Le neuvième jour du mois d’av ( tish°a bè'av) est la date correspondant selon la tradition rabbinique au « jeûne du cinquième mois » évoqué dans le Livre de Zacharie. C'est le plus strict des quatre jeûnes d'institution prophétique.
Institué par les prophètes pour pleurer la chute du premier Temple de Jérusalem, il commémore ensuite une série de calamités nationales pour le peuple judéen puis juif, dont la destruction du second Temple de Jérusalem, les persécutions des Juifs lors des croisades, l’expulsion des Juifs d’Espagne et, plus récemment, l’extermination systématique des Juifs lors de la Seconde Guerre Mondiale.
Jour le plus triste du calendrier hébraïque, le 9 Av est précédé par une période de trois semaines au cours desquelles viande, vin, musique et autres marques de réjouissance sont progressivement interdits. Il est principalement observé par un jeûne depuis le crépuscule à la sortie des étoiles le lendemain. Les Juifs y sont en outre soumis aux mêmes restrictions que Yom Kippour sur les parfums, le port de chaussures de cuir et les rapports conjugaux. Cependant, la solennité est absente du jour et il n’y règne que le deuil, ritualisé par la lecture sur un ton éteint, à même le sol, du Livre des Lamentations et des kinot (élégies) ainsi que, pour certains, du Livre de Job. Contrairement à Yom Kippour, le jeûne du 9 Av n’a pas préséance sur le chabbat, au cours duquel les manifestations publiques de deuil sont prohibées, et lorsque le 9 Av tombe un chabbat, comme en 2015, en 2016 et en 2018, le jeûne est observé le lendemain.
La tradition juive rappelle que le 9 Av est suivi, six jours plus tard, par Tou Beav qui était l’un des jours les plus joyeux de l'année juive à l’époque des Temples de Jérusalem. Elle enseigne aussi que le 9 Av deviendra un jour de fête après la venue du messie (Traité Berakhot du Talmud de Jérusalem 2,4).
Le 9 Av dans les sources juives
Les cinq calamités du 9 av La source biblique du jeûne est une prophétie de Zacharie pour les temps messianiques, où il annonce que « le jeûne du quatrième mois, le jeûne du cinquième, le jeûne du septième et le jeûne du dixième se changeront pour la maison de Juda en jours d’allégresse et de joieZacharie 8:19. »
Zacharie ne précise pas quand ce « jeûne du cinquième mois » a lieu. Cependant, selon les Sages, il se tient au neuvième jour de mois et commémore bien plus que la chute du premier Temple ; en effet cinq calamités, dont chacune justifierait un jeûne à elle seule, sont tombées sur le peuple juif en ce jourMishna Ta'anit 4:6 : L'interdiction pour la génération de l'Exode de rentrer en terre d'Israël, à la suite de la faute des explorateurs dépêchés par MoïseCf. parashat Shla'h lekha (Nombres ch 13-14) (selon le Talmud, il s'agit de la « faute-mère » : comme les Israélites ont pleuré en vain un 9 av, Dieu leur promet de leur donner une raison valable de pleurer désormais à chaque annéeT.B. Ta'anit 29a) La destruction du Temple de Salomon, en l'an -586, prélude à l'exil de Babylone La destruction du second Temple, en l'an 70, suivie par le second exil La destruction de la forteresse de Betar en l'an 135, marquant la fin de la révolte de Bar Kokhba (et, selon le Talmud de Jérusalem, sa mortT.J. Ta'anit 4:6) Le labour de Jérusalem par Turnus Rufus, un an plus tard, pour y bâtir Ælia Capitolina, en effacer les traces du culte de YHWH et interdire son accès aux Juifs. La détermination de la date du 9 av pour la première de ces calamités repose sur un calcul chronologique d'après les versets bibliques et sur une tradition orale qui n'avait pas été consignée dans la Mishna.
