Jean Multon, alias Lunel, né le à Preuilly-sur-Claise et fusillé au fort de Montrouge à Arcueil le , est un transfuge de la Résistance française devenu agent de la SIPO-SD (Gestapo) de Marseille.
Seconde Guerre mondiale Dans la Résistance Agent d'assurances à Civray, dans la Vienne jusqu'en 1937, Jean Multon est mobilisé en 1939, et combat en pendant la Campagne de France. De retour à Civray, il rejoint la Résistance (l'Armée des Volontaires), dans le groupe local de l'avoué Renard, créé le , l'un des premiers réseaux de résistance en France ayant répondu à l'appel du du général de GaulleNicolas Balique et Vladimir Biaggi, Ernest Dunker et la Gestapo de Marseille, éditions Vendémiaire, 2016, .. Complet et organisé, le réseau dirigé par l'avoué et bâtonnier Louis Renard est très actif dans la Vienne occupée, notamment avec la publication dès le du Libre Poitou afin de fédérer les bonnes volontés favorables à de Gaulle. Mais le , et bien qu'il s'en défende par la suite, Multon est arrêté, pour ses , s'il faut en croire le rapport officiel de la police de Vichy N.Balique et V.Biaggi, Ernst Dunker et la Gestapo de Marseille, éditions Vendémiaire, 2016, . De nombreuses arrestations ont lieu, notamment grâce au zèle de postiers de Niort interceptant des instructions clandestines à la suite d'une erreur d'affranchissement. Jusqu'au , une centaine de personnes sont interceptées appartenant de près ou de loin au réseauLe nom de Multon apparaît dans un rapport du Service de police anticommuniste (SPAC, créé le par Pierre Pucheu, ministre de l'intérieur de Vichy) relatif aux arrestations de Poitiers. Cf. Balique et Biaggi,,Ernst Dunker et la Gestapo de Marseille..
Arrestation Le , Louis Renard est pris avec Pierre Pestureau, et 29 de ses camarades de combat ont déjà été arrêtés. Libre quant à lui, Multon gagne la zone libre, pour suivre en un groupe de jeunes poitevins décidés à rejoindre l'Angleterre en passant par l'EspagneChaperon, Bernard, Sorins et Maisons ont échappé aux arrestations du SIPO-SD de Poitiers. Dominique Lormier.. Arrivés à Marseille, Multon et ses compagnons entrent en contact avec Henri Aubry et Jacques Baumel chez un restaurateur local. Ils adhèrent au groupe Combat de Frenay au sein duquel Jean Multon devient rapidement le secrétaire, « l'homme de confiance », du chef régional de ce mouvement, Maurice Chevance, alias Bertin, le premier chef régional des Mouvements unis de la Résistance (MUR)C'est lui qui donne à Multon, le pseudonyme de « Lunel » selon ses mémoires Vingt mille heures d'angoisse.. « Lunel », jusqu'à la fin , remplit des missions à Marseille et à Lyon. Il y apprend des adresses, des lieux de rendez-vous, des boîtes aux lettresEn mars 1943, Multon et Chevance participent à une réunion au bar des Danaïdes, où ils rencontrent Pierre-Jean Herbinger (du réseau Mithridate) et René Hardy (du réseau Résistance-Fer) selon Biaggi et Balique.. Début avril, il participe à une conférence à Marseille en présence de Maurice Chevance, Marcelle Bidault, Jeannine Frèze-MilhaudChez qui Berty Albrecht a trouvé refuge et Berty AlbrechtLors de cette réunion, Berty Albrecht livre un contact sur Lyon, sous le code « la dame aux cheveux blancs » à l'hôtel de Bourgogne de Mâcon. Ernst Dunker et la Gestapo de Marseille, ., dirigeante nationale de Combat et proche d'Henri Frenay.
Lors d'un rendez-vous prévu avec Jean Salducci, un directeur d'école, engagé dans le journal Combat Universitaire, Multon est arrêté en même temps que Benjamin Crémieux le par la Gestapo de Marseille à la Taverne Charley, 20 boulevard Garibaldi. « Lunel » parle sans qu'aucune contrainte physique n'ait été exercée sur lui et accepte la proposition d'Ernst Dunker, alias Delage, et de son supérieur l'Oberleutnant Kompe, de collaborer avec les services allemands. Ce retournement aura des conséquences dramatiques pour la Résistance intérieure française car Multon connaît parfaitement le fonctionnement de l'organisation tant à Marseille qu'à Lyon.
