Jean Lascaris Calophéros (en grec byzantin Ἰωάννης Λάσκαρης ὁ Καλόφερος), né vers 1325/30, mort à Chypre en 1392, est un aristocrate byzantin ayant surtout vécu dans les États latins de la Méditerranée de l'époque, rallié à l'Église catholique, grand brasseur d'affaires et diplomate au service notamment de la papauté.
Biographie On ignore quel était son lien de parenté avec la famille de l'empereur Théodore Lascaris (regn. 1205-1221)Dans l'usage byzantin, il suffisait d'une alliance matrimoniale entre deux familles pour que les membres de l'une puissent porter le nom de l'autre, notamment si elle était plus illustre. Dans ce cas, le protocole voulait que le nom de la famille alliée soit placé sans article entre le prénom et le patronyme, ce dernier étant précédé de l'article.. En tout cas, il est sûr que lui, son frère le moine, puis protosyncelleAdjoint du patriarche de Constantinople. de Constantinople, Maxime Calophéros, et sa sœur EudocieMariée à Andronic Agallon, allié à la famille Doucas. appartenaient à une famille de la haute aristocratie byzantine, jouissant d'une grande fortune. C'était un grand ami de Démétrios Cydonès, qui lui adresse treize lettres de sa correspondance conservée, et dont il partagea les options politico-religieuses pro-occidentales.
En 1362/63, il épousa Marie, fille de Mathieu Cantacuzène (et petite-fille de l'empereur Jean VI), un mariage qui contraria et inquiéta fortement l'empereur régnant Jean V Paléologue, à tel point que Calophéros fut forcé de s'exiler en 1363 et ne remit plus ensuite les pieds en terre d'Empire. L'union ne fut jamais consommée. La réaction de Jean V montre que la famille Calophéros était assez noble pour que le mariage ne soit pas une mésalliance pour les Cantacuzènes, et que d'autre part sa fortune pouvait constituer une menace pour la dynastie régnanteDémétrios Cydonès, lettre 73, 40-48 : « Ce que l'empereur te reprochait, ce n'étaient pas des bagatelles que des prières ou des discours auraient pu effacer. C'étaient au contraire des biens pour la conservation desquels il vivrait dangereusement tous les jours de sa vie. Car tu sais bien que les rois tiennent plus à leur couronne qu'à leur vie, et qu'ils pardonneraient peut-être à ceux qui attentent à leurs jours, mais que personne ne saurait obtenir le pardon à qui aurait commis l'autre délit. Et ton crime à toi, c'est d'être devenu l'ami de ceux qui n'aiment guère l'empereur, d'avoir convoité une alliance qui conviendrait à un empereur, et d'être devenu parent de ceux qui convoitent sa couronne. Car il te faudra embrasser leur cause dans l'espoir d'avoir part à leur futur bonheur, et avec ta fortune corrompre beaucoup de gens et les persuader de se rallier à la cause de tes nouveaux amis ». L'identité de la mariée est donnée par une lettre adressée le 18 avril 1365 par le pape Urbain V au patriarche latin de Constantinople Pierre Thomas.. Malgré cet exil, l'empereur ne priva d'ailleurs Calophéros ni de son rang sénatorial, ni de sa fortune.
Calophéros se lia peu après d'amitié avec le roi Pierre de Chypre, sans doute à Venise, où ce roi se rendit à la recherche d'alliés et de fonds pour mettre sur pied une croisade (il débarqua à Venise le ). Le roi donna à Calophéros une lettre de recommandation pour être reçu par le pape, et le noble byzantin se trouvait à Avignon le . À cette date, comme Cydonès, il était déjà rallié à la papautéUrbain V le précise dans sa lettre au patriarche Pierre Thomas.. À sa demande, Urbain V le recommanda par lettre au doge de Gênes Gabriele Adorno, puis aux autorités de la colonie génoise de Péra () : en effet, à cette date, Calophéros voulait s'installer à Péra pour obtenir ensuite sa grâce de l'empereurSelon la lettre du pape au doge, Calophéros désire habiter « in aliquo loco vestro de partibus Græciæ, donec ad gratiam imperatoris præfati redierit ».. À partir de ce moment, Calophéros allait se mettre à plusieurs reprises au service de la papauté.
