La bataille de Smolensk, livrée les 16 et , opposa une partie de la Grande Armée de Napoléon — environ au total, dont près de engagés dans l’action — aux forces russes du général Mikhaïl Barclay de Tolly et du prince Piotr Bagration, fortes d’environ , dont participèrent directement aux combatsMikaberidze, The Battle of Smolensk, p. 22–24..
Smolensk, importante place fortifiée sur la rive sud du Dniepr, constituait une position stratégique majeure couvrant la route de Moscou. Après plusieurs semaines de retraite, le haut commandement russe décida d’y concentrer les deux armées occidentales. Le , les avant-gardes françaises atteignirent la ville, tandis que le 2ᵉ armée de l’Ouest de Bagration arrivait du sud et que la 1ʳᵉ armée de Barclay de Tolly s’en approchait du nord. Les premiers engagements eurent lieu le , principalement autour des faubourgs méridionaux et des murailles. Les assauts les plus violents furent lancés le , au terme desquels les Russes se replièrent dans la nuit, incendiant surtout les faubourgs tandis que l’intérieur de la ville fut moins touché.
La victoire demeura tactiquement indécise : les Français prirent possession d’une ville presque entièrement détruite, tandis que l’armée russe, restée intacte, échappa à l’encerclement.
Depuis le début de l’invasion, la Grande Armée avançait en territoire russe sans parvenir à imposer une bataille décisiveZamoyski, 1812. Napoleon’s Fatal March on Moscow, p. 215-218.. Les 1ʳᵉ et 2ᵉ armées de l’Ouest, commandées par Barclay de Tolly et Bagration, se replièrent en direction de Smolensk, préservant leur cohésion au prix d’une longue retraite à travers des régions déjà ravagéesBogdanovich, Istorija Otetšestvennoj vojny 1812 goda, t. II, p. 64.. Ce retrait alimenta de fortes tensions : tandis que Bagration et plusieurs généraux réclamaient une bataille ouverte, Barclay, fidèle aux directives impériales, privilégiait une stratégie d’usure destinée à gagner du tempsMikaberidze, Russian Officer Corps, p. 78-79..
Après le combat de Saltanovka (), la 2ᵉ armée renonça définitivement à la route directe de Mogilev, tenue par Davout, et franchit le Dniepr à Novy Bykhov avant d’entreprendre une large manœuvre de contournement par Mstislavl. Cette marche de plus de deux cents kilomètres permit à Bagration d’échapper à l’interception recherchée par Napoléon et de rejoindre Smolensk sans repasser par les axes tenus par Davout.
Bagration atteignit les abords de Smolensk dès le , et Barclay y était déjà installé depuis le . Les commandants en chef ont établi une coordination opérationnelle complète avant même que Napoléon ne perçût leur concentrationVUA, vol. XVII, p. 150-157 ; Kazantsev, « Smolensk : Manevry protivoborstvujuštšikh storon »..
Au début d’août, les troupes russes consolidèrent leur position autour de Smolensk, tandis que les forces françaises demeuraient encore dispersées : Davout à Doubrowna, Junot à Orsha, Poniatowski à Mogilev, Napoléon à Vitebsk, Eugène à Surazh et Ney à Liozna.. Ce déploiement sur un front très large retarda la concentration française.
Lorsque les avant-gardes de la Grande Armée apparurent enfin devant Smolensk le , Napoléon espérait provoquer la bataille décisive qu’il recherchait depuis le début de la campagneThiers, Histoire du Consulat et de l’Empire, t. XIV, p. 238..
La bataille
thumb|left|Napoléon et le prince Poniatowski le lors de la bataille de Smolensk (Jean-Charles Langlois, 1839). Il ne prit cependant pas part lui-même à la campagne de 1812 ; son œuvre est une reconstitution artistique ultérieure, fondée sur des sources secondaires et sur l’imagination militaire.