Pour la seconde, elle est déduite de la résolution d'une apparente contradiction sur les dates dans les Livres contemporains : le Livre des Rois indique que la ville et le Temple ont brûlé le 7 av2 Rois 25:8-10 tandis que Jérémie indique le 10 av pour les mêmes évènementsJérémie 52:12-14 ; selon les Sages, le 7 (et le 8) av, des étrangers sont entrés dans le sanctuaire et l'ont profané ; ils y ont mis le feu le 9 av et le 10 av2 Rois 25:8 & Jérémie 52:12-13, le Temple a fini de brûler. Selon Rabbi Yohanan, c'est cette date du 10 av qui aurait dû être choisie pour le jeûne mais les Sages lui ont préféré le 9 parce que l'affliction est plus importante au moment où elle se déclenche qu'à celui où elle se termineT.B. Ta'anit 29b. Plusieurs docteurs du Talmud jeûnaient d'ailleurs le 9 et le 10 av ou, au moins, la nuit du 10 av.Selon une autre opinion, consignée dans le scholion à la Meguilat Taanit, le jour joyeux du korban etzim, fixé à l'époque de la Mishna au 15 avMishna Ta'anit 4:7, l'avait été originellement au 9 av par la génération du retour à Sion ; d'aucuns en déduisent que cette date avait été choisie pour exaucer la prophétie de Zacharie (« les jeûnes ... se changeront en jours d'allégresse et de joie ») et qu'en conséquence, le jeûne du cinquième mois avait bien lieu le 9 av Tisha bèav in Lexicon lètarbout Israël.
En ce qui concerne la destruction du second Temple, Flavius Josèphe, contemporain des évènements, écrit que « Dieu avait, depuis longtemps, condamné le Temple au feu. La succession des temps amenait le jour fatal, qui fut le dixième du mois de Loos. À cette même date le Temple avait autrefois été brûlé par le roi de BabyloneGuerre des Juifs vi. 4, § 5 ». Qu'il s'agisse du 9 ou du 10 av, l'idée qu'il puisse s'agir d'un jour fatal se retrouve également dans l'enseignement des Sages qui y commémorent aussi les autres calamités mentionnées dans la Mishna (chacune signant une perte de repères nationaux de plus en plus définitive). Ils rappellent par ailleurs que cette datation se fonde sur la tradition ; en d'autres termes, ces catastrophes ont « dû » avoir lieu le 9 av, car ce jour, assombri par des évènements funestes, est propice à d'autres calamités similaires.
Un jour de pleurs pour les générations
À l'époque de la clôture de la Mishna, le 9 av semble perdre de son importance : si Rabbi Yehouda observe le dernier repas avant le jeûne comme une cène de deuil, Rabbi Juda Hanassi en annule le caractère lorsque le 9 Av a lieu le chabbat et que le jeûne doit être décalé au lendemain (c'est-à-dire le dimanche)T.B. Meguila 5b. Cependant, les Sages de Babylone différencient Tisha beav des autres jeûnes et en rendent l'observance obligatoire car les tourments y sont plus nombreux qu'en tout autre jeûneT.B. Rosh Hashana 18b ; c'est d'ailleurs, aux dires de plusieurs, le seul jeûne public observé à BabyloneT.B. Pessa'him 54b, Taanit 11b & 12b.
Le 9 av donne lieu au cours des siècles suivants à la composition et à la lecture de pièces liturgiques d'un nouveau genre, les kinot (élégies). Il devient de coutume dans les communautés ashkénazes de lire en outre le Livre des Lamentations lors de la veillée du 9 avMinhaggim yeshanim miDoura, p. 149, éd. Jérusalem 1969 (numérisée dans le Projet Responsa v. 1.17+), les séfarades lisant aussi celui de Job le matin, suivant l'ordonnance plus ancienne d'Amram GaonSeder Rav Amram Gaon, seder tisha beav. Aux kinot d'Eléazar Hakalir qui se lamentent sur la chute du Temple, et celles de Juda Halevi qui pleurent Sion, s'ajoutent des complaintes sur l'appel aux Croisades par le pape Urbain II (survenu le 9 av de l’an 1095 EC) et sur le brûlement du Talmud à Paris (daté du 9 av de l’an 1242 EC).
Du fait de ces nouvelles calamités, le 9 av revêt un aspect de tristesse et d'ascétisme de plus en plus marqué avec le temps : au , Moïse Maïmonide ne compte comme marques de deuil que celles énoncées dans le Talmud et limite l'interdiction de viande et de vin au dernier repas avant le jeûneMishne Torah, Sefer Zmanim, Hilkhot Taanit 5:8. Un siècle plus tard, le rabbin Moïse de Coucy, protagoniste du procès du Talmud, signale que beaucoup ne mettent pas les tefillin (phylactères) pour prierSefer Mitzvot HaGadol, assin, asse derabbanan 3 et les décisionnaires rhénans étendent la période de deuil bien au-delà de la semaine au cours de laquelle a lieu le 9 avEleazar de Worms, Sefer Harokea'h 331 ; Sefer Maharil, Hilkhot shiva assar betamouz vetisha beav.
