vignette|Vitrail de l'étoile de David sur le mur ouest de la synagogue ashkénaze Schneider à Istanbul, anciennement atelier de tailleur, transformée en galerie d'art en 2001.. L’histoire des Juifs en Turquie ou, plus précisément, dans le territoire turc actuel, remonte à l'Antiquité. En 2016, on compte Juifs en Turquie . Leur nombre a depuis baissé, certains ayant quitté la Turquie en partie en raison des purges massives depuis 2016.
Une longue histoire vignette|Costumes de Juifs de Brousse (vilayet de Hudavendighiar), 1873 Les Juifs ont habité le territoire de l'actuelle Turquie dès le : ils sont appelés Mizrahites ou Mizrahim, c'est-à-dire « orientaux », ou Romaniotes, en référence à l'Empire romain où ils vivaient dans l'Antiquité classique et durant la période byzantine. Non loin de Smyrne, en Lydie, se trouvent les ruines de la synagogue de Sardes, une des plus grandes de l'Antiquité.
Les Juifs d'Anatolie et de la Péninsule Ibérique musulmane ont joué un rôle important dans la transmission du savoir antique : ainsi, l'empereur Romain Lécapène (870-948) envoie bibliothèques et traducteurs à Hasdaï ibn Shaprut, ministre du calife de Cordoue, Abd al-Rahman III, d'où ce savoir diffusera, par des lettrés comme Gerbert d'Aurillac futur pape, à l'Occident chrétienH. Floris Cohen, The Scientific Revolution : A Historiographical Inquiry, chap. « The Emergence of Early Modern Science », University of Chicago Press 1994, p.395Nikolaos G. Svoronos, Ιστορια των μησων χρονων, Athènes, 1955 ; Histoire du Moyen Âge, P.U.F. 1956.. La plupart de ces traducteurs (en arabe tourdjoumân ou turǧumānTurǧumān : « interprète, traducteur », dér. de tarǧama « traduire » (cf. drogman, targum : traduction de la Bible hébraïque) ( qui a donné en français « truchement » et se trouve à l'origine du patronyme ) étaient juifs, avec des patronymes comme Calonymos, Chryssologos, , Mellinis, Siffrès…L'étymologie de tourdjoumân pourrait dériver du verbe hittite tarkummai- (« annoncer, traduire ») : voir .. Un voyageur français du remarque que les Juifs parlent tous ordinairement quatre ou cinq langues (polyglottes) et certains d'entre eux, jusqu'à douze langues différentes (hyperpolyglottes).left|thumb|alt=Carte de la Méditerranée orientale avec en vert l'Empire ottoman|upright=1.5|Au , les communautés juives de l'Empire ottoman rayonnent sur tout le Levant. Au , la population juive de Constantinople représente 10 % des habitants.
En 1453, la ville est conquise par l'Empire ottoman, qui en fait sa capitale.
Au , de nombreux Juifs se réfugient dans l'Empire ottoman à la suite de l'expulsion des Juifs d'Espagne par Isabelle la Catholique. Ils auraient été 120 000 à quitter l'Espagne dont 90 000 à être accueillis dans l'Empire ottoman par le sultan Bayezid II. Ce sont les Séfarades, c'est-à-dire Espagnols, qui assimilent progressivement les Romaniotes (lesquels passent ainsi, du Talmud de Jérusalem, à celui de Babylone).
À partir du , arrivent également des populations ashkénazes, c'est-à-dire allemandes (en fait, des Juifs d'Occident), dont fait partie le rabbin (ou Isaac Zarfati, patronyme qui signifie « français »Letter of Rabbi Isaac Zarfati, datée de 1454 environ, sur [turkishjews.com]) qui fut grand-rabbin d'Edirne.
