La poésie philosophique ou poésie de la pensée est un genre littéraire combinant poésie et philosophie. Les poèmes à contenu philosophique réconcilient deux types de productions littéraires souvent opposés sous l'angle de la rationalité. La poésie d'une part, produit fréquemment un discours irrationnel proche du mythe (du grec , « récit, fable ») : elle vise surtout l'esthétique. Le terme « poésie » et ses dérivés viennent également du grec ancien , dérivé de qui signifie « faire, créer » : le poète est donc un créateur, un inventeur de formes expressives. La philosophie d'autre part, produit un discours rationnel par l'intermédiaire du logos (du grec , « parole »). Le mot philosophie (littéralement : « l'amour de la sagesse ») désigne une activité et une discipline existant depuis l'Antiquité. Différents buts peuvent lui être attribués, de la recherche de la vérité, et de la méditation sur le bien et le beau, à celle du sens de la vie, et du bonheur, mais elle consiste plus largement dans l'exercice systématique de la pensée et de la réflexion. Ancrée dès ses origines dans le dialogue et le débat d'idées, la philosophie peut également se concevoir comme une activité d'analyse, de définition, de création ou de méditation sur des concepts.

Poésie et philosophie ont toujours entretenu des liens privilégiés. Les poètes et philosophes depuis Héraclite ont révélé, tant par leur interrogation à propos des êtres et de leur rapport au monde que par leur style souvent lapidaire et contradictoire, qu'il existe des ponts entre eux. Ils montrent donc par leurs travaux que poésie et philosophie sont complémentaires et inséparables. La poésie philosophique est ainsi le produit des deux : l'une, du côté du muthos, et l'autre, du côté du logos ; la poésie philosophique, , est entre ces pôles. upright|thumb|Démocrite riant, huile sur toile d'Hendrick ter Brugghen, 1628.

La poésie philosophique peut faire l'objet d'un aperçu chronologique prenant en considération à la fois les aires d'influences culturelles et les principaux courants philosophiques ayant marqué les différentes périodes de l'histoire humaine.

Origines 300px|thumb|Le philosophe par Rembrandt. Les origines de la poésie philosophique remontent à ceux que l’on nomme les présocratiques, penseurs qui dans la Grèce antique, ont participé aux origines de la philosophie et ont vécu du milieu du , c'est-à-dire pour la plupart avant Socrate. Parménide, Héraclite, Empédocle et Démocrite sont les plus représentatifs de ce courant où poésie et philosophie sont indissociables.

D'une part, vinrent d’autres penseurs, surtout Lucrèce avec De rerum natura où il nous montre que la « poésie est le lien, ou la médiation, entre religion et philosophie ». Ils choisissent le vers homérique, la scansion d'Hésiode ainsi du noble Horace dans les Odes, ou le fragment, mais aussi l’aphorisme ou la pointe, toute forme brève, lapidaire, pour exprimer leurs pensées.

Confucius thumb|left|Tombe de Confucius, fondateur du Confucianisme. D'autre part, sur le continent asiatique, est publiée l'œuvre du philosophe chinois Confucius (551-479 av. J.-C.), Les Annales des printemps et automnes.

Ainsi naquit le confucianisme, Rújiā (儒家) « école des lettrés » puis Rúxué (儒学) « enseignement des lettrés » , qui est l'une des plus grandes écoles philosophiques, morales, politiques et dans une moindre mesure religieuses de Chine. Après avoir été confrontée aux écoles de pensée concurrentes pendant la période des Royaumes combattants et violemment combattue sous le règne de Qin Shi Huang, fondateur du premier empire, elle fut imposée par l'empereur Han Wudi (-156 ~-87) en tant que doctrine d'État, et l'est restée jusqu'à la fondation de la République de Chine en 1911. Elle a aussi pénétré au Viêt Nam, en Corée et au Japon où elle a été adaptée aux circonstances locales..

Du En Mésopotamie, Mansur al-Hallaj (858-922), au à Bagdad, est un mystique persan du soufisme. Il est un des piliers de la tradition persane du soufisme. Sa méditation spirituelle est à l’origine de la poésie philosophique persaneDiwan, poèmes traduits et présentés par Louis Massignon, éd. du Seuil, 1955Poèmes mystiques traduits et présentés par Sami-Ali, éd. Albin Michel, 1998..

