, les caricatures et la culture de l’injureRoger Lenglet, Archiloque, ange du vulgaire, in « Du je(u) », revue Anousia, 1985. Et La doxa, ancêtre de l’opinion publique, éditions Anousia, 1987. C’est donc au moment où apparaît l’opposition entre opinion et jugement qu’émerge le sentiment de légitimité sinon du grand nombre du moins d’un nombre élargi de personnes.

Au début du , la réflexion philosophique s’empare de ces concepts. Le philosophe grec Parménide oppose le concept de vérité (alétheia) aux opinions erronées qu’il appelle doxai. Toutefois, en matière de savoir politique, qui est ancré dans la pratique, l’opposition entre vérité et doxa est moins nette. Ainsi, Platon reconnaît cependant dans Les Lois l’existence d’une « opinion vraie » : Les Lois, chap. VI. De même Aristote, dans son livre la Politique, reconnaît l’existence d’une opinion vraie qu’il appelle « sagesse » ou phronésis (Livre III, 1277b).

Les Romains

La civilisation romaine, qui va prendre l’ascendant sur toute l’Europe et l’Afrique du Nord, est également esclavagiste. De surcroît, les débats philosophiques ont beaucoup moins d’impact sur la vie politique que chez les Grecs. En revanche, le droit va jouer un rôle essentiel et c’est notamment en son nom qu’émerge un nouveau concept : la chose publique (« res publica », qui donnera plus tard le mot « république »). Même l’Empire est considéré comme « chose publique », indépendante de la personne de l’empereur. En veillant scrupuleusement à ce que le droit soit respecté sur l’ensemble de leurs territoires, les Romains vont élaborer une nouvelle entité qui, par la suite, jouera un rôle central dans la constitution de ce que l’on appelle l’opinion publique : l’État. En effet, si dans les régions conquises la vie quotidienne reste inchangée, les villes perdent leur indépendance vis-à-vis de Rome, ce qui, à long terme, va avoir un impact considérable sur les mentalités : le sentiment d’appartenance à une entité politique abstraite.

Moyen Âge Au Moyen Âge, l’Europe entière est christianisée. Comme sous l’Antiquité, l’ensemble de la population est illettrée. Alors que les invasions barbares ont ruiné l’édifice politique élaboré par les Romains, le Pape siège toujours à Rome et l’Église exerce une emprise spirituelle sur les différents monarques. Ce sont donc des religieux qui constituent l’élite de tout le continent et la seule doctrine qu’ils imposent, du moins explicitement, est celle contenue dans la Bible. À cette fin, la population étant illettrée, les fresques et les vitraux ornant les édifices religieux remplissent une fonction éducative : la doctrine est médiatisée par les images et celles-ci sont précisément conçues pour alimenter directement l’imaginaire des populations.

Au cours des dix siècles qui jalonnent le Moyen Âge, les choses vont évoluer. L’Église n’avait pu établir son autorité qu’au terme d’un accord passé avec l’État (en l’occurrence au avec l’empereur Constantin). Or, du fait de son audience auprès des princes, elle constitue désormais elle-même un État, implanté sur un territoire et doté de moyens matériels. Son influence spirituelle s’en trouve diminuée. À la longue, au fur et à mesure que s’émousse cette influence et que la société européenne se sécularise, les princes vont retrouver une certaine autonomie et un certain pouvoir. Certes, celui-ci est filtré par celui des seigneuries et l’unité politique de référence reste le fief tandis que le sentiment d’appartenance reste lié à la communauté, de taille restreinte. On n’observe donc rien à cette époque qui puisse s’apparenter au concept d’opinion publique. Certes, en marge de la doctrine enseignée par l’Église, se manifestent toute une multitude de croyances, dont la plus célèbre est celle liée à la sorcellerie, mais, pour qu’émerge le concept d’opinion publique, il faudra attendre que naisse le sentiment d’appartenance à l’État (au ) puis qu’avec les médias de masse émerge au ce que les sociologues appellent la société de masse.

Les quatre siècles séparant le Moyen Âge de l’époque contemporaine vont constituer une phase de transition.