En tant que dhimmis et en tant que juifs, les Juifs sont soumis à plusieurs taxes et impôts : la djizia / cizye (capitation), le kharâj / haraç (impôt foncier sur la terre), l'ispençe (impôt foncier par chef de famille) et le rav akçesi (« taxe rabbin »). Quand l'ispençe imposé aux non-musulmans de la Morea dans le Péloponnèse, passe de 20 à 25 akçes entre 1480 et 1512 - niveau confirmé par le tahrir defter de 1583 -, les veuves peuvent avoir payé un taux réduit et les Juifs peuvent avoir payé 125 akces ; cependant, les Juifs de Selanik (Thessaloniki) sont exemptés de l'impôt rav akçesi par un muafname après la conquête de la ville par Murad IIZachariadou, Elisavet (1992). The Via Egnatia under Ottoman rule (1380-1699). Crete University Press. Parfois, les dirigeants locaux prélèvent également des impôts pour eux-mêmes, en plus des taxes envoyées à la Sublime Porte. Dans d'autres cas, des taxes locales sont imposées aux non-musulmans spécifiquement pour encourager la conversion à l'islam. gauche|vignette|Zarina, femme juive de Smyrne (av. 1881) vignette|Ancienne localisation de communautés juives en Anatolie
Les pogroms des cosaques sur les marges occidentales de l'Empire russe provoquent aussi des vagues d'immigration ashkénaze dans l'Empire ottoman, notamment vers Salonique et Istanbul.
Les Juifs faisant partie des les « Gens du Livre » (ahl al-Kitab), s'installe le système spécifique et restrictif (on dirait de nos jours par anachronisme « discriminatoire ») des millets, terme venant de l'arabe milla ou mellah, signifiant « communauté confessionnelle » (également parfois nommée taïfa), à partir du règne de Mehmet II le Conquérant (1432-1481). Après le Rum milleti, reconnu dès 1453 et correspondant à l'Église orthodoxe, le second millet arménien (millet-i sadika) en 1461 pour une juridiction sur tous les chrétiens d'Orient (assyriens, coptes, syriaques, catholiques et bogomiles), arrive le troisième, le millet juif, dès la fin du siècle, mais sans charte officielle avant 1839. Le système des millets pousse « les membres (des) groupes (chrétien et juif) à développer des habilités mercantiles qui garantirent à beaucoup d'entre d'eux un niveau de vie très aisé, à un pourcentage même supérieur à celui de la population musulmane ».
Au , Joseph Nassi est le premier gouverneur juif en Turquie comme Seigneur de Tibériade. À cette époque, le voyageur français Pierre Belon remarque que les Juifs doivent porter un turban jaune alors que celui des Turcs est blanc.
Au , Sabbataï Tsevi fut considéré par ses partisans, les Sabbatéens, comme le messie mais ces derniers passèrent finalement à l'islam. Leurs descendants sont les Dönme.
La Famille Camondo, initialement chassée d'Espagne pendant l'Inquisition, participe activement à la modernisation du système bancaire turc ottoman. Elle a pour patriarche Abraham Salomon Camondo, né à Constantinople, au , dont la tombe se trouve au cimetière juif de Hasköy. Voir : Banque de Constantinople (1847-1852), dette publique ottomane, Banque ottomane (1856-2001), (1886, famille Allatini), Moïse Allatini (1809-1882)...
À Istanbul Dans la capitale, l'histoire des Juifs se construit essentiellement dans les quartiers de Galata et Hasköy.vignette|Escaliers Camondo à IstanbulNon loin des « escaliers de Camondo », de style art-nouveau (situés dans la rue des Banques / Bankalar caddesi de Karaköy), se trouve la synagogue ashkénaze Schneider qui cesse de fonctionner en 1964, anciennement atelier de tailleur, dont la transformation en galerie d'art en 2001 est financée par la communauté ashkénaze. La synagogue Neve Shalom est fondée en 1951 et bien qu'ayant été la cible de plusieurs attentats, reste en fonctionnement partiel de nos jours. Seule la synagogue ashkénaze sert à une minorité de Juifs d'origine ashkénaze.
C'est également à Istanbul que se trouve l'actuel musée juif, inauguré en 2001.
Hakham Bachi gauche|vignette|Haham başı, Grand-rabbin d'Istanbul (v. 1790) Il y avait à Constantinople (Istanbul) un Hakham Bachi, en turc ottoman : Hahambaşı, en hébreu , de hakham ("sage" en hébreu) et de baş ("tête" en turc) qui était le chef religieux de tous les Juifs de l'Empire, et en outre chaque communauté importante (géographique ou traditionnelle, comme les Juifs Mizrahim d'Égypte et d'Irak, les Romaniotes ou les Séfarades) avait son propre Hakham Bachi particulier. vignette|Juifs turcs, v. 1900Une exception notable fut la puissante communauté juive de Salonique dont la direction générale était confiée à un groupe de rabbins choisis par les multiples communautés. Cette institution fut cependant abolie à la fin du et les communautés de Salonique entrèrent dans le cadre classique des Hakham Bachi. En 1889, Makhlouf Eldaoudi devient Hakham Bachi, chef religieux des communautés séfarades.