Au fil des années et des siècles, les catastrophes s'accumulent et, avec elles, les marques de deuil et kinot : la signature du décret d'expulsion des Juifs d'Angleterre par le roi Édouard d'Angleterre, le 9 av 5050 (1290 EC) l'expulsion des Juifs de France par Philippe le Bel, le 10 Av 5066 () la mise en application du décret d'expulsion des Juifs d'Espagne le 9 av 5252 (1492 EC)R' E. Barclay & Y. Jaeger, Guidelines: Over Four Hundred of the Most Commonly Asked Questions About the Three Weeks, Targum Press 2003, .
Le 9 av dans le hassidisme
Alors que les coutumes de deuil dominent, les hassidim tiennent à rappeler que le jour n'est pas totalement dépourvu d'espoir : d'une part, une tradition talmudique affirme que le Messie naîtra un 9 avT.J. Berakhot 2:4 et, d'autre part, « qui pleure la destruction de Jérusalem mérite de se réjouir de sa reconstructionT.B. Taanit 30b ». Le 9 av devient donc, paradoxalement, un temps d'espoir et d'anticipation, une occasion de tisser un lien plus étroit avec Dieu .
Beaucoup poursuivent lors du 9 av la coutume de compléter l'étude d'un traité talmudique qu'ils observent depuis le début du mois d’av, atténuant les tourments des souvenirs tragiques par la joie de l'étude de la TorahCf. Menachem Mendel Schneerson, Sefer haSichos 1991, seconde partie, .
Le 9 av après le Moyen Âge
En 1648, Sabbataï Tsevi se base, entre autres, sur la tradition qui fait naître le Messie un 9 av pour se proclamer Messie et abolir les observances du 9 av. Sa conversion à l'islam entraîne cependant un détachement de la majeure partie de ses fidèles, de sorte que son action n'entraîne pratiquement aucune répercussion.
Au , la Haskala, qui encourage les Juifs à s'intégrer au monde profane et non-juif, a des effets plus durables : d'une part, les premiers théoriciens de la réforme du judaïsme, souhaitant gommer toute dimension nationale au fait juif, estiment que la chute du Temple a permis la transformation de la nation juive en une nation de prêtresDavid Einhorn, Ner tamid, 1856, , cf. . La désaffection à l'observance du 9 av semble également avoir été monnaie courante parmi les premiers sionistes, et Berl Katznelson, pourtant chef de file de ce mouvement, s'offusque en 1934 que des jeunes du parti aient pu tenir des feux de camp « en ce jour qui a scellé notre destin ».
La Shoah et la création de l'État d'Israël en 1948 entraînent des changements profonds dans cet état de choses : D'une part, on assiste au retour du 9 av dans la liturgie réformée bien que beaucoup de ceux-ci y voient avant tout le jour mémorial par excellence pour les victimes de la ShoahAllôn Gal, Envisioning Israel: the changing ideals and images of North American Jews, Magnes Press, Jérusalem 1996, (de fait, les déportations en masse des Juifs parqués dans le ghetto de Varsovie vers le camp d'extermination de Treblinka ont commencé le 9 av et, en France, la rafle du Vélodrome d'Hiver, ainsi que celles de Nancy et de la Marne, ont eu lieu au cours des trois semaines qui séparent le 17 tammouz du 9 av).Menahem Begin, devenu premier ministre, avait lui aussi eu l'intention de regrouper toutes les journées du souvenir, y compris celle pour les victimes du terrorisme antisémite et antisioniste et pour les soldats israéliens morts en service, au 9 av Dreaming of the Third Temple in a conflicted Land of Israel, Haaretz, 20 juillet 2010.Le souvenir des victimes de la Shoah s'insinue aussi dans la liturgie orthodoxe, des nouvelles kinot étant composées par Yehouda Leib Bialer, Shimon Schwab en 1959 et par Shlomo Halberstam, troisième Rebbe de la dynastie hassidique de Bobov, en 1984.