D'Al-Mutanabbi ([915-965), poète arabe, les poèmes tournent autour des louanges des rois, des descriptions de batailles, de la satire, de la sagesse et de sa philosophie de la vie que beaucoup d'hommes partagent avec lui.

Abu-l-Ala al-Maari (973-1057) écrit sa « longue méditation sur la vie, la mort, les religions, les sectes et la folie des hommes », son Épître du Pardon, ouvrage en vers et en prose où il « engage ainsi un dialogue des morts, tantôt sérieux et tantôt bouffon, où les discussions philologiques occupent une part importante. »

En Arménie, Grégoire de Narek (vers 950-1003), poète, philosophe et grand mystique, publie vers la fin de sa vie, en langue arménienne classique un long poème intitulé Livre des Lamentations, chef-d'œuvre de la poésie arménienne médiévaleGrégoire de Narek, Paroles à Dieu, introduction, traduction et commentaire d'Annie et Jean-Pierre Mahé, Peeters, La Procure, Paris-Louvain, 2007 , 486 p. Grégoire de Narek, Le Livre de Prières, introduction, traduction et notes d'Issac Kéchichian, Éditions du Cerf, coll. « Sources chrétiennes », Paris, 1961, réédité en 2000 , 575 p..

En Perse, la poésie philosophique initiée au par Omar Khayyam (vers 1048-1131)Les Quatrains d'Omar Khâyyâm, traduits de l'anglais et présentés par Charles Grolleau, Ed. Charles Corrington, 1902 (rééd. aux éditions : Champ libre / Ivrea, 1978 ; 1001 Nuits, 79 p., 1995 ; Allia, 2008). devient religieuse chez les Persans, surtout avec Farid al-Din Attar (vers 1145-1229) au et son « Langage (ou Cantique) des Oiseaux »Le Langage des oiseaux chez Mantic Uttaïr, ou le Langage des oiseaux, poème de philosophie religieuse, par Farid-Uddin Attar, publié en persan (1857 ; 1863).La langue des oiseaux. Farîd Uddîn Attâr. Traduit du persan par Garcin de Tassy, Albin Michel, Paris, 1996.Le Cantique des Oiseaux d'Attâr, illustré par la peinture en Islam d'orient, traduction intégrale versifiée par Leili Anvar, commentaires iconographiques de Michael Barry, éditions Diane de Selliers, 2012.. Le poète soufi Djalâl ad-Dîn Rûmî et son meilleur ami, Shams ed Dîn TabrîzîTabrizi, Shams-i. Me & Rumi : The Autobiography of Shams-i Tabrīzīi, édité par William Chittick. Louisville: Fons Vitae, 2004. prolongeront cet enseignement du soufisme par des distiques, jusqu’à Hafez de Chiraz, poète, philosophe et mystique persanBibliographie, traduction et commentaires récents : Le Divân, Hâfez de Chiraz par Charles-Henri de Fouchécour, 2006, Verdier poche, Paris (ouvrage de référence)..

Dante upright|thumb|Portrait de Dante par Sandro Botticelli. Dante Alighieri (1265-1321), poète et philosophe, avec la Divine ComédieTrad. bilingue de Jacqueline Risset : L'Enfer, Flammarion, 1985. ; Le Purgatoire, Flammarion, 1988 ; Le Paradis, Flammarion, 1990. fait le récit d’un véritable voyage initiatique. Au cours de son périple, Dante va rencontrer une centaine de personnalités, depuis les grandes figures mythiques de l'antiquité comme les philosophes, jusqu'aux personnalités locales contemporaines de Dante. La Comedia tient à la fois du parcours personnel et l'action se situe dans un univers métaphysique, du manuel théologique chrétien par sa description de l'au-delà, qui a valeur éthique et morale. C’est une longue et fondamentale réflexion sur la recherche d’une voie du salut spirituel, ici le salut éternel qui passe par la perte de Béatrice Portinari. Étienne Gilson écrit dans son livre Dante et la philosophie : « Dante dit s'être consolé par la philosophie d'avoir perdu Béatrice (1260-1290)Dante et la philosophie d'Étienne Gilson, éd. Librairie philosophique J. Vrin, Paris 1972, (troisième édition) 3.. » Selon la traductrice de Dante, Jacqueline Risset, « la Donna gentile, (qui) sera l'allégorie de la philosophie ; elle fait partie du "système légendaire" de Dante — système qui dérobe en même temps qu'il montreJacqueline Risset, Dante, une vie, éd. Flammarion, Paris 1995 , 75.. »

