Ruth Maier, née à Vienne le et morte le à Auschwitz, est une diariste juive de la Shoah en Autriche et en Norvège. Son journal est paru en France en 2009 aux éditions K&B, et a été numérisé. Ses archives ont été incorporées au patrimoine documentaire de la Norvège et sont donc considérées comme faisant partie du patrimoine mondial de l'UNESCO.
Biographie Ruth Maier naît au sein d'une famille plutôt aisée et cultivée ; son père, originaire de Žarošice en Moravie est secrétaire général du syndicat des postiers autrichiens et de l'Union internationale des syndicats postiers et docteur en philosophie. Il parle neuf langues. Il meurt lorsque Ruth à treize ans. Le journal de Ruth se fait souvent l'écho du chagrin persistant de la jeune fille et de la douleur causée par l'absence du père. Ruth vient d'une famille juive assimilée : elle fête Noël, décore la maison avec un sapin et son journal d'adolescente ne fait jamais allusion au judaïsme, totalement absent de son éducation. Ruth et sa jeune sœur Judith de 18 mois sa cadette ont une enfance privilégiée, voyagent beaucoup et fréquentent les théâtres et les cinémas.
L'Anschluss de met fin à cette existence paisible. Dans l'entrée du de son journal elle déclare : Les lois du troisième Reich s'appliquent désormais à l'ensemble de l'Autriche, devenue une partie du territoire allemand. Comme les juifs de Vienne, la famille Maier est mise à l'écart de la société. Les écoles allemandes sont fermées aux enfants juifs et les deux jeunes filles doivent désormais fréquenter des écoles juives. Les juifs sont poussés à émigrer en laissant leurs biens au Reich. En octobre, la famille Maier, chassée par les SA, quitte son appartement bourgeois pour le quartier juif de Leopoldstadt où elle sous-loue une chambre dans l'appartement de la famille Singer.
Les Allemands, « réfugiés » des Sudètes arrivés massivement à Vienne en racontant leur martyre en Tchécoslovaquie en raison de leur origine allemande rançonnent les Juifs de la ville : Ruth Maier décrit les persécutions quotidiennes des Juifs : Elle raconte les autodafés des livres de Stefan Zweig, de Schnizler, les juifs battus dans les rues, les synagogues saccagées, les graffitis anti-juifs sur les murs, les magasins interdits aux juifs. Le , elle décrit ce qu'elle a vu du pogrom de la Nuit de Cristal perpétrée la veille, jour de ses 18 ans : Elle entend parler de nombreux suicides dans la communauté juive de la ville ainsi que des fuites de juifs à l'étranger qui se multiplient.
Grâce aux relations tissées par son père dans les milieux syndicaux européens, Ruth Maier quitte l'Autriche le pour la Norvège où elle loge chez les Strom à Lillestrom, près d'Oslo, avec une autorisation de séjour de trois mois. Dans un premier temps, séduite par la gentillesse des gens, elle choisit de rester en Norvège alors qu'elle dispose d'un visa pour l'Angleterre courant jusqu'à mi-. Elle envoie de nombreuses lettres à sa sœur jusqu'en . À l'été 1939, son indécision quant à un nouveau départ se fait jour. Doit-elle émigrer en Angleterre pour rejoindre sa famille et aider à l'effort de guerre qu'elle sent prochaine en tant qu'infirmière? « Mieux vaut la guerre que Munich » écrit-elle le 26 aout 1939. Pourtant elle n'est pas sûre à 100% que l'Angleterre gagnera la guerre, ni même que l'Angleterre ne la fasse pas pour protéger ses colonies.
