thumb|alt=Photo en noir et blanc. Visage d'un homme portant un veston.|Le physicien Robert Oppenheimer vers 1944-1945. L’audition de sécurité de J. Robert Oppenheimer (officiellement, ) se déroule en à la suite d'allégations selon lesquelles le physicien Robert Oppenheimer, conseiller scientifique de la Commission de l'énergie atomique des États-Unis (AEC) et ancien directeur scientifique du projet Manhattan, est . En , le comité d'audition conclut qu'Oppenheimer n'est plus apte à servir les États-Unis, décision confirmée par l'AEC le de la même année.
L'audition est la conséquence d'une longue série de soupçons sur la loyauté du physicien et de ses liens présumés avec le Parti communiste des États-Unis d'Amérique. Les inquiétudes sont exacerbées par des conflits qu'il entretient avec des personnalités du domaine de l'énergie nucléaire aux États-Unis, dont Lewis Strauss, président de l'AEC qui milite pour le secret sur la technologie nucléaire, et le physicien Edward Teller, partisan de la mise au point de la bombe thermonucléaire.
L'audition débute le devant un comité, le , puisqu'Oppenheimer refuse de renoncer à son habilitation de sécurité et qu'il conseille l'AEC en vertu d'un contrat qui se termine en juin de cette année-là. Plusieurs scientifiques, militaires et dirigeants témoignent devant le comité, qui décide de ne pas la lui rendre. En effet, même s'il est d'avis que le physicien a fait preuve de beaucoup de discrétion sur les secrets nucléaires américains, il juge qu'il représente un nationale. Quelques semaines plus tard, l'AEC confirme cette décision, ce qui marque la fin officielle de la relation d'Oppenheimer avec le gouvernement des États-Unis.
Cette audition donne naissance à de nombreuses controverses sur le traitement qu'il a subi, qui serait le reflet de l'ambiance anticommuniste de l'époque aux États-Unis qui est en plein maccarthysme.
Contexte
L'audition est la conséquence de plusieurs incidents dans le parcours personnel et professionnel de Robert Oppenheimer, qui remontent aux années 1930 lorsqu'il a été membre de différents groupes de pression gauchistes et qu'il a entretenu des liens avec des membres du Parti communiste des États-Unis d'Amérique (CPUSA). Sa femme Katherine, son frère Frank et l'épouse de ce dernier sont d'ailleurs membres du parti. Dans les années 1940, lorsqu'il est nommé directeur scientifique du projet Manhattan, les services de sécurité de l'armée américaine connaissent le passé militant du physicien. Le sentiment anticommuniste qui prévaut aux États-Unis après la Seconde Guerre mondiale ne peut que condamner les agissements antérieurs d'Oppenheimer. Finalement, en 1954, les autorités politiques américaines, sous la présidence de Dwight D. Eisenhower, craignent une infiltration de l'appareil d'État par des sympathisants communistes contrôlés par les Soviétiques (peur alimentée par le maccarthysme).
Affaire Chevalier Depuis 1937, Robert Oppenheimer est un proche ami d'Haakon Chevalier, un professeur de littérature française qui enseigne à l'université de Californie à Berkeley. Deux ans plus tard, en , la Seconde Guerre mondiale éclate. À cette époque, les autorités américaines sont au courant du programme de recherches atomiques allemand, mais c'est seulement à partir de 1942 que l'armée américaine s'engage résolument dans les recherches atomiques. Bien que connaissant la proximité d'Oppenheimer avec certains partis gauchistes, le général Leslie Richard Groves le nomme directeur scientifique du projet Manhattan le . Quelques jours plus tard, au cours d'un entretien informel, Chevalier lui fait part d'un échange qu'il a eu avec le scientifique britannique, George Eltenton qui s'offre à servir d'intermédiaire entre les États-Unis et leur allié soviétique en vue d'échanger des informations techniques. En effet, les États-Unis et l'Union Soviétique sont officiellement alliés contre l'Allemagne nazie depuis la rupture du pacte germano-soviétique (le ). Cependant, Oppenheimer rejette cette proposition.