Mais en fait, Calophéros accompagna le roi Pierre , le , quand il quitta Venise pour retourner à Chypre. Peu après, début octobre, il se trouvait dans la galère du roi, avec les proches de celui-ci, pendant la « croisade d'Alexandrie », qui fut un simple raid de pillage, avec un gros butin. Ensuite, il joua un rôle très important dans le royaume de Chypre sous le règne de Pierre , comme le montre la chronique de Léonce MachérasDans cette chronique, il est appelé (en dialecte chypriote de l'époque) « ὁ μισὲρ Τζουὰν Λάσκαρις ».. Il participa à plusieurs expéditions navales sur la côte sud de l'Asie mineure, comme commandant d'une galère de la flotte royaleCommander une galère dans une expédition militaire ne s'improvisant pas, on peut supposer qu'il avait déjà été officier dans l'armée byzantine.. En 1367, il épousa Marie de Mimars, veuve du noble chypriote Jean de Soissons ; celle-ci s'obligea curieusement envers lui pour la somme considérable de besants de Chypre, puis, ne pouvant s'exécuter, elle assigna tous les biens qu'elle détenait en gage à son mari ; en fait, il s'agissait très probablement d'un subterfuge, visant à assurer à Calophéros la jouissance de biens que sa nouvelle épouse détenait en douaire, et qu'ils ne puissent faire retour aux héritiers légitimes de Jean de Soissons. Toute l'opération (y compris le mariage lui-même) ne put se mener qu'avec le soutien du roi Pierre . Celui-ci avait octroyé à Calophéros le fief de Siria, dans le diocèse de Limassol.
Pierre fut assassiné le . Marie de Mimars mourut peu après (avant août 1370). Aussitôt Janot de Soissons et ses beaux-frères, Baudouin de Nores (mari de sa sœur Alise) et Léon de Lusignan (mari de sa sœur Marguerite) s'emparèrent par la force des biens et revenus qu'avaient détenus la défunte, et ils répudièrent la dette qu'elle avait contractée auprès de Calophéros. Sans doute pendant l'été 1370, ce dernier fut emprisonné sur une accusation de complot avec les Génois : en fait c'est la reine veuve Éléonore qui, accusant son beau-frère Jean, prince d'Antioche, d'être responsable de l'assassinat de son époux, avait fait appel aux Génois, mais Calophéros était sans doute de mèche avec elle. Pendant cette incarcération, les héritiers de Jean de Soissons obtinrent un verdict favorable à leur cause de la Haute Cour de justice du royaume.
La papauté s'activa rapidement pour obtenir la libération de Calophéros : le pape Urbain V, avant sa mort le , avait déjà fait deux démarches auprès du prince d'Antioche, vrai détenteur du pouvoir. Calophéros était encore en prison le , ainsi qu'en témoigne une nouvelle lettre de Grégoire XI ; il fut sans doute libéré au cours de l'année 1372 et quitta Chypre, chargé par la reine Éléonore d'une lettre pour son père le franciscain Pierre d'Aragon. Il s'arrêta en chemin en Morée, et le il se trouvait à Avignon auprès du pape Grégoire XI.
Calophéros avait été dépouillé aussi des fiefs que Pierre lui avait octroyés directement, et la curie pontificale intervint ensuite dès le , puis le , pour lui faire restituer ses biens. L'affaire fut confiée au cardinal Jean de Blauzac, qui cassa les jugements portés contre Calophéros, et condamna Janot de Soissons à florins d'or de dédommagement, et aux dépens ; quant aux deux beaux-frères Baudouin de Nores et Léon de Lusignan, il les condamna chacun à payer besants au Byzantin, et aussi aux dépens, tout en réservant les droits de Calophéros sur les biens de Marie de Mimars. Le , Grégoire XI s'adressa au doge de Gênes Domenico de Campofregoso, et le au roi Pierre II de Chypre, à la reine-mère Éléonore et au régent Jean d'Antioche pour leur demander d'agir pour que les verdicts du cardinal soient exécutés.
