vignette|280px|La Ligue de l'intérieur (en bleu) et la Ligue du Litoral (en rouge), en 1831. La Ligue de l’intérieur, dite également Ligue unitaire, était une union politique et militaire conclue en 1830 par un ensemble de provinces argentines dominées alors par le Parti unitaire, savoir les provinces de San Luis, de La Rioja, de Catamarca, de Mendoza, de San Juan, de Tucumán, de Córdoba, de SaltaJujuy se trouvait encore sous la juridiction de la province de Salta, et le resta jusqu’à 1834, année où elle proclama son autonomie., et de Santiago del Estero. Ces provinces nommèrent pour leur Chef suprême militaire le général José María Paz et se proposaient de réunir un congrès constituant en vue de définir l’architecture politique nationale de l’Argentine, et auquel seraient aussi conviées les autres provinces du pays. Peu après, la Ligue eut à faire face aux provinces qui s’étaient en 1831 fédérées dans le Pacte fédéral (ou Ligue du Litoral), à savoir, dans un premier temps, Buenos Aires, Santa Fe et Entre Ríos, puis Corrientes, et plusieurs autres provinces ensuite. Il s’agit d’alliances temporaires d’opportunité, s’inscrivant dans une phase déterminée des guerres civiles argentines qui agitèrent le pays durant une grande partie du .

Genèse

Après la guerre de Cisplatine (1825-1828), qui conduisit notamment à l’indépendance de la Province orientale, actuel Uruguay, la situation politique en Argentine était marquée par la disparition du gouvernement central du président Rivadavia. Cet état de fait incita les provinces à se déclarer autonomes, ne consentant à déléguer au pouvoir central, en la personne du gouverneur de Buenos Aires, le fédéraliste Manuel Dorrego, que la seule compétence en matière de relations extérieures du pays. Plusieurs tentatives de convoquer un congrès en vue d’élaborer des structures politiques nationales (« organisation nationale ») sur une base fédéraliste furent certes entreprises mais n’aboutirent pas. C’est dans ce contexte que le Parti unitaire tenta de reprendre le pouvoir, en particulier en exploitant, pour susciter un soulèvement politico-militaire, le mécontentement des chefs militaires de l’armée nationale à la suite du traité de paix signé par Dorrego. En , le général Juan Lavalle, ayant renversé et fait fusiller Dorrego, s’empara du pouvoir à Buenos Aires ; peu après, le général José María Paz, originaire de Córdoba, se mit en mouvement avec une autre division des troupes nationales et, après avoir battu le gouverneur Juan Bautista Bustos à la bataille de San Roque, se rendit maître de Córdoba.

La guerre ainsi engagée se poursuivit avec des issues diverses au long de l’année 1829 ; si en effet les caudillos fédéralistes des provinces du Litoral surent vaincre Lavalle, Paz de son côté consolidait sa domination sur Córdoba en repoussant deux invasions menées par le caudillo de La Rioja, Juan Facundo Quiroga.

Le général Paz, ayant appris que la révolution avait échoué à Buenos Aires et dans le Litoral, proclama d’abord que son intention était de se maintenir dans sa province natale sans plus agresser les autres provinces, mais s’avisa ensuite de la nécessité d’occuper les provinces limitrophes pour assurer sa propre position politique à Córdoba. Les gouverneurs de Salta et de Tucumán furent les premiers à adhérer à la Ligue unitaire, pour ensuite prêter leur concours à l’occupation de provinces gouvernées ou influencées par des caudillos fédéralistes. C’est ainsi que quelques colonnes militaires purent, sans rencontrer de résistance notable, voire aucune résistance, s’emparer des provinces de San Juan, La Rioja, Mendoza et Santiago del Estero, pendant que des gouvernements fidèles à Paz furent portés au pouvoir également dans les provinces de Catamarca et de San Luis. Ainsi l’Argentine se retrouva-t-elle, du fait de la situation politico-militaire, divisée en deux zones clairement démarquées : le Litoral et l’intérieur.