vignette|Le General Advisory Committee (GAC) 1947. De gauche à droite : James Bryant Conant, Robert Oppenheimer, le brigadier général James McCormack, Hartley Rowe, John H. Manley, Isidor Isaac Rabi et Roger S. Warner. Cependant Oppenheimer omet de rapporter cette discussion au général Groves. C'est seulement en qu'il confie à des officiers responsables de la sécurité du projet Manhattan que trois hommes travaillant au laboratoire national de Los Alamos ont été contactés dans le but de transmettre des secrets nucléaires à l'Union soviétique. Oppenheimer leur dit que le sympathisant communiste George Eltenton travaille chez Shell. Plus tard, lorsque le général Groves lui ordonne de désigner les trois hommes et lui promet en échange de ne pas transmettre leurs noms au FBI, Oppenheimer raconte toute l'histoire : il n'y a que son ami Haakon Chevalier qui l'a entretenu à ce sujet lors d'un repas. En 1947, Oppenheimer est encore interrogé sur cet incident et fait une déposition contradictoire. Un seul scientifique de Los Alamos aurait été contacté , par Chevalier qui aurait dit à l'époque connaître quelqu'un, Eltenton, pouvant servir d'intermédiaire avec les Soviétiques. Oppenheimer déclare qu'étant convaincu de la loyauté de Chevalier, il a inventé les autres scientifiques pour couvrir son confrère que les services secrets de l'armée auraient immanquablement identifié s'il avait évoqué une seule et unique personne. Par ailleurs, le général Groves juge Oppenheimer trop important pour l'effort de guerre allié pour le démettre de ses fonctions en se fondant sur des soupçons de trahison ; il est, selon lui, « absolument essentiel au projet ». L'histoire qu'Oppenheimer a inventée en 1943 et les modifications introduites dans ses dépositions successives seront mentionnées lors de l'audition.
Conflits d'après-guerre À partir de 1947, après la Seconde Guerre mondiale, Oppenheimer préside le (GAC, « Comité consultatif général »), un groupe de scientifiques qui conseille la Commission de l'énergie atomique des États-Unis (AEC). Il s'y fait de nombreux ennemis. Ayant découvert les liens du scientifique avec le CPUSAL, le FBI, sous les ordres de J. Edgar Hoover, le surveille continuellement depuis 1940. Le service de police judiciaire se dit prêt à livrer des informations incriminantes aux ennemis politiques d'Oppenheimer. Parmi ceux-ci se trouve Lewis Strauss, un commissaire de l'AEC qui, à la suite de l'opposition d'Oppenheimer au déploiement des bombes thermonucléaires et de l'humiliation qu'il lui a fait subir devant le Congrès des États-Unis quelques années plus tôt (Strauss s'opposant à l'exportation de tout matériel radioactif, même s'il ne peut servir qu'à des fins médicales), entretient depuis longtemps des soupçons à l'égard du physicien. Strauss et le sénateur Brien McMahon, auteurs de l’ de 1946, ont d'ailleurs recommandé au président des États-Unis Dwight D. Eisenhower de révoquer l'habilitation de sécurité d'Oppenheimer. Cette décision est issue d'une controverse sur les positions politiques d'anciens étudiants d'Oppenheimer, dont David Bohm, Joseph Weinberg et Bernard Peters.
En , Oppenheimer témoigne devant l’. Il reconnaît avoir eu des contacts avec le CPUSA dans les années 1930. Par ailleurs, sa femme Kitty, son frère Frank Oppenheimer et l'épouse de celui-ci, Jacquenette sont tous trois membres du CPUSA. Son frère Frank a été renvoyé de l'université Stanford pour avoir milité en faveur du communisme. Robert lui trouvera un emploi dans une autre université à la condition qu'il cesse toute activité politique.
thumb|upright|alt=Photo en noir et blanc. Un homme assis portant un veston regarde vers la gauche et tient dans sa main une paire de lunettes.|Edward Teller, qui a été en conflit avec Oppenheimer sur la poursuite des recherches sur la bombe thermonucléaire, témoigne contre son confrère lors de l'audition de 1954.
