L’interrègne aragonais est une période de deux ans qui s'écoule de 1410 à 1412, durant laquelle les États de la couronne d'Aragon n'eurent pas de roi. Elle commence précisément le , lorsque s'éteint le roi d'Aragon Martin sans descendance légitime. Elle ne s'achève que par le compromis de Caspe et la proclamation le par Vincent Ferrier de l'élection de Ferdinand d'Antequera, de la dynastie castillane de Trastamare, comme « roi d'Aragon, roi de Valence, comte de Barcelone et souverain des territoires de la couronne d'Aragon ».

Contexte

Les désordres à la fin du règne de Martin

En 1407, le roi d'Aragon Martin nomme comme lieutenant d'Aragon et gouverneur général de tous les royaumes de la Couronne, office généralement réservé à l'héritier du trône, son beau-frère et cousin, le comte d'Urgell Jacques II. En effet, son fils, Martin le Jeune, est déjà occupé par les affaires des royaumes de Sicile et de Sardaigne. Cette nomination provoque la protestation de nombreux nobles aragonais, menés par le justicier d'Aragon, Juan Ximénez Cerdán. Le pape Benoît XIII, qui a la faveur du roi aragonais dans l'affaire du schisme, s'oppose également à Jacques d'Urgell, qui soutient son adversaire romain, Grégoire XII.

Cette incertitude affaiblit l'autorité de Martin et favorise la multiplication des conflits nobiliaires ou bandositats, qui opposent les plus importantes familles de la Couronne pour des questions de pouvoir et de juridictions. En Aragon, la première faction menée par la famille des Urrea, alliés aux Heredia, aux Lihory et aux Cerdán, est en conflit avec la famille des Luna, soutenue par les Alagón, les Moncada et les López de Luna. Dans le royaume de Valence, les membres de la famille de Vilaragut s'opposent aux Centelles. Doté d'un pouvoir considérable et de la confiance absolue du roi, Jacques d'Urgell échoue pourtant à calmer les révoltes nobiliaires, prenant même parti pour les Luna et les Vilaragut.

Au même moment, la Catalogne et Majorque, s'ils ne connaissent pas la même la même crise politique, traversent une grave crise économique, à la suite des coûteux conflits menés par le père de Martin , le roi Pierre IV.

La question de la succession de Martin

Le , Martin le Jeune, héritier et fils unique de Martin , meurt de fièvres à 33 ans dans la ville sarde de Cagliari. Sans descendance légitime, le roi décide de légitimer un des fils naturels de Martin le Jeune, qu'il a eu avec la dame sicilienne Tarsia Rizzari : Frédéric de Luna, seulement âgé de 7 ans. Frédéric avait déjà été reconnu afin de pouvoir hériter des comtés de Luna et de Sogorbe et le , il avait été prévu qu'il puisse succéder à son père Martin le Jeune pour le royaume de Sicile. Cette stratégie de légitimation d'un fils naturel s'appuie sur des personnages importants, en particulier le pape Benoît XIII, qui souhaite à tout prix éviter un conflit dynastique qui pourrait lui aliéner le soutien du successeur de Martin , et qui est déjà lié au jeune Frédéric. Les autres partisans sont l'évêque de Huesca Dominique Ram, le chartreux François d'Aranda et le justicier Gil Ruiz de Lihory.

Les nobles aragonais, soutenus par Benoît XIII, Vincent Ferrier et Jacques d'Urgell, pressent cependant Martin de se remarier afin d'avoir un héritier légitime : en , Martin épouse la jeune Marguerite de Prades, âgée de seulement 21 ans. Le roi envoie durant l'hiver des messages aux villes de ses royaumes pour réunir un conseil d'experts en droit qui doivent débattre de la succession, sans qu'aucune ville ne réponde. Le , le roi tombe brusquement malade, alors qu'il séjourne au monastère Sainte-Marie de Valldonzella. Le 30, à l'agonie, il a déjà du mal à s'exprimer. Dans la nuit du , à onze heures, une délégation des Cortes de Catalogne, réunies à Barcelone depuis plusieurs semaines, se présente au monastère. Le conseiller Ferrer de Gualbes obtient du roi qu'il garantisse une succession légitimeA la question du conseiller catalan, le roi, déjà très affaibli, aurait répondu simplement « Hoc ! » (oui !). Voir « Acta d'irresolució de la successió de Martí I (1410) », Viquitexts, consulté le 28 octobre 2013.. Martin meurt au matin du , dans la chambre de l'abbesse. Il confie son petit-fils, Frédéric de Luna, à François de Granollacs et Antoine de Torrelles i Marc.