Positionnement vignette|Boulanger posant devant sa « boulangerie américaine » indiquée en arménien, ladino (caractères hébraïques), anglais, turc, grec et russe, à Ortaköy, Istanbul (1922) Durant le , quelques Juifs turcs comme Emmanuel Carasso rejoignent le mouvement des Jeunes Turcs, mais beaucoup d'autres, craignant les crispations nationalistes et constatant la montée consécutive de l'antisémitisme, préfèrent émigrer et s'installer en France où ils s'implantent principalement à Paris dans les , et arrondissements.
Seconde Guerre mondiale Pendant la Seconde Guerre mondiale, la Turquie est neutre. Elle refuse de livrer à l'Allemagne nazie les Juifs qui ont trouvé refuge sur son territoire., mais elle doit aussi faire face aux pressions exercées par le Royaume-Uni pour empêcher les Juifs d'aller en terre d'Israël, où les Britanniques cherchent à apaiser les Arabes de Palestine mandataire.
Le , le Struma, bateau sous pavillon panaméen, affrété par une compagnie grecque et rempli de plus de juifs fuyant la Roumanie et la Bulgarie, arrive à Büyükdere près d'Istanbul où seule une femme sur le point d'accoucher, huit passagers ayant déjà des visas britanniques pour la Palestine et 28 enfants sont autorisés à débarquer. Les autres, considérés par le consulat britannique comme « citoyens de pays ennemis »Déclaration de Harold MacMichael, haut-commissaire britannique pour la Palestine. se voient refuser les visas. Le navire n'ayant plus ni chauffage, ni eau courante, est mis en quarantaine ; les associations juives de la ville ravitaillent les passagers. Le , la marine turque remorque le Struma (dont les occupants avaient saboté la machine pour l'empêcher de repartir) en mer Noire, à deux kilomètres de la côte turque où le sous-marin soviétique SC 213 le torpille le lendemainAprès la chute du rideau de fer, la Russie présenta à Israël des excuses pour cette “tragique erreur”, affirmant que le SC 213 avait pris le Struma pour un navire allemand, mais les organisations sionistes (Yichouv, Lehi, Irgoun) n’ont pas cru à une erreur, car le Struma à la dérive était un très vieux navire (âgé de 75 ans) à la silhouette très reconnaissable, et sa situation était parfaitement connue des Alliés ; de plus, la Kriegsmarine n’avait en mer Noire qu’une vingtaine de Räumboote, une dizaine de Schnellboote et six U-boot de type IIB : absolument rien qui ressemble au Struma : Timothy C. Dowling, Russia at War, ABC-CLIO Publishing, 2014, . : en l'absence de secours, l'équipage et tous les passagers sauf un, sont noyésLe Struma sur le site du Mémorial de Yad Vashem. (voir Tragédie du Struma) vignette|Groupe de nouveaux immigrants venus de Turquie, arrivant au kibboutz Maabarot, 1943 À la suite de cette tragédie, les autorités autoriseront les réfugiés juifs à rester « en transit » sur le sol turcCharles Enderlin, Par le feu et par le sang. Le combat clandestin pour l'indépendance d'Israël, Albin Michel, 2008, . et la Turquie devint une plaque tournante du sauvetage des Juifs, ce qui n'empêche pas la tragédie du navire Mefküre de même nature que celle du Struma.
C'est à Istanbul que Joel Brand négocie avec les Allemands dans l'espoir de sauver les Juifs hongroisDictionnaire de la Shoah, .. À Çesme et à Izmir, Moshé Agami chargé au sein du Mossad de l'émigration, organise, en lien avec les résistants grecs de l'ELAS, les services secrets britanniques et des diplomates grecs, le sauvetage de 3000 juifs grecs.
En 1942, le gouvernement turc met en place le Varlık Vergisi, impôt sur la fortune uniquement pour les non-musulmans, qui signifie pour beaucoup d'entre eux, Juifs ou non, la liquidation de leur(s) entreprise(s) et de leurs biens personnels. Et pour ceux qui ne sont pas en mesure de payer, les « insovables », la déportation, en partie dans les camps d'Aşkale, province d'Erzurum.
Depuis 1945 vignette|Synagogue pour les émigrés turcs, Beer Sheva (Israël)|gauche