Hassiba Boulmerka (), née le à Constantine, est une athlète algérienne spécialiste des courses de demi-fond du et , dont la carrière s'étire de 1986 à 1997. Elle offre le , lors des Jeux olympiques d'été de Barcelone, le premier titre olympique à la nation algérienne dans un contexte politique marqué par la poussée de l'extrémisme islamiste et la guerre civile nommée la décennie noire. Elle est l'un des symboles du combat féministe et de la pratique sportive féminine à l'encontre du poids des traditions et de la religion, refusant notamment de porter le voile islamique et s'exposant ainsi à la menace des islamistes.

Parmi ses titres les plus prestigieux, elle remporte le titre olympique du aux Jeux olympiques de 1992 de Barcelone et devient double-championne du monde sur cette même distance en 1991 à Tokyo et 1995 à Göteborg. Elle réalise à l'occasion des Jeux olympiques de 1992 la quatrième performance de la distance du , temps qui demeure en 2023 parmi les vingt premiers de l'histoire et a été le meilleur temps d'une Africaine jusqu'à ce que Genzebe Dibaba s'en empare en 2015.

La reconversion qui a suivi sa carrière sportive est marquée par sa réussite professionnelle, avec la création en 2002 de son entreprise de service pharmaceutique en Algérie, et la poursuite de son engagement dans les combats féministes. Parmi les nombreuses distinctions reçues au cours de sa vie, Boulmerka considère le prix Princesse des Asturies des sports de 1995 comme le plus important car il récompense la .

Biographie

Jeunesse constantinoise

vignette|Native de Constantine, Hassiba Boulmerka y a grandi et passé son enfance. Native de Constantine, ville considérée comme la capitale de l'Est de l'Algérie, Hassiba Boulmerka y passe son enfance et son adolescence. Elle s'y adonne avec ses deux frères à la course dans ses jeunes années et y est remarquée pour ses aptitudes à la course à pied par le professeur d’éducation physique Aboud Labed.., entraîneur au club d'athlétisme du MO Constantine. Elle est issue d'une famille modeste et traditionnelle pratiquant l'islam sunnite. Son père, exilé un temps dans les à Grenoble en France et qu'elle n'a pas souvent vu, apprécie peu le port du short pour la pratique sportive, mais Labed le convainc de laisser sa fille prendre part à des compétitions sportives.

En 1986, les espoirs portés par son entraîneur se concrétisent : elle est victorieuse lors du championnat arabe junior (moins de vingt ans) de cross-country en Irak, inaugurant ainsi le palmarès de cette catégorie, ainsi que lors des championnats maghrébins d'athlétisme à Tunis. Elle participe au championnat du monde de cross-country à Colombier en Suisse, terminant à la , et prend part à la première édition des championnats du monde juniors d'athlétisme se déroulant à Athènes, où elle ne parvient pas à se qualifier pour les finales du et . Ses premiers pas sportifs rencontrent toutefois de nombreuses contraintes dans une société alors déstabilisée par la montée de l'extrémisme islamiste et le poids des traditions. Mise en difficulté à l'école par ses professeurs qui lui imposent un redoublement dans une ville conservatrice., elle prend à la décision de déménager à Alger pour s'éloigner de ces sanctions et poursuivre sa pratique sportive. Elle intègre alors le club du Chabab Mécanique de Belcourt dont le dirigeant est Amar Bouras..