Premiers conflits

Les candidats au trône aragonais (juin 1410-décembre 1410)

Dès l'annonce de la mort de Martin , les prétendants à sa succession commencent à se manifester et envoient des représentants à Barcelone, où se tiennent les Cortes de Catalogne. Le premier d'entre eux est Jacques d'Urgell, qui apparaît en position de force pour recueillir l'héritage aragonais, puisqu’il est gouverneur général de l'Aragon. De plus, l'accord de Martin , au moment de mourir, à un héritier légitime sert ses intérêts : descendant d'Alphonse IV, il est un cousin de Martin , et il est de plus marié à une de ses demi-sœurs, Isabelle. Jacques d'Urgell peut également compter sur le soutien de ses partisans, les « urgellistes », tels que les gouverneurs des royaumes de Valence et de Majorque, Arnaud Guillaume de Bellera et Roger de Montcada.

Les opposants à Jacques d'Urgell, les « anti-urgellistes », sont tout aussi nombreux. Les gouverneurs d'Aragon et de Catalogne, Gil Ruiz de Lihory et Géraud Alemany de Cervelló, lui sont farouchement opposés. On retrouve également une petite partie de la noblesse catalane, ainsi que les puissantes bourgeoisies des villes de Catalogne comme Barcelone et Lérida « compromís de Casp », Gran Enciclopèdia Catalana, consultée le 25 février 2014.. Géraud Alemany de Cervelló pense d'abord soutenir les droits du petit-fils illégitime de Martin , Frédéric de Luna et attend la légitimation de l'enfant par le pape Benoît XIII, qui intervient le , mais est limitée à la succession de la Sicile.

La plupart des anti-urgellistes se regroupe alors derrière Louis d'Anjou, qui avec son épouse Yolande d'Aragon, une nièce de Martin , promeut la candidature de son fils, un enfant de 7 ans, Louis de Calabre. Il est soutenu dans ses efforts par sa belle-mère qui réside à Barcelone, Yolande de Bar, l'épouse du défunt roi Jean d'Aragon. En décembre, Benoît XIII réunit à Saragosse l'archevêque de cette ville, Garcia Fernández de Heredia, le justicier d'Aragon, Juan Ximénez Cerdán, le gouverneur d'Aragon, Gil Ruiz de Lihory, et Bérenger de Bardaixí. Jacques d'Urgell cherche à entrer dans Saragosse, afin d'affirmer la prééminence de sa charge de gouverneur général, mais Garcia Fernández de Heredia, responsable de la sécurité de la ville, lui en refuse l'entrée.

Depuis le mois de juin, Ferdinand d'Antequera, fils cadet du roi de Castille Jean et de la sœur de Martin , Éléonore d'Aragon, est au courant de la mort de son oncle. Il est alors régent du royaume de Castille et l'homme le plus riche de ce royaume. Il se présente en septembre aux Cortes catalanes réunies à Barcelone afin de recevoir la couronne. Déçu dans ses espérances, il retourne en Castille où il groupe dès le mois de novembre des troupes, qu'il masse à la frontière avec les royaumes d'Aragon et de Valence.

Le parlement de Calatayud et ses conséquences (décembre 1410-juin 1411)

En , Géraud Alemany de Cervelló, qui préside les débats des Cortes catalanes, décide de réunir un Parlement général à Monzón ou à Fraga, afin de décider de l'avenir de la Couronne. Mais, en l'absence d'un pouvoir royal fort, les bandositats redoublent et empêchent la tenue de ce Parlement général. Finalement, le gouverneur d'Aragon Lihory et le justicier d'Aragon Cerdán décident de réunir un parlement du royaume d'Aragon le à Calatayud, en présence d'observateurs catalans et valenciens. Mais ce parlement choisit d'attendre la réunion d'un parlement général de tous les royaumes de la Couronne et nomme une commission de neuf membres – deux membres pour chaque bras (clergé, haute-noblesse, basse-noblesse et bourgeois) et un président – qui doit se réunir avec les envoyés catalans et valenciens pour définir le lieu, la date et le nom du président du futur parlement général. La majorité d'entre eux sont des ennemis de Jacques d'Urgell, comme Garcia Fernández de Heredia et Bérenger de Bardaixí. Le , Gil Ruiz de Lihory prononce la clôture du parlement d'Aragon.

