L'opération Cisneros est le nom de code que les services de renseignement français donnèrent à la tentative du général Franco d'annexion, en 1940-1942 à l'Espagne, de la ville algérienne d'Oran et de son département, alors sous souveraineté française, et dont la population européenne était majoritairement issue de l'immigration espagnole, puisque sur les quelque qui la composaient, près de étaient d'origine hispanique (la population totale de cette région, y compris l'élément musulman, approchant ).

Le contre-espionnage français se référait au cardinal Jiménez de Cisneros, l'archevêque de Tolède qui en avait conquis la ville. Il pensait que celle-ci, une fois aux mains de Franco, se serait désormais appelée Oran-Cisneros.

Le mouvement africaniste

La défaite militaire de la France en avait redonné vigueur aux vieilles convoitises espagnoles sur ses possessions coloniales d'Afrique du Nord. Puisant dans l'héritage de Charles Quint et de Philippe II, les cercles africanistes de Madrid rêvaient de reconstituer un grand empire d'outre-mer aux dépens du voisin pyrénéen. L'idée impériale germa à la fin des années 1850 en réaction contre le déclin international de l'Espagne. La perte des colonies américaines avait nourri un fort sentiment de rancœur et de frustration au sein des élites espagnoles. On se remémorait la glorieuse épopée du cardinal Cisneros qui avait mené à bien la Reconquête (la Reconquista) jusqu'aux portes d'Oran.

Dans son discours de réception à l'Académie royale d'Histoire en 1857, l'archiviste et dramaturge Cayetano Rossel avait fixé la mission des nouvelles générations : Benoît Pellistrandi, Un discours national? La Real Academia de la Historia entre science et politique (1847-1897), Casa de Velázquez, Madrid, 2004, ..

Le leader conservateur Antonio Cánovas del Castillo, qui fut président du Conseil des ministres à six reprises, était imprégné du même idéal, regrettant que la dynastie espagnole des Habsbourg n'eût point poursuivi la conquête de l'Afrique du Nord. La revue madrilène El Museo Universal témoigna en d'un climat d'exaltation qui atteignait son paroxysme. L'un de ses chroniqueurs raconta le songe qu'il fit lors d'une promenade dans une abbaye de Tolède : El Museo Universal, 15 janvier 1858, Madrid, ..

Les voyageurs espagnols qui visitaient Oran s'en revenaient amers et indignés. Parmi eux, l'avocat républicain Placido Langle n'hésita pas à dénoncer l'héritage dilapidé par qui décrétèrent l'abandon de la cité en 1792 et ainsi Placido Langle, Por tierra argelina, crónica de un viaje, 1911, ..

Le gouvernement du libéral José Canalejas aurait tenté en 1911 de corriger les erreurs du passéEspañoles y franceses en la primera mitad del siglo XX (ouvrage collectif), Editorial CSIC, Madrid, 1986, (article sur l'Algérie dans les relations franco-espagnoles).. Un journaliste du périodique français Le Temps assura que Canalejas lui aurait confirmé les prétentions territoriales de l'Espagne sur Oran et sa région connue sous le nom de Oranesado, l'ancienne zone d'influence et de razzias des gouverneurs du préside oranais. L'écrivain Ernesto Giménez Caballero, fondateur de la célèbre Gaceta literaria dans laquelle s'exprima la Génération de 27, contribua à ancrer le mouvement revendicatif au sein des intellectuels. Dans son ouvrage Genio de España, publié pour la première fois en 1932, il l'évoquait en termes épiques : Ernesto Gimenez Caballero, Genio de España: exaltaciones a una resurección nacional y del mundo, Planeta, 1983, ..

La croisade de Franco l'Africain

À l'avènement du régime nationaliste du général Franco, la revendication devint plus pressante. Les idéologues de la Phalange reprirent à leur compte l'idée africaniste. Franco, que son entourage surnommait l'Africain, entreprit de réaliser leur programme. , souligne l'historien Wayne Bowen, Spain in World War II, University of Missouri Press, 2006, .. La croisade du caudillo plongeait ses racines dans le testament de la reine Isabelle la Catholique qui préconisait l'occupation de l'Afrique du Nord. Le , à l'occasion du quatrième anniversaire de son pronunciamiento, il déclarait: . Il avait déjà mis en route des moyens militaires. En application d'un programme conçu par la Junte de défense nationale en , il avait massé des troupes d'élite le long de la ligne Pérez, celle du qui délimitait la frontière du Maroc espagnol et du protectorat français. D'un effectif avoisinant les bien équipés, elles étaient prêtes à fondre notamment sur l'Oranie alors distante d'une vingtaine de kilomètres seulement des possessions espagnoles et dont la protection était alors assurée par une armée d'armistice au potentiel limité.

Mais outre l'option militaire, le caudillo disposait de la voie diplomatique pour parvenir à ses fins. Il engagea le dialogue avec les puissances de l'Axe sur la base d'un marchandage. Il leur promit d'entrer dans le conflit mondial à leurs côtés si elles reconnaissaient les droits de l'Espagne sur l'Oranie et la totalité du Maroc. Comme Hitler paraissait soucieux de ménager le régime de Vichy, il essaya d'éluder la question lorsqu'il rencontra Franco à Hendaye le . Chacun attendit de l'autre quelques concessions. Le beau-frère de Franco, Ramón Serrano Súñer qui était son ministre des Affaires étrangères, rédigea un protocole d'accord très africaniste que le Führer rejeta furieusement le .