Carrière sportive

1987-1988 : montée en puissance et première participation aux Jeux olympiques

Désormais établie à Alger, Hassiba Boulmerka est entraînée par les soins d'Amar Bouras. Les Championnats panarabes d'athlétisme 1987 se déroulent dans sa ville d'adoption en juillet. Elle prend part aux épreuves de demi-fond du et et remporte deux médailles dont le titre du . Fin août-début , âgée alors de vingt ans, elle réalise, lors de ses premiers championnats d'Afrique prenant plance en Algérie au stade du 19-Mai-1956 d'Annaba, le doublé -, devenant la deuxième femme à réaliser pareille performance après la Kényane Justina Chepchirchir en 1984. Ses performances lui permettent de se qualifier pour les Jeux olympiques d'été de 1988 à Séoul, où seules trois femmes représentent l'Algérie, Samia Hachemi en judo et Warda Bouchabou en tennis, et donc Hassiba Boulmerka l'unique athlète. Sur l'épreuve du , elle est éliminée dès les séries où son temps de ne lui permet pas de se qualifier pour les demi-finales.. Sur l'épreuve du , elle ne parvient pas non plus en finale, ayant réalisé le quatorzième temps en série alors que seules les douze premières sont qualifiées.. Déçue de ses performances olympiques, elle se promet de tout mettre en œuvre pour faire du titre olympique son objectif pour les Jeux olympiques d'été de 1992 à Barcelone.. Pour cela, elle devient plus professionnelle dans son organisation, recrute un manager, Enrico Duonisi, qui s'occupe déjà de Saïd Aouita, et signe avec l'équipementier Diadora son premier contrat, qui lui permet de se consacrer à plein temps à l'athlétisme et d'effectuer des stages à l'étranger.

1989-1991 : en route pour son premier titre mondial du à Tokyo

Lors de l'année 1989, Hassiba Boulmerka privilégie pour sa saison les épreuves du . En août, elle renouvelle son doublé -, conservant ses deux titres de championnats d'Afrique à Lagos au Nigeria. En septembre, elle participe à la Coupe du monde des nations dans l'épreuve du où, en tant que représentante du continent africain, elle prend la septième place sur les neuf participantes, puis remporte en octobre le titre des championnats panarabes sur le . En 1990, elle prend part à de nombreux événements d'athlétisme sur ces deux distances entre l'URSS et l'Europe, s’établissant de nombreux mois en Allemagne près de la mer Baltique avec son entraîneur pour travailler très dur loin de sa famille.. Elle échoue à descendre sous la barre des au mais réalise des performances plus constantes sur le , dont la meilleure est un temps de à Moscou. Elle réalise cette le doublé - aux championnats maghrébins à Alger. + Championnats du monde d'athlétisme 1991 Podium du féminin Hassiba Boulmerka Tetyana Dorovskikh Lyudmila Rogachova En 1991, elle se positionne parmi les meilleures spécialistes mondiales avec une victoire lors du Golden Gala de Rome sur . mais sa première participation pour ces championnats du monde 1991 de Tokyo se limite à l'épreuve du . La nation algérienne se prépare notamment à l'occasion de ces mondiaux à célébrer le titre mondial promis au favori Noureddine Morceli, qui fédère plusieurs couches de la société étant et champion du monde en salle en titre sur ; de son côté, Hassiba Boulmerka est considérée comme une concurrente pour un podium espéré. L'épreuve féminine se déroule le heure algérienne et l'épreuve masculine le heure algérienne.

Lors de la finale du , elle reste proche de la tête de course jusqu'au dernier virage, dans lequel elle place une accélération lui permettant de doubler la meneuse de la course, la Roumaine Doina Melinte, et elle garde sa cadence pour laisser les deux Soviétiques Tetyana Dorovskikh et Lyudmila Rogachova derrière elle, Melinte terminant quatrième.. La victoire de Boulmerka est très symbolique puisqu'elle devient la première Algérienne et Africaine à devenir championne du monde d'athlétisme. Ce titre précède de quelques heures celui de Noureddine Morceli, qui remporte la même épreuve du côté masculin. Hassiba Boulmerka est la première à faire flotter le drapeau algérien pour un tour d'honneur. Sa victoire est inégalement appréciée dans son pays. Son tour d'honneur enveloppé du drapeau algérien flatte le sentiment patriotique de beaucoup, est célébré par la presse laïque mais, dans un pays où le fondamentalisme prend une grande importance, ce statut symbolique de l'amène à devenir une cible des extrémistes, dont l'imam de la mosquée Ben Badis de Kouba., lieu de naissance du Front islamique du salut le . Elle répond à ceux-ci qu'elle est croyante et pratiquante mais qu'elle refuse de porter le hidjab, et déclare : Elle subit également des désagréments plus mesquins puisqu'après les Mondiaux de Tokyo, elle se trouve licenciée par un bureaucrate de la société nationale algérienne où elle est employée sous le prétexte d'absences répétées et injustifiées.

