Les rébellions goloks (1917-1949) sont des révoltes qui opposèrent les nomades goloks (également appelés Ngolok) aux généraux hui et seigneurs de la guerre chinois Ma Qi et Ma Bufang Bianca Horlemann, Tibetans and Muslims in Northwest China: Economic and Political Aspects of a Complex Historical Relationship . Asian Highlands Perspectives 21: 141-186. 2012. En effet, le haut plateau du Qinghai (ou Amdo pour les Tibétains) était habité par une forte population de nomades tibétains organisés en tribus, jaloux de leur autonomie, qui ont farouchement lutté contre la mainmise de leur région par la clique des Ma, essentiellement issue de la communauté musulmane hui. Les rébellions goloks durèrent de 1917 à 1949 et il fallut une série de campagnes militaires pour les briser.

Contexte

La province du Qinghai était au début du siècle sous la juridiction de la Chine. Peuplée majoritairement de nomades tibétains, la province était en réalité depuis la déclaration de l'indépendance du Tibet le , sous le contrôle de Lhassa. Mais la révolution chinoise de 1911 ouvrit une période d'anarchie en Chine aggravée par la guerre de protection de la nation de 1913. Cela favorisa l'émergence de multiples cliques régionales dirigées par de puissants seigneurs de la guerre. À côté du Qinghai, c'est la Clique des Ma qui prit le pouvoir dans la province du Gansu et du Ningxia. En ce qui concerne le Qinghai proprement dit, la majeure partie de la province était sous l'obédience du Tibet sauf le nord-ouest autour des villes de Xining et Hezhou. Toutefois, la clique des Ma a toujours revendiqué toute la province du Qinghai comme faisant partie intégrante de la Chine et contesta donc les frontières avec le Tibet. gauche|vignette|Nomade golok en 1938

Ce n'est que vers 1928 que la clique des Ma commença réellement à étendre son influence sur le reste de la province et à tenter d'imposer le pouvoir chinois en lieu et place de la suzeraineté nominale du Dalaï-Lama. Les frontières du Tibet faisant l'objet de nombreuses contestations et étaient au cœur des Relations internationales du Tibet. qui verra la victoire de la clique des Ma et l'acquisition d'une grande partie du Qinghai par celle-ci hormis le Yushu et le Tanggulashan.

Durant cette époque, le peuple golok vivait dans la région de Golog, à proximité de l'Amnye Machen, la montagne sacrée du Tibet. Il avait la réputation de bandits de grands chemins qui les faisait redouter des caravaniers et des voyageurs. Il se souleva lorsque la clique des Ma puis les Chinois bafouèrent soit des sites tibétains sacrés, soit tentèrent de leur imposer leur domination.

La période 1917-1949 fut donc une période de guérilla endémique, marquée par une insécurité importante pour les voyageurs traversant la région. Mais elle eut plusieurs périodes militaires très actives et des batailles assez sanglantes, entrecoupées par des périodes de calme tout relatif.

Les campagnes de Ma Qi (1917-1929) Le général Ma Qi était un militaire chinois hui de la clique des Ma qui disposait d'une force militaire composée entièrement de Hui chinois musulmans : l'armée du Ningxia. En 1917, il occupa le monastère tibétain de Labrang Charlene E. Makley, The Violence of Liberation: Gender and Tibetan Buddhist Revival in Post-Mao China, University of California Press, 2007, p. 73, .. C'était un prestigieux monastère très riche qui n'avait jamais été pillé auparavant. Puis, il vainquit les forces tibétaines chargées de libérer ce monastère grâce à ses troupes HuiUniversity of Cambridge. Mongolia & Inner Asia Studies Unit (2002). Inner Asia, Volume 4, Issues 1-2. The White Horse Press for the Mongolia and Inner Asia Studies Unit at the University of Cambridge. p. 204. Avec ce coup d'éclat, il devint célèbre et il offrit aux voyageurs étrangers traversant le Qinghai des gardes pour les protéger des attaques des goloks Frederick Roelker Wulsin, Mary Ellen Alonso, Joseph Fletcher, Peabody Museum of Archaeology and Ethnology, National Geographic Society (U.S.), Peabody Museum of Salem, Pacific Asia Museum (1979), China's Inner Asian Frontier: Photographs of the Wulsin Expedition to Northwest China in 1923 : From the Archives of the Peabody Museum, Harvard University, and the National Geographic Society. The Museum : distributed by Harvard University Press. p. 43, .. Cependant, le monastère Labrang avait d'étroits liens avec les tribus goloks qui, déjà, rejetaient la domination chinoise sur leurs terres.