Premiers combats – 16 août 1812
À l’aube du (dimanche), les forces françaises atteignirent les faubourgs orientaux et méridionaux de Smolensk. Les troupes de Davout (I Corps), Ney (III Corps), et du corps polonais de Poniatowski (V Corps) furent déployées pour attaquer les principales portes, y compris celles donnant sur les faubourgs et les accès vers le Dniepr, et franchir les fossés secs qui protégeaient la ville du côté sud, tandis que l'artillerie s'était positionnée sur les hauteurs derrière eux. Les Russes, retranchés derrière les remparts et dans les faubourgs, opposèrent une vive résistance. Sur la rive gauche du Dniepr, l’espace réduit entre le fleuve et l’enceinte ne permettait pas de déployer des troupes en ordre de bataille. Les Russes conservèrent le contrôle des ponts, ce qui facilita l’acheminement de renforts et leur installation sur les remparts.
La journée se limita toutefois à des tirs d’artillerie et à quelques escarmouches : Barclay refusa de s’engager dans une bataille générale à découvert, préférant tenir les positions fortifiées et préserver ses forces. Au soir, les lignes restaient pratiquement inchangées : la ville demeurait aux mains des Russes, et le choc décisif n’eut lieu que le lendemain.
Deuxième journée – 17 août 1812 thumb|gauche|Kremlin de Smolensk, côté est, avec vue sur la rive nord.
Dès le matin du (lundi), Napoléon ordonna une série d’attaques coordonnées contre les points faibles supposés des défenses. Ney et Davout renouvelèrent leurs assauts contre les portes méridionales, tandis que Poniatowski mena ses Polonais contre la citadelle occidentale. Vers le milieu de l’après-midi, l’artillerie française, massée sur la rive gauche, ouvrit un feu nourri qui provoqua de nouveaux foyers d’incendie à l’intérieur des murs. Les combats furent particulièrement acharnés dans les faubourgs, où plusieurs redoutes changèrent de mains à plusieurs reprises. La journée se distingua par de violents échanges d’artillerie et par des assauts locaux, repoussés avec de lourdes pertes des deux côtés.
Malgré la pression, Barclay de Tolly parvint à contenir les percées et à éviter l’encerclement. Vers la fin de l’après-midi, l’incendie se déclara dans plusieurs quartiers — peut-être allumé par des tirs d’artillerie ou par les Russes eux-mêmes afin de couvrir leur défense — enveloppant Smolensk d’un épais nuage de fuméeMikaberidze, Battle of Smolensk, p. 41-42. Dans la nuit du 17 au , l’armée russe se replia de manière ordonnée vers l’est, traversant le Dniepr et détruisant une partie des ponts sur le Dniepr. Les arrière-gardes, appuyées par l’artillerie, couvrirent la retraite et mirent le feu à plusieurs quartiers pour ralentir la progression ennemieMikaberidze, op. cit., p. 53.
Selon le général Antoine Dedem van Gelder, la journée du coûta de nombreuses vies, « et sans doute plusieurs milliers d’hommes furent envoyés à la mort inutilement ; car dès quatre heures de l’après-midi, il y avait des signes que l’ennemi se préparait à incendier et à évacuer la ville, bien que les combats fussent encore acharnés ». Le général Joseph Marie Dessaix, dont la division faisait partie de la réserve, nota qu’il n’avait pas été autorisé à participer aux combats du Étude historique sur la Révolution et l'Empire en Savoie. Le général Dessaix, sa vie politique et militaire, p. 245..
Galerie
Résultat vignette|Battaille de Smolensk, le 18 aout 1812, vu du Nord par Albrecht Adam vignette|Ce pont a été détruit en 1812 ; Le Kremlin de Smolensk est située sur la rive gauche, ou rive sud.
Contexte immédiat Après l’assaut du , les Russes évacuèrent Smolensk dans la nuit du 17 au 18 pour éviter l’encerclement. La ville passa sous commandement français, mais l’ennemi conservait son armée intacte et se retira en bon ordre vers l’est.
Le au matin, les Français occupèrent Smolensk, mais trouvèrent une ville largement incendiée et dépourvue de ressources. Selon Caulaincourt, l’arsenal avait toutefois été épargnéA. de Caulaincourt, Mémoires, t. I, p. 395.. Bien que la ville fût un point fortifié important sur la route de Moscou, sa destruction limita fortement son utilité comme base d’approvisionnement.
