Phocas (en grec ), surnommé la mort pâle des Sarrasins (en grec ο λευκός θάνατος των Σαρακηνών) né vers 912 et mort le , est un grand chef de guerre de l'Empire byzantin de la famille Phocas qui accède au trône et devient un empereur contesté. Il règne de 963 à 969. Issu d'une illustre famille qui a bâti sa réputation et sa fortune sur ses succès contre les Arabes en Anatolie, Nicéphore Phocas apparaît véritablement dans les années 940 quand, avec son frère Léon Phocas et son père Bardas Phocas l'Ancien, il mène un grand nombre de batailles contre les Hamdanides d'Alep. Devenu domestique des Scholes d'Orient en 955, il est à l'initiative d'une stratégie de plus en plus agressive qui mène le combat au-delà de la frontière et favorise l'émergence de sa réputation de brillant général. Choisi pour mener la reconquête de la Crète, il s'empare de l'île entre 960 et 961 puis revient mener bataille vers Alep où il s'impose à nouveau.
En 963, Romain II meurt et une vacance du pouvoir s'installe alors que les deux empereurs légitimes, et , sont trop jeunes. Général le plus prestigieux de son époque, Nicéphore Phocas s'impose comme régent face aux notables de la cour et il s'empare du trône à l'été 963. Néanmoins, il ne remet pas en cause les deux souverains issus de la dynastie légitime mais gouverne en leur nom, en épousant leur mère, Théophano Anastaso, veuve de Romain II. Comme souverain, il continue sa politique d'expansion en Orient, avec succès. Profitant du délitement progressif de la puissance musulmane à ses frontières, il reconquiert la Cilicie puis reprend Antioche en 968 et contraint de plus en plus l'émirat d'Alep à la vassalité. En revanche, en Occident, il est moins heureux. Ne disposant pas des forces nécessaires pour intervenir, il ne peut s'opposer à la fin de la conquête musulmane de la Sicile et peine à circonvenir les prétentions impériales d’, qui tente de s'étendre en Italie méridionale. Surtout, il suscite l'intervention de la Rus' de Kiev contre les Bulgares et contribue à une déstabilisation profonde de la situation dans les Balkans.
S'il jouit d'une excellente réputation comme militaire, comme en témoignent les manuels militaires dont il est l'auteur, l'influenceur ou le commanditaire, il souffre d'une certaine impopularité en raison d'une politique fiscale austère et d'une tendance à privilégier ses parents proches aux plus hautes fonctions, au risque de lui aliéner certains grands dignitaires. Ainsi, en , il est la victime d'une conspiration qui unit sa femme, soucieuse de préserver les droits au trône de ses fils Basile et Constantin, à plusieurs personnages d'importance, dont Jean Tzimiskès, longtemps lieutenant de Nicéphore et qui lui succède, après l'avoir fait assassiner. La postérité et le souvenir de Nicéphore Phocas sont parmi les plus riches de l'histoire des souverains byzantins. Il laisse derrière lui l'image d'un grand général qui participe grandement à l'expansionnisme byzantin de son temps, ainsi qu'un homme sensible à la spiritualité, qui l'amène à développer le monachisme, non sans s'opposer à un clergé qui apprécie peu son interventionnisme théologique.
