Yom HaShoah ( yom ha-shoʾāh « Journée de la Shoah »), officiellement dénommé(e) Yom ha-zikaron / hazikaron laShoah vèlaGvoura ( « Journée du souvenir pour la Shoah et l’héroïsme ») est une date fixée par l’État d’Israël dans la seconde moitié du .

Initialement conçue par l’établissement politique pour rendre hommage aux insurgés du ghetto de Varsovie et aux partisans juifs dans lesquels ils voient autant de frères d’armes ou précurseurs des pionniers de la nation israélienne, la journée s’étend à mesure de la compréhension du phénomène à l’ensemble des victimes de la politique nazie d’extermination du peuple juif, et présente Israël comme le seul refuge véritable des Juifs dans le monde. Elle dresse par conséquent un bilan annuel de la prévalence de l’antisémitisme dans le monde.

La commémoration se tient généralement le 27 du mois hébraïque de nissan (entre le début du mois d’avril et celui de mai selon les années) dans le calendrier hébraïque.Elle donne lieu en Israël à diverses cérémonies civiles, la principale se tenant à Yad Vashem, et à d’autres coutumes, dont les sirènes du souvenir et la marche des vivants, observées par l’ensemble de la population juive israélienne, à l’exception de certains milieux orthodoxes et haredim.Hors Israël, elle est observée par diverses manifestations imitées du modèle israélien et, dans certaines congrégations non-orthodoxes, à des cérémonies religieuses au moyen d’une liturgie nouvellement élaborée.

Yom Hashoah dans les sources juives et officielles

Lors des années de guerre

Les rumeurs de l'annihilation de communautés juives entières en Europe à mesure des avancées de l’armée allemande lors de la Seconde Guerre mondiale, parviennent assez rapidement aux oreilles des Juifs du Yichouv, originaires pour la plupart de ces contrées. Elles donnent lieu à des commémorations privées, stèles, monuments ou Memorbücher compilés par des associations d’émigrés et, en été 1942, alors que les fusillades et déportations vers les camps d’extermination viennent à peine de commencer, Mordekhaï Shenhavi présente au comité du Fonds National Juif son projet, intitulé Yad Vashem (« Un monument et un nom ») d’après Isaïe 56:5, à la mémoire des disparus qu’il estime alors à un million.

Au lendemain de l’indépendance d’Israël thumb|Entrée de la Chambre de la Shoah, première tentative de commémoration publique de la Shoah.

Alors que l’on a appris l'ampleur de la catastrophe, l'armée de Hitler ayant fait de morts dont environ d’hommes, femmes et enfants spécifiquement visés en tant que Juifs, et que des centaines de milliers de survivants émigrent dans l’état d’Israël nouvellement proclamé, la commémoration officielle des évènements, civile ou religieuse, n'est pas à l’ordre du jour pour des raisons pragmatiques mais aussi idéologique: le sionisme des dirigeants de l’état s’est en effet bâti sur la « régénération » des Juifs diasporiques en Israéliens fiers, indépendants et maîtres de leur destin tandis que les premiers sont perçus comme passifs et soumis aux courants de l’histoire. Les jeunes sabarim n’éprouvent donc que peu de sympathie pour les Juifs victimes du nazisme qu’ils considèrent comme autant de moutons s’étant laissés mener à l’abattoir, et l'institution Yad Vashem, désaffectée par le public, doit fermer ses portes en 1950.