Plusieurs contemporains critiquèrent la bataille. L’officier de santé Louis-Guillaume Puybusque, auteur du récit le plus détaillé sur Smolensk, affirma que « Robinson Crusoé était mieux loti sur son île » et que tout vivres trouvé à Smolensk fut immédiatement envoyé vers l’armée, concluant qu’« il avait été une grande erreur d’entreprendre cette expédition ». Pour le général Jomini l’attaque fut « mal conçue » et ne rapporta que peu de résultatsA. H. Jomini, Précis de l’art de la guerre, chap. 28.. Le général de Vaudoncourt jugea également que la manœuvre manquait de coordination et que l’emploi de l’artillerie n’avait pas permis de percer les défensesG. de Vaudoncourt, Histoire des campagnes de 1812, 1813, 1814, t. I, p. 214-216.. Du côté russe, le général Iermolov décrivit en détail la défense de la ville et la retraite sur la rive droite du Dniepr dans la nuit du 17 au A. P. Iermolov, Mémoires, trad. fr., p. 253-255..
Les rues, magasins et caves étaient pour la plupart vides, mais les soldats trouvèrent de grandes quantités de pommes et d’autres fruits ; Dedem de Gelder mentionna avoir mangé une pêche, une ananas, tout en regrettant de ne pas avoir eu de soupe. Les officiers français interdirent le pillage des églises et tentèrent de maintenir un certain ordre. Le , le calme revint partiellement dans la ville. Les habitants restants regagnèrent leurs maisons — ou ce qu’il en subsistait. À la fin du mois, une épidémie de dysenterie éclata, causée par la présence de cadavres en décomposition et le manque d’eau potable.
Bilan humain thumb|Carte en couleurs du XIXᵉ siècle représentant la bataille de Smolensk (1812), dans M. de Norvins, Histoire de Napoléon, t. III (1834), planche en regard de la p. 302.
Les estimations des pertes divergent nettement selon les sources : les bulletins officiels français minimisèrent fortement les chiffres; Thiers et Zamoyski évaluent les pertes françaises autour de hommes mis hors de combat ; Buturlin avance pertes du côté français contre russes; Dominique-Jean Larrey, chirurgien en chef de la Garde, évoque environ blessés (Français et Russes) pris en charge dans bâtiments transformés en hôpitaux. Larrey nota qu’il dut utiliser du parchemin et du papier provenant des archives de l’État pour faire des pansements et des attelles, faute de matériel médical adéquat.
État de la ville La question de l’ampleur des destructions est débattue. Jomini écrit qu’« à Smolensk, à peine la moitié de la ville fut détruite », nuance importante face au récit des bulletins. Les témoignages médicaux décrivent en revanche une situation humanitaire catastrophique : improvisions de pansements, manque de subsistances et afflux de milliers de blessés, selon Larrey.
Portée stratégique La prise de Smolensk fut une victoire officielle, mais un échec stratégique : Napoléon n’obtint pas la bataille décisive espérée et la retraite russe se poursuivit. Les historiens soulignent le décalage entre le succès tactique du et l’absence de décision stratégique.
Conséquences immédiates Le , l’arrière-garde russe fut de nouveau affrontée à Valoutina Gora (Loubino). Sur le plan administratif, Smolensk fut d’abord gouvernée par le général Joseph Barbanègre, puis — quelques semaines plus tard — par Jomini, qui prit le le commandement militaire de la place et l’organisation des colonnes et convois de ravitaillement.
Historiographie
vignette|Devant Smolensk le 20 août, par Albrecht Adam
Plusieurs interprétations historiographiques mettent en lumière des aspects différents de la bataille de Smolensk.
Selon l’historien autrichien August Fournier, Napoléon commit une erreur stratégique en attaquant Smolensk de front au lieu de contourner la ville pour couper la route de Moscou. Cette décision constitua, à ses yeux, une occasion manquée de détruire l’armée russeAugust Fournier (1850–1920), historien autrichien spécialiste de l’époque napoléonienne, professeur à l’Université de Vienne. Son ouvrage en trois volumes, Napoleon I. Eine Biographie (Vienne/Leipzig, F. Tempsky, 1904–1906), constitue une référence classique de l’historiographie germanophone sur Napoléon. Voir t. 3, p. 98-100..