Temps modernes La sécularisation de la société Les fresques du peintre Lorenzetti qui ornent une salle du Palais public de Sienne, au , sont parfois considérées par les historiens comme un des premiers symptômes de la modernité, au sens où elles témoignent d’une ouverture sur le monde dénuée de toute référence religieusePatrick Boucheron, Conjurer la peur : Sienne, 1338. Essai sur la force politique des images, Seuil, 2013. N’y accèdent cependant qu’une partie extrêmement restreinte de la population, laquelle reste globalement sous l’emprise idéologique de l’Église.

De même, lorsque, deux siècles plus tard, en 1532, le Florentin Nicolas Machiavel publie Le Prince, il faudra qu’une longue période s’écoule avant qu’il soit considéré comme l’un des fondateurs de la politique moderne. Il n’empêche que, dès 1558, un jeune Français s’interroge sur le « fait du prince », plus exactement sur le fait qu’un grand nombre de ses semblables se montrent disposés à se plier aux desiderata du monarque jusqu’à y sacrifier une bonne partie de leur liberté : il s’agit d’Étienne de La Boétie, âgé d’à peine 18 ans, dans son Discours de la servitude volontaire. Ce texte pose la question de la légitimité de toute autorité sur une population et tente d’analyser les raisons de la soumission de celle-ci.

La posture circonspecte de La Boétie va toutefois demeurer ultra-minoritaire : ce qui augmente, en revanche, c’est un certain engouement pour la démocratie et le droit, pour le grand nombre, de participer aux décisions politiques.

Au , plus exactement vers 1640, Hobbes identifie l’opinion à la conscience (Elements of Law, I, vi). Voir et ..

Et cinquante ans plus tard, en 1689, dans son Essai sur l’entendement humain, John Locke reconnaît spécifiquement la valeur de l’opinion, dont il fait l’une des trois sources du jugement moral : Essai, Livre 2, Chap. XXVIII, laquelle, entre toutes, est « la plus universelle et la plus contraignante ». Selon Sandro Landi, spécialiste d’histoire de la culture politique, Sandro Landi, « Au-delà de l'espace public. Habermas, Locke et le consentement tacite », Revue d’histoire moderne & contemporaine 2012/4 (n° 59-4), pp.7-32. Locke définit la loi d’opinion comme John Locke, Essai sur l’entendement humain, Paris, Vrin, 2001, I, p. 551.. Ce faisant, il ravive la tension entre morale et politique et prépare le renversement de la formule qui fondait la doctrine absolutiste de l’État, en introduisant l’idée que veritas non auctoritas facit legem (« c’est la vérité et non le pouvoir qui fait la loi »).

Les Lumières

Au , plus précisément durant la période précédant la Révolution française, émergent à la fois les notions d’intérêt général et d’opinion publique. Certes, dans la pure tradition philosophique, l’article Opinion de l’Encyclopédie oppose l’opinion à la science : Article Opinion. Comme le note l’historienne Mona Ozouf, on trouve alors chez les philosophes la volonté de .

Pour Malesherbes, en 1775, le public est . Ce surgissement de l’opinion populaire est lié à l’affaiblissement des autorités traditionnelles, l’Église et la monarchie. Pour les économistes physiocrates, celle-ci est . Rousseau a une position plus nuancée : s’il voit dans la « volonté générale » un garde-fou contre le despotisme, il s’en méfie aussi dans la mesure où le peuple est facilement influençable : Du Contrat social, II, iii.. En cela, Rousseau se révèle .

L’avènement de la République fait du peuple un acteur à part entière, à tel point que Saint-Just parle de . Le syntagme opinion publique apparaît dans le Dictionnaire de l’Académie en 1798.

Cette opinion publique suscite un certain enthousiasme, notamment par Burke et Bentham . Dans Qu’est-ce que les Lumières ?, Kant souhaite lui aussi que s’exprime la volonté du peuple entier mais il rappelle l’importance de la raison critique dans le cadre de la société bourgeoise où l’économie privée semble relever de l’ordre naturel.