Monique Wittig, née le à Dannemarie (France) et morte le à Tucson (États-Unis), est une romancière, philosophe, théoricienne et militante féministe lesbienne française. Elle a joué un rôle majeur dans le développement de la théorie féministe, notamment avec le concept de « contrat hétérosexuel ». Son œuvre littéraire se distingue par une recherche stylistique et sémantique visant à dépasser la distinction de genre.
Biographie Enfance et formation Monique Wittig naît le à Dannemarie, dans le Haut-Rhin, au sein d'une famille d'origine modeste, catholique pratiquante et conservatrice. Sa sœur, Gille Wittig, née en 1938, est peintre et partage son engagement féministe. Après l'annexion de l'Alsace par l'Allemagne, la famille s'installe à Audincourt (Doubs), puis près de Rodez (Aveyron), et enfin en région parisienne, où Monique et Gille sont scolarisées dans un lycée expérimental. Après le baccalauréat, Monique Wittig obtient une licence de lettres à la Sorbonne. Elle suit également un cursus de chinois à l'Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO)..
Elle soutient un doctorat en 1986 après avoir présenté sa thèse intitulée « Le Chantier littéraire : témoignage sur l'expérience langagière d'un écrivain » sous la direction de Gérard GenetteLecteurs : Louis Marin et Christian Metz. à l'École des hautes études en sciences sociales. Elle y définit sa position d'écrivaine et analyse son processus d'écriture. Pour ce faire, elle reprend ses propres œuvres, telles que Les Guérillères ou L'Opoponax. Cette étude se conclut par une réflexion sur le genre grammatical et son articulation avec le genre social. Cette thèse aboutit à .. Elle constitue également un hommage de Monique Wittig à Nathalie Sarraute, dont elle est l'amie depuis 1964« Avant-propos », Sande Zeig, Le Chantier littéraire, Presses universitaires de Lyon, 2010, .. Sa thèse, plusieurs fois remaniée, est publiée à titre posthume en 2010« Histoire éditoriale », Audrey Lasserre, in Monique Wittig, Le Chantier littéraire, Presses universitaires de Lyon, 2010, ..
Engagement féministe Monique Wittig devient une figure importante du féminisme à partir des années 1970.
Les Petites Marguerites En 1968, elle s'engage dans le mouvement de contestation étudiant et ouvrier.. Après avoir constaté que les hommes avaient davantage de pouvoir au sein de ces luttes et refusaient de le partager avec les femmes, elle milite pour un nouveau mouvement féministe en non-mixité. Elle initie notamment des réunions avec Antoinette Fouque, Josiane Chanel et Suzanne Fenn, qui donneront lieu à la création des Petites Marguerites, groupe de femmes maoïstes, révolutionnaires et altermondialistes.
Le groupe de Vincennes En 1970, elle organise avec le soutien de Margaret Stephenson (Namascar Shaktini), Marcia Rothenburg et Gille Wittig une réunion à la faculté de Vincennes. La réunion a pour but de préparer une manifestation. À cette occasion, il est décidé de constituer une assemblée de femmes en non-mixité. Là se crée le « Groupe de Vincennes ». À la suite de cette action, en , Monique Wittig rédige pour le mensuel L'Idiot international le manifeste, qui sera fondateur pour le MLF, « Combat pour la libération de la femme »« Combat pour la libération de la femme », L'Idiot international, , Paris, Londres, mai 1970, ; « For a Women's Liberation Movement », traduction en anglais de Namascar Shaktini, On Monique Wittig, Theoretical, Political and Literary Essays, University of Illinois Press, Urbana et Chicago, 2005, ., dont le titre a été modifié par le journal. Le titre original était « Pour un mouvement de libération des femmes »., sous lequel cosignent le manifeste Margaret Stephenson (Namascar Shaktini), Marcia Rothenburg et Gille Wittig.
Le MLF Le , Les Petites Marguerites, en compagnie du groupe Féminisme, Marxisme, Action (FMA) et d'autres militantes féministes, déposent une gerbe à la mémoire de la femme du soldat inconnu à l'Arc de triomphe Gille Wittig, Ma sœur sauvage, texte et photos, Ateliers de Normandie, 2008, 48 p.« Un salut majeur à Monique Wittig, héroïne de notre histoire », Génération MLF 1968-2008, éditions des femmes, 2008, dédicace, .Jacqueline Feldman, « De FMA au MLF », Clio, Femmes, Genre, Histoire, .. Elles portent une banderole « Un homme sur deux est une femme. » Une dizaine de manifestantes sont arrêtées. Une scission s'opère très vite au sein du MLF entre les féministes qui créeront le groupe Psychanalyse et Politique (Psych et Po), représenté par Antoinette Fouque, et celles qui deviendront les féministes matérialistes dont fait partie Monique Wittig.
Monique Wittig raconte ses débuts au MLF dans un entretien recueilli en 1979 par la sociologue et militante Josy Thibaut, resté inédit jusqu'en 2008. En réaction au dépôt d'une association MLF et de la marque et du logo à l'INPI par Antoinette Fouque (avec Sylvina Boissonnas et Marie-Claude Grumbach), elle affirme : Elle place quatre femmes à la première réunion d' qu'elle a convoquée : Josiane Chanel, Suzanne Fenn et Antoinette Fouque chez qui la réunion a lieu. Le groupe s'agrandit et les réunions suivantes ont lieu rue de Vaugirard chez Monique Wittig« La réunion de huit pour moi, c'est la deuxième, quelqu'un pourrait me contredire, je n'y verrai pas d'inconvénient. Mais je me souviens que cette réunion a eu lieu chez moi, et chez moi, c'était des chambres louées par Marguerite Duras. », Monique Wittig raconte, ProChoix , décembre 2008, .Le jour où… le MLF est né dans un petit studio, par Antoinette Fouque, propos recueillis par Pépita Dupont, Paris Match, 28 octobre 2008..