Pétrarque thumb|left|200px|Pétrarque (sanguine de Jacques Le Boucq). Moins d'un siècle plus tard, apparaît Pétrarque (1304-1374) avec le Canzoniere, recueil de 366 poèmes composés en italien par l'écrivain consacrés à son amour intemporel : Laure (1310-1348), que Pétrarque aurait aperçue le 6 avril 1327, dans l'église Sainte-Claire à Avignon.

Quatre poètes semblent avoir marqué, en Europe, ce siècle de leur poésie philosophique : Christine de Pizan (1363–1431), Charles d'Orléans (1394-1465), Jorge Manrique (1440 ? -1479), et surtout, François Villon (1431-1463 ?).

Christine de Pizan thumb|200px|Christine de Pizan écrivant dans sa chambre (1407).

Charles d'Orléans

Dans l'Anthologie de la poésie de langue française, Michel Cazenave écrit :

Jorge Manrique thumb|left|Portrait imaginaire de Jorge Manrique. Jorge Manrique est un poète espagnol. Il est l'auteur des Stances sur la mort de son père (Coplas por la muerte de su padre), l'un des classiques de la littérature espagnole. Cette élégie se compose de quarante stances ou coplas, de quatre tercets chacune (deux octosyllabes et un vers tétrasyllabique où le rythme semble, comme par magie, se plier au cours même de la pensée.

Pour Jeanne Battesti-Pelegrin,

François Villon thumb|right|Image censée représenter François Villon dans la plus ancienne édition de ses œuvres (Pierre Levet, 1489). François Villon, l'auteur du Testament, écrivait :

Michel-Ange 130px|thumb|right|upright 1.32|Buste de Michel-Ange par Daniele da Volterra, Louvre. En Italie, Michel-Ange, la trentaine en mars 1505, après avoir réalisé la Pietà de St Pierre et son David géant, se consacre à l'étude des poètes et des orateurs, et se met à la composition des Sonnets, délaissant pour quelque temps la sculpture. À partir de cette date, la poésie l'accompagne fidèlement tout au long de sa vie jusque dans son grand âge ; le verbe subtil devient confident au besoin des états d'âme du plus tourmenté des hommes.

Il nous laisse ainsi trois cents poèmes, les Rime. Rainer Maria Rilke et Thomas Mann les admirent sans réserve. Auteurs français vignette|gauche|Louise Labé, portrait gravé par Pierre Woeiriot (1555), BNF. Au les prises de position religieuse au milieu des conflits de la seconde moitié du siècle se retrouvent dans des poèmes aux accents graves, à la fois tragiques et épiques comme dans les Hymnes (1555-1556)Charles Dédéyan, « Henri , la Franciade, et les Hymnes de 1555-1556 », B.H.R., 9, 1947, ., Discours sur les misères de ce temps (1562), ou La Franciade (1572), les œuvres de RonsardJean Céard, Daniel Ménager, Michel Simonin, Ronsard. Œuvres complètes, Paris, Gallimard, 1994, "La Pléiade", t. , ., le partisan catholique ou Les Tragiques du poète protestant Théodore Agrippa d'Aubigné (1552-1630)Les Tragiques, éd. Frank Lestringant, Paris, Gallimard, 1995 . ..

Du Bellay, l'auteur de Défense et illustration de la langue française où il expose les idées des poètes de la Pléiade, publie en 1558 Les Regrets, un recueil de poèmes écrit pendant son voyage à Rome de 1553 à 1557. Cet ouvrage comprend 191 sonnets, tous en alexandrins. Le choix de ce mètre, plutôt que du décasyllabe, constitue une nouveauté. Contrairement au modèle pétrarquiste, le thème principal n'est pas l'amour d'une femme mais celui du pays natal.

Angelus Silesius Poète et penseur de Silésie, Johannes Scheffler dit Angelus Silesius va publier en 1675 un livre capital pour la poésie philosophique, Le Pèlerin chérubinique (Cherubinischer Wandersmann). Il y écrit ce célèbre distique « Sans pourquoi » :

D'après le Nouveau Dictionnaire des Œuvres :