Le , de retour de Calatayud, l'archevêque García Fernández de Heredia rencontre Antoine de Luna, principal soutien en Aragon de son ennemi Jacques d'Urgell, à La Almunia de Doña Godina. Il y est assassiné dans des conditions troubles par les hommes d'Antoine de Luna, à la suite d'une échauffourée. Le , la nouvelle de son assassinat parvient à Tortose, où est réuni le parlement de Catalogne, qui désigne Antoine de Luna comme principal responsable. Craignant que les partisans de Jacques d'Urgell emploient la force pour imposer leur candidat et comprenant qu'ils ne peuvent espérer de soutien décisif de la part de Louis d'Anjou, les anti-urgellistes se tournent vers Ferdinand d'Antequera. À la mi-juillet, 800 chevaliers castillans suivis d'hommes à pied entrent en Aragon afin d'appuyer les anti-urgellistes.

L'aggravation des tensions

L'affirmation des anti-urgellistes (juin-septembre 1411)

Pour le punir du meurtre de l'archevêque de Saragosse, Benoît XIII excommunie Antoine de Luna, peine à laquelle s'ajoutent la perte de tous ses domaines, l'expulsion des terres de la Couronne et une amende de florins d'or aragonais. Comme il ne peut également être aidé de personne, une partie de ses vassaux et de ses compagnons l'abandonne. Parallèlement, l'archevêque, malgré son passé d'homme violent et intrigant, est célébré par les anti-urgellistes comme un homme de paix et de religion. Antoine de Luna se rebelle, accusant le gouverneur et le justicier d'Aragon d'être liés aux envahisseurs castillans, dans l'espoir d'une révolte générale.

À la fin du mois de juillet, Ferdinand d'Antequera s'installe avec ses hommes à Ayllón, d'où il dirige les opérations. Progressivement, il reçoit le soutien de la majorité des anti-urgellistes qui, jusqu'à présent, soutenaient le prétendant angevin. La bourgeoisie barcelonaise, qui déteste Louis d'Anjou plus que Jacques d'Urgell même, croit trouver avec Ferdinand d'Antequera son meilleur candidat. Le Castillan profite de sa position et procède à l'élimination de ses opposants dans les villes qui sont ralliées à lui, comme Saragosse, Huesca et Belchite. Lihory et Cerdán assoient leur pouvoir et jettent en prison l'évêque de Tarazona, Jean de Valtierra, soupçonné de collaborer avec Jacques d'Urgell.

Pendant ce temps, la commission aragonaise réunie à Saragosse, dirigée par Bérenger de Bardaixí, poursuit ses délibérations sans pouvoir se mettre d'accord sur le lieu de la réunion ni sur le nom du futur président. Finalement, le , Lihory et Cerdán convoquent les huit membres de la commission choisis pour l'Aragon au palais épiscopal, mais seuls Bérenger de Bardaixí, Jean Cid et Jean Fernández de Sayas s'y rendent. Tous ensemble, ils décident de convoquer d'un nouveau parlement d'Aragon pour septembre, à Alcañiz. Jean de Valtierra et Antoine de Luna en sont exclus.

L'éclatement des parlements (septembre-décembre 1411)

Le s'ouvre à Alcañiz le parlement d'Aragon, sous la protection du gouverneur de la ville, Guillaume Raymond Alemany de Cervelló, frère du gouverneur de la Catalogne, et de Jean de Luna, fils de Jean Martínez de Luna. Cette assemblée est contrôlée par les partisans de Ferdinand d'Antequera, qui reçoivent, au milieu du mois d'octobre ses ambassadeurs, pour la plupart de hautes personnalités du royaume de Castille menées par l'abbé de Valladolid Diego Gómez de Fuensalida, et qui y reste jusqu'à la fin de l'année. Pendant ce temps, Antoine de Luna et les urgellistes, exclus du parlement d'Alcañiz, décident de réunir un autre parlement à Mequinenza.