En 1918, des émeutes ethniques éclatèrent entre les Huis et les Tibétains dans la ville de Xiahe qui jouxtait le monastère de Labrang. Ma Qi se chargea de réprimer la population tibétaine et taxa très lourdement durant huit ans, à des fins de punition, la ville. Cela conduisit à une rébellion générale en 1925 et des milliers de Tibétains chassèrent tous les Huis. Ma Qi ne pouvait tolérer un tel affront à son autorité. Il rassembla alors trois mille soldats et reprit Xiahe et Labrang dans le sang. Il fit mitrailler un grand nombre de moines tibétains qui tentaient de fuir la ville James Tyson; Ann Tyson (1995). Chinese Awakenings: Life Stories from the Unofficial China. Westview Press. p. 123. . Pourtant la révolte embrasa toute la région golok et Ma Qi dut à plusieurs reprises assiéger Labrang pour la soumettre. Les Tibétains, en effet, s'étaient alliés aux Mongols et résistaient farouchement à la clique des Ma jusqu'en 1927 Paul Kocot Nietupski (1999). Labrang: A Tibetan Buddhist Monastery at the Crossroads of Four Civilizations. Snow Lion Publications. p. 90. ..

En 1929, une nouvelle révolte aboutit à la bataille de Xiahe. La clique des Ma parvint à l'emporter. Puis elle se dirigea vers la ville de Labrang pour briser définitivement le cœur de la révolte. Ainsi, cette année-là, la ville connut le paroxysme de l'horreur. Les troupes de Ma Qi reprirent à nouveau le monastère, pillèrent et ravagèrent complètement la ville de Xiahe et Labrang. La vengeance des huis fut terrible : on écorchait vivant des soldats tibétains, on découpait leur estomac puis on y plaçait des roches brûlantes. Beaucoup de Tibétaines furent réduites en esclavage aux ethnies han et kazakhs, et leur enfant donné à d'autres familles tibétaines.

Pendant ces révoltes, Joseph Rock fut témoin de combats répétés de l'armée de la Clique de Ma contre les Tibétains Golok dans le comté de Xiahe et le monastère de Labrang. L'armée hui de Ma laissa des squelettes tibétains dispersés sur une vaste zone, et le monastère de Labrang était décoré de têtes décapitées tibétaines. Après la bataille de Xiahe près de Labrang en 1929, des têtes décapitées tibétaines étaient utilisées comme ornements par les troupes chinoises hui dans leur camp, 154 au total. Rock décrit les têtes de jeunes filles et d'enfants jalonnant les alentours du campement militaire. Dix à quinze têtes étaient fixées à la selle de chaque cavalier hui ». Les têtes étaient « ficelées sur les murs de la garnison musulmane comme une guirlande de fleurs..

Les campagnes de Ma Bufang (1930-1949) Par la suite, Ma Qi rejoignit le Kuomintang après l'Expédition du Nord de 1927-1928. Celle-ci incorpora l'armée des Ma dans l'armée nationale révolutionnaire pour en former une division. Désormais, la clique des Ma était sous l'obédience du Kuomintang de Tchang Kaï-shek. À la mort de Ma Qi, c'est son fils, Ma Bufang, qui dirigea la province, devenant le gouverneur civil et militaire.

Ma Bufang entendait élargir son pouvoir sur l'ensemble du Qinghai et contestait les frontières tibétaines. Déjà, de 1928 à 1932, il avait réussi à dominer presque tout le Qinghai. Soutenu et armé par le Kuomintang Uradyn Erden Bulag, Dilemmas. The Mongols at China's Edge: History and the Politics of National Unity, Rowman & Littlefield, 2002, p. 54, ., Ma Bufang organisa sept expéditions pour soumettre par la force les tribus goloks, détruisit de nombreux temples bouddhistes tibétains David S. G. Goodman, China's Campaign to "Open up the West": National, Provincial, and Local Perspectives, Cambridge University Press, 2004, p. 72, ..