1992 : le premier titre olympique de la nation algérienne qu'Hassiba Boulmerka dédie à Mohamed Boudiaf

Hassiba Boulmerka connaît un début de saison 1992 peu en rapport avec ses possibilités. Quelques semaines avant l'événement olympique, elle se blesse et se voit contrainte dès lors à n'effectuer que des stages entre Paris et l'Allemagne, notamment Berlin., le plus souvent avec des hommes pour augmenter l'intensité. Aux JO, elle est comprise dans une délégation algérienne qui ne compte que trois représentantes féminines avec Salima Souakri (judo) et Yasmina Azzizi (heptathlon). + Jeux olympiques de 1992 Podium du féminin Hassiba Boulmerka Lyudmila Rogachova Qu Yunxia Dans l'épreuve du , elle fait des qualifications et de la demi-finale une formalité pour se qualifier pour la finale programmée le , qui oppose douze athlètes. Favorite de l'épreuve en raison de son statut de championne du monde en titre, Hassiba Boulmerka peaufine une tactique mise en place avant l'épreuve en laissant ses adversaires prendre en main le rythme de la course, sachant que son final est l'une de ses qualités. Ainsi, elle laisse tour à tour ses concurrentes Lyudmila Rogachova, Qu Yunxia et Tatyana Dorovski prendre la tête de la course, tout en restant aux avant-postes autour de la deuxième à la quatrième place. Le rythme de la finale est essentiellement dicté par la Russe Rogachova jusqu'au dernier tour. Hassiba Boulmerka place une accélération à de la ligne finale avant le dernier virage en contournant Rogachova. Elle maintient alors un rythme soutenu auquel aucune autre finaliste ne peut répondre et file vers le titre olympique dans un temps de , battant à cette occasion le record d'Afrique. C'est la quatrième performance de l'histoire. Elle vient d'apporter à son pays la première médaille d'or olympique de son histoire.. La Russe Lyudmila Rogachova et la Chinoise Qu Yunxia complètent ce podium, et Boulmerka offre le premier titre olympique de l'histoire à l'Algérie. Ses premiers mots après sa victoire sont : en référence aux morts de la guerre d'Algérie. Une partie de la presse et de la société l'érige alors en icône de l', telle la une d'El Watan titrant : . En vue de son retour en Algérie, sachant sa parole très surveillée par les islamistes, elle présente alors un discours plus accusateur envers la presse occidentale et affirme que l'Algérie est un pays démocratique où les femmes n'ont pas plus de problèmes qu'ailleurs. Cela n'empêche pas, le vendredi suivant son sacre olympique, un discours de l'imam de la mosquée Ben Badis de Kouba réitérant ses menaces et la condamnant pour . Lorsqu'elle se remémore cette course, elle déclare :

Le retour en Algérie pour fêter ce titre provoque des liesses populaires à travers le pays, qui se trouve alors en pleine guerre civile.. Les islamistes, déjà menaçants depuis son titre mondial en 1991, poursuivent donc leurs menaces envers elle, l’obligeant à toujours se déplacer en voiture blindée et à espacer ses visites. Elle maintient son refus de porter le hijab sans renier sa croyance et sa pratique de la religion musulmane et déclare dédier sa victoire et sa médaille d'or au président laïc Mohamed Boudiaf, assassiné quelques semaines plus tôt le et partisan d'une Algérie démocratique tournée vers la modernité. Par ailleurs, l'état de son père, victime d'une attaque cardiaque, occupe son esprit pour permettre son évacuation vers un hôpital français. Elle poursuit également son exil entre l'Europe et Cuba en raison de menaces de mort. Elle est nommée en au Trophée Jesse-Owens, la plus haute récompense décernée chaque année par l'USA Track and Field, remporté par l'Américain Kevin Young.

1993 : le bronze aux Mondiaux dans la douleur