Sources Le règne de Nicéphore Phocas est rapporté par plusieurs grands chroniqueurs byzantins, dont Léon le Diacre, qui est son contemporain, Jean Skylitzès ou encore Michel Psellos, plus tardifs et qui se sont certainement appuyés sur un ou plusieurs récits plus ou moins favorables à Nicéphore. R. Morris a noté que la tradition byzantine se partage entre deux visions du règne de Nicéphore, reproduisant les lignes de fracture de la société face à la politique de l'empereur.. D'un côté, Léon le Diacre est généralement acquis à la cause de celui-ci et si sa chronologie est parfois confuse, son rôle de témoin d'un certain nombre d'événements fait de son Histoire la source la plus riche pour analyser la vie de Nicéphore Phocas. De l'autre, Skylitzès, plus tardif, s'appuie plutôt sur des sources défavorables à Nicéphore. Le texte de Psellos est plus succinct et s'appuie largement sur celui de Léon le Diacre, même s'il s'en distingue parfois. Il accorde une place importante à l'assassinat de Nicéphore, qu'il décrit assez précisément. Georges Cédrène est une autre source de valeur même s'il compile les écrits d'autres chroniqueurs, ainsi que Jean Zonaras, un peu plus tardif et qui délivre des éléments d'analyse absents d'autres chroniques. Peut également être cité le poème de Théodose le Diacre composé en partie en l'honneur de Nicéphore Phocas sur sa reprise de la Crète..
D'autres sources extérieures byzantines éclairent plusieurs aspects du règne de Nicéphore, comme la chronique de Yahyā d'Antioche très centrée sur les guerres avec Sayf al-Dawla. ou le récit de l'ambassadeur du Saint-Empire romain germanique, Liutprand de Crémone, qui livre un récit vivant de son séjour à Constantinople, bien que très hostile à Nicéphore et qui a d'ailleurs eu un fort écho dans le monde occidental en contribuant à la mauvaise réputation de l'Empire byzantin. Parmi les auteurs musulmans, le récit de voyage d'Ibn Hawqal est souvent mobilisé. D'autres sources plus ou moins directes peuvent être mobilisées comme les traités militaires attribués à Nicéphore Phocas et qui éclairent sur le contexte militaire ou bien les novelles (texte législatif) de son règne qui ont été conservées. Parmi les sources archéologiques, la numismatique est souvent mobilisée et des vestiges d'époque attestent notamment de constructions parrainées par Nicéphore ou sa famille.
Origines gauche|vignette|Carte des provinces de l'Empire byzantin en Anatolie vers 950. Les Phocas sont surtout implantés en Cappadoce. vignette|Fresque du Cycle christologique dans l'église de Tokali à Göreme (Turquie), dont la décoration est financée notamment par Nicéphore Phocas et son frère Constantin. Fils de Bardas Phocas l'Ancien et d'une Maleïnissa, (prénom qui signifie « qui porte la victoire ») appartient à la famille Phocas, originaire de Cappadoce, qui a donné à Byzance plusieurs autres généraux. Il est né vers 912 et rejoint l'armée assez jeune. Son grand-père, prénommé aussi Nicéphore, s'est illustré en Italie et en Sicile d'où il a chassé les Maures d'Afrique du Nord sous , et a combattu les Bulgares sous .. Un de ses fils et oncle de Nicéphore, Léon Phocas, a été domestique des Scholes, commandant en chef des armées dans la guerre contre les Bulgares, s'est révolté en 919-920 mais moins contre que contre , qui exerce la réalité du pouvoir.. Un autre de ses oncles, du côté maternel, est saint Michel Maleïnos, higoumène au mont Kyminas en Bithynie. Le père de Nicéphore, Bardas Phocas l'Ancien, a mené diverses campagnes et a participé à la révolte qui chasse Romain Lécapène pour rétablir Constantin VII Porphyrogénète comme seul empereur, lui octroyant une place centrale sous son règne. Finalement, plusieurs échecs contre les Arabes entraînent son remplacement progressif par ses fils.