Les gouvernements des provinces qui sympathisaient avec Paz, ou qui étaient dominées militairement par les troupes de celui-ci, envoyèrent leurs représentants à Córdoba, lesquels conclurent le un traité de paix et d’amitié, et une alliance défensive et offensive. Les signataires en étaient : pour Córdoba : Juan Antonio Saráchaga pour Catamarca : Enrique Araujo pour San Luis : le docteur José María Bedoya pour Mendoza : Francisco Delgado pour La Rioja : Andrés Ocampo

S’y joignirent ultérieurement Salta, Santiago del Estero, Tucumán et San Juan.

Un des objectifs déclarés de la Ligue était la mise en place d’un État national organisé, et proclamait à cet effet :

Organisation économique et politique

La réalité économico-sociale des provinces de l’intérieur était différente de celle des provinces du Litoral. Les guerres d’indépendance de l’Argentine avaient fortement perturbé la région, par un ensemble de facteurs : le commerce avec le Haut-Pérou avait été interrompu, sa main-d’œuvre était employée dans les armées, et le marché des provinces du Litoral lui échappait à cause de la supériorité compétitive des produits britanniques importésPerez Amuchástegui et autres (1972), Crónica Argentina, pp. 3 sqq, Buenos Aires, .. Économiquement se maintenait une production de type artisanal, tandis que les capitaux avaient été investis dans l’acquisition de terres, faisant naître nombre de grands domaines agricoles.

Confrontés à cet état de fait, les caudillos et gouverneurs de l’intérieur avaient hâte de voir s’instituer une organisation étatique nationale, propre à soutenir les économies régionales mais en même temps respectueuse des autonomies provinciales. C’est pour ces motifs que le gouverneur fédéraliste de Córdoba, Juan Bautista Bustos, avait plaidé des années durant pour la convocation d’un congrès ayant mandat de définir les structures capables de réunir les provinces au sein d’une république de type fédéral ; ses initiatives cependant se heurtèrent chaque fois aux réponses dilatoires des autorités successives de Buenos Aires. Avec l’avènement de Paz, la création d’un nouveau centre de pouvoir à Córdoba fut regardée par les élites provinciales de l’intérieur comme une étape possible en vue de l’instauration d’une certaine organisation supraprovinciale.

La situation politique dans les provinces de l’intérieur était précaire, car les autorités qui avaient fait allégeance à la Ligue ne pouvaient pas compter sur le soutien d’une majorité de la population. L’influence des caudillos d’idéologie fédéraliste persistaient, et ceux-ci, en mettant sur pied des troupes irrégulières, les montoneras, déclenchaient de fréquents soulèvements dans les zones rurales, y compris dans la province de Córdoba elle-même.

L’agitation politique liées aux antagonismes de l’époque condamnaient ces provinces à un état de désordre permanent, qui contrariait le progrès économique, pourtant fort limité avant la guerre déjà, et par là provoquait le mécontentement social, que les caudillos avaient beau jeu d’attiser. En pratique, chaque province membre de la Ligue continuait de se comporter de manière autonome, la situation politique du moment empêchant en effet une organisation interprovinciale plus substantielle de se mettre en place :

Le Pouvoir militaire suprême vignette|200px|José María Paz, militaire argentin natif de Córdoba et ancien combattant des guerres d’indépendance et contre le Brésil. Les provinces de l’Intérieur lui confièrent le Pouvoir militaire suprême.