Autres groupes En , Monique Wittig participe à la fondation du groupe féministe radical les Féministes révolutionnaires qui deviendra en 1971 les Gouines rouges, premier groupe lesbien constitué à Paris. Celui-ci regroupe les lesbiennes de Féministes révolutionnaires, ainsi que celles qui ont quitté le Front homosexuel d'action révolutionnaire (FHAR), jugé trop misogyne par certaines militantes, que Wittig avait elle-même cofondé.. Pour Wittig comme pour d'autres lesbiennes qui ont rejoint les Gouines rouges, le FHAR a tendance à invisibiliser les vécus et revendications des lesbiennes.
La même année, elle signe le Manifeste des 343 pour le droit à l'avortement, publié par le Nouvel Observateur« La liste des 343 Françaises qui ont le courage de signer le manifeste "Je me suis fait avorter" », Le Nouvel Observateur , 5 avril 1971, couverture..
Elle a également fait partie du collectif qui publie la revue Questions féministes, l'une des revues féministes majeures en France à la fin des années 1970 fondée, entre autres, par Simone de Beauvoir. Elle participe à la revue américaine , destinée à faire connaître les articles français parus dans Questions féministes.
Les États-Unis En 1976, elle s'installe aux États-Unis avec sa compagne Sande Zeig, à la suite de sa marginalisation au sein du MLF du fait de son lesbianisme. D'après Ilana Eloit, chercheuse au CNRS :
thumb|redresse|Tombe de Monique Wittig au cimetière du Père-Lachaise (division 89). Aux États-Unis, elle travaille comme professeure invitée et écrivaine en résidence dans plusieurs universités, notamment le Vassar College et l’université de Californie à Berkeley. En 1990, Wittig devient professeure au département d'études françaises à l'université de l'Arizona, située à Tucson puis au département des .. Elle y meurt le à l'âge de 67 ans, des suites d'un arrêt cardiaque., consécutif à une crise cardiaque.
Elle est inhumée au cimetière du Père-Lachaise (division 89)Appl-Lachaise.net.
La Pensée straight Une théorie matérialiste radicale Wittig est connue comme théoricienne d'un féminisme matérialiste, c'est-à-dire qu'elle analyse les rapports entre les genres (féminin et masculin) comme entre deux classes sociales antagonistes. Cette branche du féminisme est opposée à celle du mouvement féministe français , influent dans les années 1970, qui se caractérise par une conception essentialiste des genres. Wittig dénonce notamment le mythe de « la-femme ».
La Pensée straight., parue en 1992 aux États-Unis puis en 2001 en France, est un essai dans lequel Wittig développe sa pensée politique en réponse à certains présupposés anthropologiques. Le titre, en anglais « », provient d'une conférence que Wittig a donnée à Barnard College en 1979, retranscrite en français dans Questions féministes en 1980. L'expression désigne la pensée hétérosexuelle en tant que régime politique et non comme une simple orientation sexuelle. On parle alors d'hétérosexisme.
Pour Wittig, la « pensée straight » est à l'origine des concepts de « femme », « homme » et « différence », et contient l'idée d'une relation hétérosexuelle obligatoire entre « femme » et « homme ». Elle voit la différence des sexes comme un dogme philosophique et politique, et le concept de « femme » comme désignant une position dominée idéologiquement, économiquement et politiquement. Wittig dément la naturalité de l'hétérosexualité, appelle à combattre le contrat social hétérosexuel, et le remplacer par un nouveau contrat social, donnant toute légitimité à toutes les personnes homosexuelles, aussi bien qu'hétérosexuelles, mais également bisexuelles ou autres, quel que soit le sexe biologique et sans donner à une différenciation d'implication sociale, contraignante, impliquant des rapports hiérarchiques, dominateurs et discriminants, ce qui est conjugué à l'acceptation de toutes les identités de genre dont celles cis et trans. Ses travaux portent notamment sur les rapports sociaux de sexe, la critique de l'hétérosexualité comme régime politique et la construction des identités de genre.
Wittig considère surtout que l'hétérosexualité institutionnalisée est le problème premier, car elle la perçoit comme existant en amont et même au fondement de la société patriarcale, comme de la normativité de genre et cis, en même temps qu'elle l'alimente. Ce système engendre nécessairement les catégories binaires d'« homme » et de « femme ». Ainsi écrit-elle, précisément par rejet des catégories binaires et dans le but d'universaliser ce rejet, ce qui passe au moins par l'anéantissement de l'hétérosexisme, si ce n'est de l'hétérosexualité, en tous les cas telle que, précisément, théorisée et appliquée selon les cadres sociétaux connus et naturalisés :
Pour elle, la catégorie « femme », au même titre en fait que la catégorie « homme », a été créée par et pour la domination hétérosexuelle-masculine.. Seules les lesbiennes peuvent échapper à ce système de pensée et refuser de s'y soumettre, en devenant des esclaves fugitives. Selon la logique patriarcale, elles ne correspondent pas au féminin. Monique Wittig se distingue très nettement de ce point de vue en combattant la stigmatisation homophobe (pas nécessairement pour inverser la hiérarchie), mais surtout la catégorisation binaire, n'être pas femme n'impliquant pas pour les homosexuelles de s'identifier à un genre masculin. On ne naît pas femme mais on le devient et il ne s'agit justement pas d'évincer l'option hétérosexuelle une fois détruite l'institution sociale, mais l'hétérosexualité par défaut, l'hétérosexisme. C'est ce qu'on appelle le féminisme matérialiste et le lesbianisme radical.