Ma Bufang pratiquait la politique de la division pour mieux régner. Il créait volontairement des conflits tribaux en accordant des pâturages à des tribus tibétaines et mongoles en même temps, ce qui provoquait immanquablement des guerres tribales intestines Yeh, Emily T., "Tibetan Range Wars: Spatial Politics and Authority on the Grasslands of Amdo" (PDF), p. 509.. Mais il rechercha également à favoriser l'intégration des Tibétains et leur acculturation en fondant le collège Kunlun où il accueillait beaucoup d'étudiants tibétains qui suivaient un mode d'étude paramilitaire Lauran R. Hartley, Patricia Schiaffini-Vedani, Modern Tibetan Literature and Social Change, Duke University Press, 2008, p. 36, ..

Mais cette politique de sinisation finit par heurter le gouvernement tibétain. En 1932, le Tibet choisit d'entrer en guerre pour rétablir sa suzeraineté sur le Qinghai et déclencha la guerre Tibet-Qinghai. Mais la clique des Ma lui infligea une défaite sans appel en 1933. La trêve qui s'ensuivit fixa dorénavant la frontière tibétaine le long de la province de Yushu et du Tanggulashan, c'est-à-dire de la partie méridionale du Qinghai. La grande partie de la province était désormais sous la domination de la clique des Ma et de la république de Chine.

Ma Bufang entreprit ensuite une politique de pacification pour apaiser les tensions et permettre à la province de se relever de ces années de guerres. Toutefois, en 1939, les tribus tibétaines du sud du Qinghai se rebellèrent contre la lourdeur des impositions prélevés par la clique des Ma. Ma Bufang se lança alors une campagne d'extermination de 1939 à 1941 pour imposer sa loi. Le Tibet vit affluer un très grand nombre de réfugiés tibétains venant du Qinghai Hsaio-ting Lin (1 janvier 2011). Tibet and Nationalist China's Frontier: Intrigues and Ethnopolitics, 1928-49. UBC Press. pp. 113–. . Par exemple, en 1941, Ma Bufang envoya une troupe hui détruire le monastère Sekar Gompa, tuant tous les lamas et trois cents tapas. Une fois le monastère pillé, ils le brûlèrent et vendirent les terres au plus offrant Andreas Gruschke, The Cultural Monuments of Tibet's Outer Provinces: The Qinghai Part of Kham, White Lotus Press, 2004, p. 77, ..

En 1942, Tchang Kaï-shek, craignant une invasion tibétaine alors qu'il était aux prises dans la guerre contre les japonais, mit en état d'alerte l'armée de Ma Bufang pour qu'il place son armée afin d'envahir le TibetLin, Hsiao-ting. "War or Stratagem? Reassessing China's Military Advance Towards Tibet, 1942–1943". Consulté le 28 juin 2010.. Ma Bufang rassembla donc toutes ses forces sur la frontière tibétaine, et disposa plusieurs milliers de soldats le long de la frontière avec le TibetDavid P. Barrett; Lawrence N. Shyu (2001). China in the Anti-Japanese War, 1937-1945: Politics, Culture and Society. Peter Lang. p. 98. . Consulté le 28 juin 2010.. tandis que Tchang Kaï-shek menaça de bombarder par des raids aériens le Tibet. Mais le Tibet continua à rester neutre dans le conflit.

Répercussions modernes Au Tibet, la majorité des musulmans font partie de l'ethnie hui. Or, la détestation actuelle entre les Tibétains et les musulmans se base en partie sur ces évènements tragiques. Les révoltes goloks prirent fin en 1949 avec l'avènement de la République populaire chinoise. En effet, les communistes chinois ne pouvaient tolérer de tels conflits ethniques et appelaient au rassemblement autour du nouveau régime. Les seules nouvelles flambées de violences communautaires au Qinghai eurent lieu durant l'intervention chinoise au Tibet en 1951.