Les cercles religieux, minoritaires, voient en chacun de ces Juifs et Juives un martyr mort pour la sanctification du Nom divin mais ils n’ont pas davantage pris conscience de l’unicité des évènements : la dénomination qu’ils emploient, Hourban ( « destruction »), fait référence à la destruction des Temples de Jérusalem, et ils n’y voient donc que le dernier malheur en date parmi ceux qui ont frappé les Juifs au cours de leur histoire ; il convient de le pleurer, éventuellement avec de nouvelles kinnot (complaintes), lors du 9 av mais non de lui consacrer un jour particulier. La Chambre de la Shoah, fondée en 1948 par des survivants et leurs familles à proximité du tombeau de David, constitue la première tentative de commémorer les événements à plus grande échelle. Placée sous l’autorité du ministère des Affaires religieuses, elle est conçue comme un lieu de recueillement pour pleurer selon les rites du judaïsme (cours de Torah, lecture des Psaumes et de mishnayot, allumage de bougies mémoriales, etc.) les proches dont l'on ignore le lieu du décès. Elle se double d’un musée où sont entreposées diverses reliques, dont un rouleau de la Torah brulé, et acquiert un caractèrement quasiment saint lorsqu’elle accueille, à partir de 1949, les cendres en provenance des camps d'extermination nazis.La même année, les grands-rabbins d’Israël Ben-Tsion Meïr Hai Uziel et Yitzhak HaLevi Herzog instaurent conjointement la récitation dans les synagogues d'un « Kaddish général » lors du jeûne du 10 tevet, pour les morts dont la date de décès est inconnue et pour ceux qui n’ont plus de famille pour les pleurer ; le 10 tevet est proclamé Yom Kaddish Haklali (Jour du Kaddish Général) par le ministère des Affaires religieuses et la première cérémonie se tient le de la même année. Cette décision permet d’intégrer les nouveaux événements à l'ancien calendrier sans rien y changer ; il est également possible que les Grands-rabbins aient souhaité par le biais de ce Kaddish raviver l’intérêt du public pour le 10 tevet, le moins observé parmi les quatre jeûnes d’institution prophétique.

C'est également en 1948, le , qu'est officiellement fondé le kibboutz Lohamei Haghettaot (« Combattants des ghettos ») dont le noyau dur est constitué d’anciens partisans juifs et résistants, affiliés pour la plupart au Mapam. L'un de ses plus fameux membres, Icchak Cukierman, organise pour l'occasion une exposition photographique commémorant « la Shoah et la Révolte », c'est-à-dire l’insurrection du ghetto de Varsovie du (correspondant au 14 nissan 5703 dans le calendrier hébraïque). Deux ans plus tard, les membres du kibboutz et la direction du Kibboutz Unifié décident de construire un lieu à la mémoire de la Shoah et de la Révolte ; le musée Icchak Kacenelson est inauguré le .

Alors que le parti Mizrahi pétitionne pour que le 10 tevet soit adopté comme journée nationale de la Shoah, le Mapam annonce sa volonté de commémorer la Shoah à la date du ou du 14 nissan. Le choix de cette date scandalise les députés orthodoxes, car le 14 nissan est la veille de la Pâque juive (la coïncidence de ces dates n’est peut-être pas fortuite : bien que Heinrich Himmler ait voulu dans le cas présent faire coïncider la liquidation du ghetto avec l'anniversaire de Hitler qui avait lieu le lendemain, les nazis menaient souvent des opérations d’extermination massives lors des fêtes juives). Pendant deux ans, Mapam et Mizrahi se bloquent mutuellement, les orthodoxes s'opposant à ce qu’un jour de deuil soit proclamé à la veille de la Pâque ou même au cours du mois de nissan, les socialistes refusant tout report de la date. Consulté à titre privé, le Hazon Ish rejette l’ensemble des propositions en présence, argüant que les générations actuelles n’ont pas la stature spirituelle pour instaurer de nouvelles dates dans le calendrier. Le Mapaï, parti majoritaire, se range aux côtés des orthodoxes quant à leurs revendications sur la Pâque mais appuie les anciens combattants en demandant que la date choisie n'en soit pas trop éloignée et qu'elle prenne place avant le 5 iyar, journée de l'Indépendance.