Nicéphore a deux frères. Le premier, Constantin Phocas, stratège de Séleucie, est fait prisonnier par les Hamdanides en 949 et meurt empoisonné dans un cachot six ans plus tard selon Georges Cédrène. Le second, le curopalate et stratège de Cappadoce, Léon Phocas le Jeune, le remplace comme commandant sur la frontière orientale. Avec les Mélissène et les Sklèroi, la famille des Phocas est donc l'une des plus anciennes et des plus influentes de l'Empire byzantin, régulièrement au premier plan sans pour autant chercher à démettre la dynastie macédonienne, qui conserve le pouvoir depuis . Les Phocas sont plus spécialement actifs le long de la frontière avec la Cilicie car l'essentiel de leurs propriétés sont situés en Cappadoce.. Ils sont d'ailleurs connus pour leur mécénat envers les églises et les monastères de la région, notamment dans la région de Göreme. De ce fait, la région de Tarse, à proximité directe de la Cappadoce, devient vite le principal champ d'action de Nicéphore, tant comme général que comme empereur. Les Phocas entretiennent aussi de bonnes relations avec les Ibères, à la différence des Arméniens, plus proches des autres familles byzantines de la frontière byzantino-arabe, comme les Sklèroi ou les Kourkouas et qui sont souvent des rivales des Phocas. Elles se disputent les principales fonctions d'influence au sein du gouvernement de l'Empire mais évitent généralement la confrontation directe et tendent même à se rapprocher à l'époque de Nicéphore Phocas..
Personnalité et apparence physique vignette|gauche|Portrait de Nicéphore Phocas dans le mutinensis gr. 122, manuscrit du .|alt=Photographie de la marge d'une page de manuscrit, montrant l'esquisse du portrait d'un homme barbu et couronné. Les chroniqueurs byzantins sont clairement divisés sur . Certains, comme Léon le Diacre, lui sont très favorables alors que d'autres comme Jean Skylitzès, Georges Cédrène ou Jean Zonaras ne mâchent pas leurs mots dans le mépris qu'ils ont pour lui. Ainsi Skylitzès doute-t-il fortement de son apparente vertu et de son austérité. Il raconte l'avènement de :
Ces attaques portent aussi sur son aspect physique et sa manière d'être. Ainsi Cédrène décrit comme petit, gros, avec de larges épaules, d'une humeur sombre et taciturne et cependant voué aux passions. Ses panégyristes voyaient en lui plutôt de la sagesse et de la sévérité ainsi qu'un haut sens de la justice. Ainsi Léon le Diacre écrit-il que . Mathieu d'Édesse dans sa Chronique fait l'éloge de son humanité : .. Plusieurs chroniqueurs attestent de sa piété. Athanase l'Athonite, moine au mont Athos, était très lié à lui et le poussait à adopter la vie monastique. Il est réputé pour s'habiller modestement et pour dormir à même le sol ou sur un lit sommaire, en particulier lors des fêtes religieuses.
Cette opposition des historiens est sans doute renforcée par le fait que accorde, non sans raisons, de nombreux subsides à l'armée et dépouille le Sénat et les monastères. Jean Skylitzès fait par ailleurs le récit de sa fin de règne, dans lequel passe pour développer un état d'esprit paranoïaque. Ainsi écrit-il que fit construire un mur autour du palais et « une citadelle d'où il put exercer sa tyrannie sur les malheureux citoyens. » Il finit par critiquer sa brutalité envers les citoyens de Constantinople — dont il avait fini par se faire détester — ainsi que son avarice.
L'évêque lombard Liutprand de Crémone, envoyé comme ambassadeur à Constantinople par l'empereur du Saint-Empire , donne une description peu flatteuse de l'empereur byzantin :
En revanche, un consensus existe autour des vastes compétences militaires de Nicéphore Phocas, général avant d'être empereur. Héritier d'une famille destinée au métier des armes, originaire d'une région proche de la frontière anatolienne, sa vie est vouée à combattre l'adversaire musulman et il gagne notamment le surnom de .
Nicéphore a été marié une première fois avec une femme sur laquelle presque rien n'est connu, à part qu'elle appartient à la famille des Pleustai, peut-être issue du Pont, et qu'elle est morte bien avant lui. Le seul fils qu'ils ont eu ensemble, prénommé Bardas, est tué accidentellement par un certain Pleutzès, un de ses parents..
Contexte général