Emma Goldman est une anarchiste russe connue pour son activisme politique, ses écrits et ses discours radicaux libertaires et féministes. Elle a joué un rôle majeur dans le développement de la philosophie anarchiste en Amérique du Nord et en Europe dans la première moitié du .

Sa philosophie politique est influencée par les travaux de Michel Bakounine, Henry David Thoreau, Pierre Kropotkine, Ralph Waldo Emerson, Nikolaï Tchernychevski, Mary Wollstonecraft et Friedrich Nietzsche dont elle écrit dans son autobiographie :

Durant sa vie, elle fut régulièrement placée sous surveillance, arrêtée et emprisonnée pour ses discours et ses activités de soutien au mouvement ouvrier (notamment le syndicat Industrial Workers of the World), pour le contrôle des naissances par la contraception, et pour son opposition à la Première Guerre mondiale.

Elle s'est battue pour la liberté d'expression perçue comme une nécessité fondamentale pour parvenir à un changement social :

Sa ténacité à défendre ses idées malgré les menaces et les intimidations policières inspira notamment Roger Nash Baldwin, un des fondateurs de l'Union américaine pour les libertés civiles.

Anarchisme

Emma Goldman est aujourd'hui considérée comme l'une des figures les plus importantes de l'histoire du mouvement libertaire, à partir du massacre de Haymarket Square, en 1886, qui fut l'élément fondateur de son engagement politique.

Elle a de l'anarchisme une perception très personnelle. Emma Goldman estime indispensable que la théorie soit confirmée par les actes, y compris ceux du quotidien. Si l'anarchie est l'objectif final, elle pense pouvoir vivre autrement dès à présent. Elle pense que de nouvelles relations humaines, libérées de l'autorité, ne peuvent remplacer les anciennes uniquement grâce à la propagande mais en les vivant. Pour elle, la lutte n'est pas un sacrifice mais, au contraire, un processus de libération conduit par des individus qui s'émancipent :

Un soir, tout en dansant avec des compagnons, elle est réprimandée par l'un d'entre eux qui lui reproche son attitude insouciante. Dans son autobiographie, elle écrit :

Sur la violence

Dès sa jeunesse, du fait de son expérience personnelle, Emma Goldman est convaincue que la violence ciblée est un moyen légitime de la lutte révolutionnaire.

Elle préconise la propagande par le fait censée encourager les travailleurs à se révolter. Elle soutient son compagnon Alexandre Berkman dans sa tentative d'assassinat de l'industriel Henry Clay Frick et même le supplie de lui permettre d'y participer.

Elle estime que les actions de Frick pendant la grève de Homestead justifient son assassinat, et que cela mobilisera les travailleurs :

Même si elle ne soutient pas explicitement Leon Czolgosz, qui assassine le président américain McKinley, elle défend ses idéaux et croit que son geste est une conséquence obligée de la répression étatique :

Pour elle, les tensions accumulées dans les affrontements sociaux débouchent inévitablement sur des actes de violence, comme

Son expérience en Russie l'amène à réévaluer ses positions. En fait, la répression et le contrôle autoritaire de l'URSS provoquent un changement radical de perspective. En 1923, elle avait presque totalement renversé sa position. Dans la postface de Ma désillusion en Russie, elle écrit :

Dans son autobiographie, rédigée à la fin des années 1920, elle écrit encore :

Oppositions au capitalisme Emma Goldman estime que le système capitaliste est incompatible avec l'épanouissement de la liberté humaine, la seule logique économique étant l'accumulation de toujours plus de richesses, parce que la richesse signifie le pouvoir de soumettre, d'écraser, d'exploiter et d'asservir. Elle fait valoir que l'économie capitaliste déshumanise les travailleurs en les transformant en de simples rouages d'un processus de production avec moins d'autonomie et de liberté que les machines qu'ils servent.

Pour les droits du travail À l'origine opposée à toute démarche gradualiste, Emma Goldman considère qu'il n'y a rien de moins à entreprendre que la révolution sociale. Son maximalisme est pourtant contesté lors d'une de ses conférences par un travailleur âgé. Elle en rend compte dans son autobiographie :

Elle prend alors conscience que même des revendications qui visent à l'amélioration de la vie des travailleurs, comme les augmentation de salaires et la réduction du temps de travail, peuvent constituer des étapes vers une révolution sociale globale.

Contre la morale de la propriété

L'État et les élections

Pour Emma Goldman, l'État est par définition un outil de contrôle et de domination aux mains des classes dirigeantes : « Brusquement, il y eut un silence, et je commençai à parler :

En conséquence, elle estime que toute participation électorale est au mieux inutile et au pire dangereuse : le vote fournit une illusion de participation tout en masquant les vraies structures de prise de décision :

Elle maintient cette position anti-électorale même quand dans les années 1930 en Espagne, de nombreux anarcho-syndicalistes de la Confédération nationale du travail abandonnent leur mot d'ordre de boycott électoral pour permettre l'arrivée au pouvoir d'une République.

Elle est également en désaccord avec le mouvement pour le suffrage des femmes. Dans son essai Le suffrage des femmes, elle se moque de l'idée que la participation des femmes pourrait faire changer les choses :

Elle partage avec les suffragettes l'affirmation que les femmes sont les égales des hommes, mais affirme :

Emma Goldman ne croit qu'à la résistance collective active par les grèves, les manifestations et l'action directe contre les autorités.