Le , le rabbin Mordekhaï Nurock, doyen de la Knesset, parlementaire du Mizrahi et survivant de la Shoah, déclare renoncer au 10 tevet au nom de l'unité nationale et proclame au nom de la première Knesset « le 27 nissan de chaque année Yom Hashoah OuMered HaGhettaot (Jour de la Shoah et de la Révolte des Ghettos) - un jour éternel de commémoration pour la maison d’Israël ». Cette date, qui n’est au goût de personne, a été choisie car elle « coïncide avec la plus grande partie du massacre des Juifs d’Europe et avec la révolte du ghetto qui a eu lieu en nissan ». Elle se tient certes en nissan mais une semaine après la période mi-fériée de la Pâque, au cours de la période de l'omer, traditionnellement marquée par le deuil car au Moyen âge, « les croisés, ancêtres des ancêtres des nazis ont détruit tant de saintes communautés ». De la sorte, un jour de recueillement pour les morts a été instauré qui n’empiète pas sur la joie de la fête ni, surtout, ne retombe dans les « travers » du calendrier juif traditionnel, car ces morts ne sont pas tombés « par nos péchés » : en se tenant une semaine avant la Journée du Souvenir pour les victimes de guerre israéliennes et huit jours avant la Journée de l'Indépendance, la Journée de la Shoah devient la commémoration des précurseurs de l'état d'Israël, et symbolise le passage de la destruction à la renaissance (MiShoah lèTkouma) de la nation juive.

thumb|Drapeaux en berne le soir de Yom HaShoah

De l'héroïsme des révoltés à celui des victimes et survivants

Bien qu’officiellement inauguré, Yom HaShoah demeure confidentiel en dehors des cercles concernés dans la seconde décennie de l'état. Le spectre de la Shoah hante la société israélienne : beaucoup d’émigrés d’avant-guerre font face à la perte d’une importante partie voire de la totalité de leur famille et les survivants qui l’ont directement vécue, ne manquent pas de marquer les esprits, qu’ils parlent ou non de leur expérience. Cependant, le souvenir de la Shoah passe au second plan dans l’exubérance et les contingences liées à la construction de l’état ; l’état lui-même souhaite le contenir au maximum car David Ben Gourion — dont l’opinion sur la question est particulièrement polarisée — craint de donner l’image d’une nation faible, n’existant que par la compassion du monde à son égard.

La Shoah revient périodiquement sur le devant de la scène lorsque Ben Gourion, à la recherche de fonds, décide d'accepter les réparations proposées par l’Allemagne de l'Ouest en 1952, suscitant aussitôt des critiques de tout bord ou lorsque Rudolf Kastner, membre important du Mapaï, est accusé par un pamphlétiste de collaboration avec les nazis. Ces affaires ne sont pas sans retombées puisqu’elles suscitent notamment la loi Yad Vashem en 1953, la construction du mémorial du même nom, qui entend restituer à chacune de ces vies un nom et un visage et la chute de cabinet ministériel.

Cependant, au terme de la décennie, un survivant peut écrire que « parmi le public israélien, la plus grande catastrophe du judaïsme est graduellement oubliée ».

En 1959, Mordekhaï Nurock a pris acte du peu d’effet de la proclamation de la commémoration sur les consciences et, appuyé par une centaine d'associations de survivants, dépose le projet de la Loi de la Journée du souvenir pour la Shoah et l’héroïsme. Promulguée par le président de l’État, Yitzhak Ben-Zvi, et son premier ministre David Ben Gourion, elle réitère la proclamation du 27 nissan comme Yom Hashoah Vehagvoura (« Journée de la Shoah et de l'Héroïsme »), sauf si la date devait avoir lieu le vendredi, auquel cas elle serait reportée la veille afin de permettre le respect du chabbat. La notion d'héroïsme a été élargie à la sanctification du Nom divin, la résistance « passive », la dignité devant la mort, englobant donc l'ensemble des victimes ; l'on commémore désormais « le désastre que les nazis et leurs collaborateurs ont fait plonger sur les Juifs d'Europe ainsi que les actes d'héroïsme et de révolte en ce jour ». Deux minutes de silence sont décrétées dans l'ensemble du pays ainsi que la mise en berne des drapeaux et la tenue de cérémonies commémoratives dans les casernes et les institutions éducatives.