Même Mussolini s'emporta contre les prétentions excessives de FrancoJavier Tusell Gomez, Franco, España y la Segunda guerra Mundial. Entre el Eje y la neutralidad, Madrid, 1995, .. Le protocole de Hendaye fut finalement signé le . L'article 5 qui traitait des revendications territoriales était vague à souhait. Il ne comportait aucune liste précise des régions susceptibles d'être annexées. Il stipulait notamment: . En contrepartie de ce silence, la date d'entrée de l'Espagne dans la guerre était laissée à la discrétion de son gouvernement. Le , ne voyant toujours rien venir du côté de Madrid, Hitler relança Franco, le sermonnant à propos de la démesure de ses désirs. Franco lui réaffirma sèchement sa position dans sa réponse du .

Une campagne médiatique, orchestrée par la Phalange, s'ensuivit. Un ouvrage intitulé Les revendications de l'Espagne paraissait le sous la plume de deux militants phalangistes José María de Areilza et Fernando María Castiella. L'Oranie figurait au cœur du programme. les mots qui y étaient employés retentissaient comme un appel aux armes : . Le réseau institutionnel relaya la pensée des auteurs. Radio-Melilla procéda courant à la lecture intégrale des pages concernant Oran. Les revues África et Hispanus, des périodiques comme Mundo et El Correo catalan publièrent des articles aux accents impérialistes. L'ambassadeur français François Piétri eut beau protester. La tension ne fit que s'accroître, de sorte que le maréchal Pétain dut intervenir pour rappeler l'intangibilité des frontières françaises lors d'un discours solennel le François Piétri, Mes années d'Espagne 1940-1948, Plon, 1954, .. Les phalangistes ne désarmèrent pas. À titre symbolique, ils composèrent le Desde Rusia (Depuis la Russie), un chant de guerre dont l'un des couplets mentionnait que .

Oran, une ville sous influence espagnole

En fait Franco comptait essentiellement sur son réseau de partisans qui noyautaient le département d'Oran. Gabriel Lambert, un prêtre défroqué qui fut maire du chef-lieu de à , était l'un des plus fidèles adorateurs du caudillo. La majorité des quelque le suivaient frénétiquement dans ses prises de position en faveur des nationalistes espagnolsLes deux-tiers de la population d'Oran étaient à cette époque d'ascendance hispanique.. En , il s'était rendu à Burgos à l'invitation de Franco.

La radio des Insurgés à Séville diffusa le sa déclaration dans laquelle il conviait l'État français à reconnaître leur gouvernement. En soutane noire, coiffé de son inséparable casque colonial, il visita le front de l'Estrémadure. L'hebdomadaire phalangiste Fotos du lui consacra un article dithyrambique. De retour à Oran, il s'érigea en commis-voyageur du franquisme, donnant des conférences qui se terminaient par le vote d'une motion de soutien à Franco.

Quand fut officialisée la victoire définitive du camp nationaliste le , il alla, en présence d'une foule enthousiaste, hisser la bandera à la hampe du bâtiment qui abritait, boulevard Charlemagne, une association franco-espagnole. Puis en juillet, il répondit à une nouvelle invitation de ses amis de la péninsule, voyageant notamment à travers l'Andalousie. Le pouvoir colonial l'accusa de mener des activités contraires aux intérêts français. Le régime de Vichy préféra le révoquer de ses fonctions municipales au lieu de le poursuivre devant ses tribunaux.

Le noyau de la lutte irrédentiste se situait cependant dans les locaux du Consulat d'Espagne. Sous la direction de Bernabé Toca y Pérez de la Lastra qui occupait le poste de consul depuis , s'organisait toute une campagne d'agitation et de désordres visant à saper l'autorité de la France sur l'Oranie. D'après ce qui ressort des rapports de police, Toca se comportait en véritable maître du département, ravalant le préfet Louis Boujard dans un rôle servile. , disait-il le devant les représentants de sa communautéArchives d'Outre-mer (AOM), Aix-en-Provence, Dossier affaires espagnoles, note transmise par le général de division Beynet au Gouverneur général de l'Algérie sur l'activité antifrançaise de Toca, 4 novembre 1940.. Son immunité diplomatique le mettait à l'abri d'une expulsion. Il en abusait au point de multiplier les déclarations publiques annonçant l'arrivée à brève échéance des troupes franquistes dans Oran. Lors d'une réunion en à Mostaganem, il prétendit qu'avant l'Oranie passerait sous la souveraineté espagnole.

Le père jésuite José Manresa, un natif de la province d'Alicante, l'épaulait dans sa tâche. Affecté depuis au consulat en qualité d'attaché, il tenait directement ses ordres du mouvement phalangiste. Il fit circuler parmi la population des pétitions réclamant le rattachement de la région à l'Espagne. Faute d'avoir pu imprimer son propre journal à cause d'une descente préventive de la police chez son imprimeur, il avait recours à des brochures séditieuses éditées au Maroc espagnol et que les gens se passaient de main en main. Le plus gros de sa stratégie reposait sur l'Auxilio social, un organisme caritatif qu'il avait fondé avec Toca et qui, grâce à son quadrillage méthodique de tous les quartiers d'Oran, était capable de mobiliser jusqu'à un millier de miliciens en cas de soulèvement. L'Auxilio social essaima dans huit autres localités du département dont Sidi Bel Abbès, place-forte des supporters nationalistes. L'évêque du diocèse Léon Durand, fervent soutien du maréchal Pétain, se dressa contre Manresa, lui interdisant de célébrer les offices, mais lui laissant le droit de prêcher. Manresa jura que dès que les siens s'empareraient de la ville, il traînerait l'évêque au pied de la statue de la Vierge de Santa-Cruz et le purgerait à l'huile de ricin. Monseigneur Durand gagna finalement le bras de fer. Manresa fut expulsé d'Algérie le .

L'échec de l'Opération Cisneros