Le féminisme et la sexualité

Emma Goldman milite activement en faveur de la contraception (« étape de la lutte sociale » à ses yeux), de l’amour libre, du droit à la libre maternité, de l’homosexualité ou de l’égalité économique hommes-femmes. Elle ne se définit pas explicitement comme « féministe » mais pense que seule l'anarchie peut apporter aux femmes la liberté et l’égalité.

Même si elle est hostile aux objectifs des suffragettes pour le droit de vote des femmes, Emma Goldman se bat avec passion pour les droits des femmes et pour l'égalité. Elle est considérée aujourd'hui comme une des fondatrices du féminisme libertaire (même si ce courant n'est apparu que bien après sa mort) qui remet en cause le patriarcat analysé comme une hiérarchie parallèle à celle de l'État et le système capitaliste. Elle refuse cependant l'étiquette de féministe car elle estime que le féminisme conduit à une impasse parce que ses militantes négligent ou refusent la lutte des classes ce qui les incitent à développer un lobby interclassiste pour influer sur le gouvernement plutôt qu'un mouvement révolutionnaire pour le renverserVanina, Libération sexuelle et émancipation sociale, Courant alternatif, n°5, 2000, texte intégral..

Infirmière de formation, elle est une des premières à défendre l'éducation des femmes en matière de contraception. Elle analyse l'avortement comme une conséquence tragique de la situation sociale et le contrôle des naissances comme une alternative positive :

Défense de l'amour libre

Emma Goldman est également partisan de l'amour libre et formule une critique radicale du mariage : ou

Elle combat également le puritanisme :

Elle dénonce l'exploitation sexuelle des femmes par la prostitution, intimement liée à la morale du capitalisme :

Défense de l'homosexualité

Emma Goldman formule une critique virulente des préjugés envers les homosexuels. Sa conviction que la libération sociale doit s'étendre aux gays et aux lesbiennes est unique à l'époque, même parmi les anarchistes qu'elle n'hésite pas à affronter sur le sujet. Elle signale à propos d'une tournée de conférences menée en 1915 :

En 1895, elle mène campagne pour la défense d'Oscar Wilde lors de son procès. Selon Dominique Fernandez,

Comme le précise Magnus Hirschfeld en 1923,

La prison

Emma Goldman a été incarcérée à plusieurs reprises dans sa vie.

Dans sa critique du système pénitentiaire, elle dénonce les conditions de détention mais aussi les causes sociales de la criminalité. Pour elle, le crime n'est souvent que le prolongement d'un système économique injuste. Dans son essai , elle cite abondamment Dostoïevski et Oscar Wilde.

Antimilitarisme thumb|droite|Antimilitarisme anarchiste.

Antimilitariste, Emma Goldman s'engage dans l'opposition à la Première Guerre mondiale. Elle dénonce, plus généralement, les guerres comme des oppositions entre États pour le compte des intérêts capitalistes. Elle s'oppose à la conscription obligatoire qui pour elle, est l'une des pires formes de contrainte étatique. Elle fonde la No-Conscription League, ce qui lui vaut d'être incarcérée en 1917 et déportée en Russie en 1919.

Dès 1911, elle soutenait que

Au plus fort de la guerre, en 1915, son opinion se trouve encore renforcée.

Athéisme vignette|160px|Image symbolisant l'athéisme au cœur des sciences.

Emma Goldman est fondamentalement athée :

Elle considère la religion comme un instrument de contrôle et de domination. Dans The Failure of Christianity, elle précise que la religion et qu'elle est

Dans son essai The Philosophy of Atheism, où elle cite abondamment Bakounine, elle écrit :

Opposition au communisme autoritaire thumb|right|« Mort à tous ceux qui s'opposent à la liberté des travailleurs ! », le drapeau de la Makhnovchtchina en 1919.

En , elle est expulsée des États-Unis vers la Russie. À son arrivée en Russie, elle est prête à soutenir les bolcheviks mais doit vite se rendre à la réalité. Selon l'historien italien Enzo Traverso, dès les « années de la guerre civile, juste après la révolution [...] les anarchistes russo-américains Emma Goldman et Alexandre Berkman dénoncent la "dictature du parti" qui étouffe les soviets avec sa "brutalité organisée". »Enzo Traverso, Marcello Flores, L'immagine dell'URSS : L'Occidente e la Russia di Stalin (1927-1956), Milano, Il Saggiatore, 1990, L'Homme et la société, 1991, vol. 102, n°4, page 141..

Dans My Disillusionment in Russia, publié en 1923 elle écrit : « Pendant les premiers mois qui ont suivi Octobre, [les bolcheviks] ont toléré l’expression des forces populaires, ils ont laissé le peuple développer la révolution au sein d’organisations aux pouvoirs sans cesse plus étendus. Mais dès que le Parti communiste s’est senti suffisamment installé au gouvernement, il a commencé à limiter l’étendue des activités du peuple. Tous les actes des bolcheviks qui ont suivi - leur politique, leurs changements de ligne, leurs compromis et leurs reculs, leurs méthodes de répression et de persécution, leur terreur et la liquidation de tous les autres groupes politiques -, tout cela ne représentait que des moyens au service d’une fin : la concentration du pouvoir de l’État entre les mains du Parti. [...] Le Parti communiste [...] incarne l’avant-garde du prolétariat, et la dictature doit rester entre ses mains. »