Pendant ce temps, en 1373 et 1374, Calophéros avait rempli différentes missions diplomatiques pour le compte du pape, entre autres auprès du roi de France Charles VCf. la lettre du pape au roi de France, datée du 24 mars 1373, lui recommandant Calophéros, « vir catholicus jam multis annis elapsis ac de illustri genere Lascariorum, de quo multi imperatores Græcorum fuerunt ». En réalité, il n'y a eu stricto sensu qu'un seul empereur portant le patronyme Lascaris, à savoir Théodore ., d'ailleurs restées infructueuses. Au début de l'année 1375, le pape le missionna à Gênes et à Chypre pour participer aux négociations de paix entre ces deux États. À Chypre, le régent Jean d'Antioche fut assassiné en mars 1375, ce qui rendait la situation plus favorable pour lui. Mais en mai, alors qu'il se trouvait à Gênes, il y fut incarcéré sur la base d'une accusation lancée par Janot de Soissons, qui y était comme otage chypriote, et les réseaux pontificaux durent encore se mobiliser pour le faire libérer. Le encore, Grégoire XI écrivait aux évêques de Nicosie et de Rhodes de s'activer pour faire exécuter les jugements de la justice ecclésiastique en faveur de Calophéros.
À une date postérieure inconnue (avant 1388), un accord à l'amiable finit par être conclu entre ce dernier, Janot de Soissons et Baudouin de Nores. En revanche, aucun accord n'intervint avec Léon de Lusignan, devenu en 1373 le roi Léon VI d'Arménie. Mais sa capitale, Sis, tomba le aux mains des Mamelouks, et la famille royale fut emmenée en captivité au Caire, où la reine, Marguerite de Soissons, et deux des enfants moururent. Léon de Lusignan ne fut libéré qu'après versement d'une très forte rançon en octobre 1382. Ayant perdu son royaume, il était bien décidé à faire valoir ses droits sur ses anciens biens. Il obtint notamment l'appui du roi Jean d'Aragon, qui le se fendit d'une lettre à Jacques de Chypre pour qu'il lui envoie copie du jugement rendu par la Haute Cour de l'île, au temps du régent Jean d'Antioche, au sujet du différend entre Marguerite de Soissons et Calophéros.
En s'arrêtant en Morée, en 1372, Calophéros y avait contracté un troisième mariage, avec Lucie, fille d'Érard III le Maure, seigneur d'Arcadia, l'un des principaux barons de la Morée franque ; le contrat fut signé, la noce eut lieu, mais apparemment Érard et Calophéros se brouillèrent juste après, car le second repartit vers l'Occident sans sa nouvelle épouse. Arrivé à Avignon (en février 1373), il s'en plaignit au pape, qui intervint là-dessus aussi de manière répétée : en écrivant dès le à l'évêque de Modon, puis en demandant à l'archevêque de Naples d'enquêter sur l'affaire, puis en écrivant directement à Érard le , et le même jour à la reine Jeanne de Naples, suzeraine de la Morée franque ; il ordonna aux évêques de Modon et de Coron d'engager une procédure contre Érard s'il s'entêtait à ne pas vouloir exécuter le contrat de mariage. Un procès eut lieu en 1375 devant Bernard de Rodez, archevêque de Naples, qui ordonna à Érard de livrer sa fille et le condamna à verser un dédommagement de ducats à Calophéros. Ce dernier emmena sa femme, mais un appel fut interjeté début 1376 devant le cardinal Jean de Blauzac, qui confirma le verdict de l'archevêque.