De 1949 à 1953, Oppenheimer s'est aussi impliqué dans plusieurs controverses. Edward Teller, indifférent à l'arme atomique lors de son passage au laboratoire national de Los Alamos pendant la Seconde Guerre mondiale, a reçu l'autorisation d'Oppenheimer de poursuivre des recherches sur l'arme thermonucléaire (alors qu'Oppenheimer aurait pu le congédier pour refus de participer à l'effort de guerre) et a quitté Los Alamos pour fonder en 1951 le futur laboratoire national Lawrence Livermore. Teller est donc libre de poursuivre ses travaux. C'est dans ce laboratoire qu'est mise au point la future bombe H qui peut être transportée par un aéronef ; l'armée de l'air américaine contrôle ce laboratoire. Oppenheimer, qui s'oppose à l'usage des bombes thermonucléaires , est partisan des armes tactiques (atomiques) qui sont utiles sur un théâtre d'opérations et donc intéressent l'armée de terre américaine . Lorsque Dwight D. Eisenhower devient président des États-Unis en 1952, l'armée de l'air exerce une influence prépondérante sur le gouvernement des États-Unis.
Dénonciation de Borden À la fin 1953, le directeur du FBI, J. Edgar Hoover, reçoit une lettre de William Borden, ancien conseiller en chef du . Dans sa lettre, Borden écrit qu' Les accusations émises dans cette lettre se fondent sur un dossier contenant des informations accumulées tout au long de onze ans de surveillance constante : de jusqu'en 1952, Oppenheimer est sur écoute téléphonique au bureau et à son domicile, son courrier est ouvert et ses rencontres sont épiées.
La lettre de Borden comprend ce passage, avec des corrections en :
La lettre conclut :
Ces accusations ne sont pas nouvelles, certaines étant connues depuis qu'Oppenheimer a été nommé responsable de recherches atomiques. Pourtant, personne n'a tenté jusqu'alors de lui retirer son habilitation de sécurité. Même si aucune preuve nouvelle n'est fournie, le président américain Eisenhower ordonne qu'un « mur opaque » soit dressé entre le scientifique et les secrets nucléaires du pays, car il craint une attaque du sénateur Joseph McCarthy (principal responsable du maccarthysme). Lorsque le physicien Abraham Pais informe son collègue Albert Einstein de ce qui se prépare, le savant allemand ne peut s'empêcher de rire et s'explique : .
Audition Le , Lewis Strauss informe Robert Oppenheimer que son actuel statut va être réévalué pour deux raisons : à cause de la mise en place de nouveaux critères de sélection et parce qu'un ancien haut fonctionnaire a attiré l'attention des responsables sur ses agissements. Une lettre du général Kenneth Nichols, directeur général de l'AEC, esquisse les accusations qui seront portées contre lui. Strauss lui indique que son habilitation de sécurité est suspendue jusqu'à ce que soient traitées les accusations résumées dans la lettre et envisage avec lui l'hypothèse de sa démission.
Après avoir consulté deux avocats, Oppenheimer préfère se défendre. Il informe Strauss que certaines informations de la lettre de Nichols sont véridiques, d'autres erronées. thumb|alt=Photo en noir et blanc. Visage d'un homme portant un complet.|Gordon Gray, président de l'université de Caroline du Nord à l'époque, dirige l'audition.
Déroulement L'audition a lieu à proximité du dans un bâtiment qui abrite les bureaux de l'AEC. Elle débute le et durera quatre semaines. L'AEC est représentée par Roger Robb, un avocat qui travaille à Washington, et Arthur Rolander. Les avocats d'Oppenheimer sont dirigés par Lloyd K. Garrison, un avocat réputé de New York. Gordon Gray, président de l'université de Caroline du Nord, dirige le comité d'audition, officiellement le (« Comité sur la sécurité du personnel »). Font également partie du comité, Thomas Alfred Morgan, industriel à la retraite, et Ward V. Evans, directeur du département de chimie de l'université Northwestern.