En , la Seconde Guerre mondiale commence. La Norvège reste neutre. Ruth veut émigrer aux États-Unis ou en Angleterre. En attendant elle étudie en terminale (elle a rapidement appris le norvégien) dans un lycée norvégien fréquenté par une jeunesse huppée et snob et dont l'ambiance lui déplait au plus haut point. L'attaque de la Finlande par l'URSS de Staline l'inquiète profondément. Elle ne comprend pas la neutralité du gouvernement norvégien. De plus en plus isolée, car ses relations avec la famille Strom se sont dégradées, elle fréquente assidument la bibliothèque universitaire d'Oslo, suit des cours du soir dans une école socialiste. Elle donne des cours d'allemand pour avoir un peu d'argent. Dans ses lettres, elle prie sa sœur de faire les démarches nécessaires pour qu'elle obtienne un visa pour l'Angleterre. Dans sa lettre du , elle avoue: « être venue en Norvège ... était la plus grosse bêtise du siècle. » Elle passe son baccalauréat norvégien au printemps 1940. Le , les armées allemandes envahissent le Danemark et la Norvège. Il faut deux mois aux forces allemandes pour occuper totalement le pays. Ruth ne peut plus écrire à sa sœur. C'est grâce à son journal intime, qu'il est possible de connaître sa vie. Le , elle écrit: « Je ne veux pas croire que les mêmes ennuis qu'en Autriche recommencent. » Elle raconte la terreur qui saisit les Norvégiens lors des premiers bombardements, les réfugiés fuyant vers le Nord, les yeux rivés vers le ciel ou passent les avions allemands. Le Sud de la Norvège grouille de soldats allemands. Le , les troupes du Reich envahissent la Belgique et la Hollande. Le , les Allemands entrent dans Paris. La solitude et la détresse de la jeune femme, désormais coupée de toute sa famille finit en dépression qui nécessite son hospitalisation du au
L'occupant allemande porte au pouvoir Vidkun Quisling, le chef du parti d'extrême droite Nasjonal Samling qui collabore étroitement avec les nazis. Ce régime très impopulaire se heurte rapidement à l'opposition des Norvégiens. Il instaure un « service du travail ». Il est facultatif pour les femmes mais Ruth Maier choisit de s'y engager. Dans le camp de Biristrand, elle rencontre la poétesse Gunvor Hofmo, avec qui elle aura une relation amoureuseDans son journal, elle écrit: Dimanche 4 janvier 1942 - les sentiments entre deux personnes vont et viennent avec tant d'instabilité. J'aime toujours Gunvor. Mais je crains de ne pas tarder à ne plus l'aimer. C'est effroyable. (...) Je l'aime maintenant. Mais j'ai le sentiment de ne pas assez l'aimer. Ce que Gunvor est pour moi, personne ne l'a jamais été auparavant: une amie et une amante.. Le , elle apprend du consulat américain qu'elle ne pourra pas avoir de visa avant la fin de la guerre. Cette nouvelle ne l'alarme pas. En effet, elle a autour d'elle un cercle d'amies qui suffisent à remplir sa vie. De plus, les juifs norvégiens, environ mille sept cents personnes, les quelque deux mille juifs étrangers essentiellement des juifs allemands et autrichiens peuvent vivre à peu près tranquillement. Toute occupée à sa nouvelle liberté, à ses relations amoureuses avec la poétesse norvégienne Gunvor Hofmo, Ruth Maier ne s'intéresse ni aux conséquences de l'occupation allemande, ni à la guerre qui continue, ni au sort des juifs. Il faut attendre l'entrée du pour lire une description des rationnements drastiques dont souffrent les Norvégiens. À partir de 1942, elle tient son journal de moins en moins souvent. En , elle s'installe dans une chambre indépendante à Oslo, dans un pensionnat de jeunes filles. Elle gagne sa vie en peignant des souvenirs. Elle suit des cours dans une école de dessin.
À partir du mois d', les juifs de Norvège qui avaient jusque-là été épargnés sont brusquement arrêtés par les SS et la police allemande, aidés d'auxiliaires norvégiens. Le journal de Ruth Maier ne fait pas mention (peut-être par ignorance ?) de l'arrestation de tous les hommes juifs de Trondheim, un port au nord de la Norvège. Les 26 et , deux-cent-soixante hommes juifs d'Oslo subissent le même sort. Son journal s'en fait l'écho le . La dernière entrée date du . Elle est écrite en français Le , une nouvelle rafle est organisée. Ruth Maier est arrêtée à Oslo et déportée à Auschwitz avec cinq cents autres juifs de Norvège. Elle est assassinée dès son arrivée le . Elle avait 22 ans. Tous ses oncles et tantes sont morts en camp de concentration. Six de ses treize cousins parviennent à survivre. Gunvor Hofmo conserve toute sa vie les écrits de son amie Ruth. Elle essaie sans succès de les faire publier en 1953,. Les éditeurs contactés pensent que les carnets de Ruth Maier ont un caractère trop intime. À sa mort en 1995, le poète Jan Erik Vold les retrouve dans ses archives. Il est séduit par la qualité littéraire des textes et décide de les publier sous la forme d’un journal unique.