La menace d’un affrontement militaire que faisaient peser les provinces du Litoral, dominées par les fédéralistes, porta les gouvernements de la Ligue de l’intérieur, le , à signer un Pacte d’union et d’alliance et de s’accorder en particulier à conférer au général Paz le Pouvoir militaire suprême (en esp. Supremo Poder Militar). Cela impliquait que toutes les parties participantes mettaient sous commandement unifié les troupes provinciales dont ils disposaient, de même que leur armement et équipement. Pour entretenir cette armée, qui devenait ainsi une armée conjointe chargée de la défense de l’ensemble du territoire coalisé, les gouvernements signataires mettaient à la disposition de Paz le quart de leurs recettesPerez Amuchástegui, op. cit.. Le traité, qui fut signé par les représentants des neuf provinces de la Ligue, prévoyait un délai de huit mois ; il était stipulé qu’avant ce délai la situation politique devait avoir abouti à une union nationale, auquel cas le traité cesserait de s’appliquer ; si au contraire aucun gouvernement national dans lequel la Ligue pourrait s’intégrer n’était survenu dans lesdits huit mois, les provinces signataires recouvreraient la maîtrise de leurs troupes, sauf dans l’éventualité d’une guerre.

Apposèrent leur signature sous ce pacteCelso, Ramón Lorenzo, De la crisis del año XX a la caída del Congreso. Volume 2, p. 136-137. Editorial Juris, 1997. , 9789508170644: Francisco Delgado, de Mendoza ; Dr. José María Bedoya, de San Luis ; José Rudecindo Rojo, de San Juan ; Manuel Tezanos Pinto, de Salta ; Dr. Manuel Berdia, de Tucumán ; Dr. Miguel Calixto del Corro, de Santiago del Estero ; Dr. José Gregorio Baigorria, de Córdoba ; Enrique Araujo, de Catamarca ; Ventura Ocampo, de La Rioja.

Le but de ce Pouvoir militaire suprême était d’unir les ressources, mais dans la pratique, les incursions des montoneras fédéralistes eurent pour effet de tenir occupées les troupes de ligne et les milices, qui en conséquence se retrouvèrent dispersées sur toute l’étendue du territoire de la Ligue.

Entre-temps, les provinces du Litoral œuvraient dans une direction semblable et convinrent également d’une défense mutuelle, dans le cadre de laquelle les gouvernements de Santa Fe, de Buenos Aires et de Corrientes coopérèrent pour étouffer les mouvements révolutionnaires en Entre RíosIl y eut deux révolutions entre fin 1830 et début 1831, motivées par des dissensions politiques internes, mais attisées par les émigrés unitaires établis dans la République orientale. Lors de la deuxième de ces révolutions, des troupes correntines concoururent à la défaite des révolutionnaires unitaires..

Deux visions de l’État argentin en face-à-face

Nonobstant l’état de guerre amorcé par la destitution de Dorrego le , les provinces continuaient de se gouverner elles-mêmes selon leurs principes et critères propres, indépendamment de leur adhésion réelle ou supposée au parti fédéraliste ou unitaire. Ainsi p.ex. le gouverneur de Córdoba, le général Paz, signa des traités d’amitié avec le caudillo fédéraliste de Santa Fe, Estanislao López, ce qui mit en fureur son homologue de La Rioja, Facundo Quiroga. Ensuite, Santa Fe et Buenos Aires tentèrent en 1830 de s’entremettre entre Paz et Quiroga, mais sans succès.

La Ligue de l’intérieur, au moment où elle fut constituée, proclama son intention d’œuvrer en faveur de structures politiques nationales (l’organisation nationale), la mise en place desquelles elle jugeait réalisable avant un délai de huit mois, selon ce qui fut annoncé lors de la nomination de Paz au Pouvoir militaire suprême. Paz au demeurant avait convié à la réunion des représentants provinciaux devant se tenir à Córdoba non seulement les provinces de l’interieur, mais aussi celles du LitoralRuiz Moreno Isidoro (2005), Campañas Militares Argentinas, p. 496. Buenos Aires, . Ces dernières toutefois repoussèrent l’invitation et intensifièrent au contraire les contacts qu’elles entretenaient déjà entre elles, inquiètes du pouvoir militaire de Paz, dont le génie s’était dévoilé dans les batailles de La Tablada, en , et d’Oncativo, en , remportées contre Quiroga, et qui à présent dominait neuf provinces.