Le journal de Ruth Maier Le journal de Ruth Maier, n'est pas un journal intime à proprement parler. Il regroupe une large sélection des différents carnets qui composent son journal commencé à l'âge de 12 ans, des lettres envoyées à sa sœur Judith entre son arrivée en Norvège et l'invasion nazie en , les poèmes, les photos et les dessins qu'a produits Ruth Maier depuis ses 13 ans jusqu'à son arrestation. Jan Erik Vold qui avait retrouvé les écrits de Ruth Maier dans les archives de la poétesse Gunvor Hofmo a procédé à des coupes et a recomposé les documents pour leur donner une continuité chronologique et une plus grande densité. Il a aussi rédigé une préface et une courte introduction pour chaque morceau du Journal ou des lettres de Ruth Maier. Elles ont pour but d'expliquer le contexte historique de la rédaction ou résumer certaines parties du journal qu'il a supprimées. Le Journal de Ruth Maier a été publié en Norvège en 2007. Il a été salué par la critique autant comme œuvre littéraire que comme témoignage sur la Shoah. Sa traduction est en cours dans une dizaine de pays. Il est paru en France en 2009.
La majeure partie du journal de Ruth Maier raconte ses tourments intimes. À ce titre, le journal de Ruth Maier n'est en rien une chronique de la vie quotidienne des juifs en Autriche puis en Norvège. L'intérêt de ses écrits réside dans leur grande sincérité, leur sensibilité et leur lucidité au service d'un sens de l'observation hors du commun, d'une analyse d'une grande justesse de la judéité et de l'assimilation des juifs allemands, d'une révolte contre l'injustice qu'elle subit en tant qu'être humain.
De 1933 à la fin de l'année 1937, le lecteur découvre une adolescente comme les autres qui trouve l'école ennuyeuse et l'enseignement poussiéreux, s'enthousiasme pour ses amies, le théâtre et les beaux acteurs, la littérature, tombe amoureuse comme on respire, prend des cours de danse. Peu d'écho du monde extérieur : quelques allusions à la guerre d'Espagne, à la détresse des chômeurs viennois, à son scepticisme vis-à-vis de l'idéologie communiste. Ce n'est qu'après l'Anschluss que Ruth Maier évoque la vie dans son pays, devenu territoire allemand. Elle y note l'abandon de l'Autriche à l'Allemagne par la France, le Royaume-Uni et l'Italie, l'indifférence des Autrichiens face au sort des juifs. Elle y raconte en s'emmêlant un peu dans la chronologie, la crise de Sudètes et les menaces de guerre brandies par Hitler si la région germanophone des Sudètes ne revient pas au Reich. Le dimanche , elle note dans son journal: « La guerre est évitée. Hitler a eu ce qu'il voulait ».
Comme beaucoup de juifs assimilés, qu'ils soient Allemands, Autrichiens ou Français, Ruth Maier est hostile au sionisme. Le , elle fait part de ses sentiments quand elle se rend pour la première fois dans le lycée juif qu'elle est désormais obligée de fréquenter, le lycée sioniste Chajes: « Cet établissement est sioniste jusqu'à l'inconscience.... Et c'est là justement le danger: « la communauté juive ». Au début ma communauté, c'était l'humanité. Et d'un seul coup ma communauté devrait se réduire à la seule judéité? » Pour elle, le sionisme est une forme de nationalisme, nationalisme qu'elle récuse car elle ressent dans sa « propre chair les conséquences du nationalisme ».