Retournement Pour prouver sa bonne volonté, Multon dénonce immédiatement Maurice Chevance à Ernst Dunker. Avec son équipe, Antoine Tortora, patron de l'hôtel du Musée, Gaston Daveau, un ancien de la Légion des volontaires français contre le bolchevisme (LVF), et Marguerite Magno dite « Maguy », Dunker, accompagné de Multon, procède à l'arrestation du chef régional à son domicile du 199 avenue du Prado. Au cours de la perquisition, Chevance s'échappe par l'escalier, saute du premier étage et, malgré une jambe fracturée, réussit à s'enfuir avec l'aide du policier Marcel KochMaurice Chevance, Vingt mille heures d'angoisse, 1940-1945, Robert Laffont, 1990, .. Chevance-Bertin échappé, Multon ne se prive pas de livrer un autre nom, celui de Max Juvénal, chef régional de l'Armée SecrèteL'avocat aixois a fourni de faux papiers et a organisé la fuite de Chevance-Bertin. , Maurice Chevance, Vingt mille heures d'angoisse, 1940-1945.. Même si Dunker n'est pas parvenu à interpeller Juvénal, il n'en demeure pas moins convaincu que Multon est une source d'information de première importanceEn effet, Dunker possède un autre informateur en la personne du Capitaine Edmond Vladimir Chacun alias « Carton », sources de l'interrogatoire de l'instruction de procès de Multon 1945-46.. Multon est intégré comme agent de la Gestapo sous le dès le .
L'activité de Multon comme agent double est bien connue grâce au rapport FloraMadeleine Baudouin, Témoins de la Résistance en R2, Aix-en-Provence, thèse Université de Provence, t. 2, . rédigé par Dunker et retrouvé dans les locaux de la SIPO-SD de Marseille, en , après la Libération. Ce rapport indique que Multon . Le , Multon donne un nouveau nom au SIPO-SD de Marseille : Pierre Bernheim, alias Bernier ou Lancien, membre du Noyautage des administrations publiques (NAP). Rendez-vous est pris avec Multon dans un café de Marseille. Aussitôt arrêté, Bernheim est conduit rue Paradis et interrogé par Kompe. Le , Multon se rend au café de la Place Castellane, pour y confondre Wolf Wexler, alias Manuel, et Pierre Ziller, alias Gauthier, qu'il a convoqués. En sortant, il met la main sur un autre résistant, Pierre Le Couster, chef courrier des MUR et membre du réseau Mithridate.
Arrestation de Jean Moulin
Multon présente un double intérêt pour le KDS (Kommando der Sipo und der SD) de Lyon. D'abord, grâce à Le Couster, il connaît l'existence de la boîte aux lettres que Suzanne Dumoulin a mise au service de la section Sabotage Fer des MUR. Ensuite, parce qu'il a les moyens de contacter Henri Frenay en passant par la boîte aux lettres de l'hôtel de Bourgogne à Mâcon, ce renseignement lui ayant été fourni par Berty Albrecht qu'il avait rencontrée lors d'une réunion tenue à Marseille début , avec Chevance-Bertin.
Multon rejoint Lyon le et se met immédiatement au service de Klaus Barbie, chef du service Sicherheitsdienst (SD) du KDS. Il fait équipe avec Robert Moog, dit Bobby, agent K30, un agent français de l'Abwehr-Dijon prêté au SIPO-SD de Lyon.
Dans les heures qui suivent l'arrivée de Multon à Lyon, les deux hommes installent une équipe de la Gestapo dans le logement de Dumoulin. Celle-ci est arrêtée et sa boîte aux lettres mise sous surveillance. Cette surveillance entraîne une autre arrestation, celle de Marie ReynoardMarie Reynoard et Suzanne Dumoulin seront toutes deux déportées à Ravensbrück où elles décéderont. qui se présente chez Dumoulin un ou deux jours plus tard pour faire appel à ses talents de couturière. Elle permet surtout au KDS de Lyon d'intercepter un message non codé qu'Henri Aubry a demandé le à sa secrétaire, Raisin, de déposer dans la boîte aux lettres de Dumoulin. Ce message, rédigé en clair, est destiné à René Hardy, alias Didot, pour le prévenir d'un rendez-vous le à avec le général Delestraint à la sortie de la station de métro La Muette à Paris. Le KDS de Lyon trouve évidemment le message et alerte immédiatement les services allemands de Paris. Par contre, Aubry oublie de prévenir Delestraint et Hardy, alors qu'il sait que la boîte aux lettres est brûlée puisque les agents de liaison de Combat ont diffusé l'information dès l'arrestation de Marie Reynoard..
Multon et Moog obtiennent un rendez-vous avec Berty Albrecht le à l'hôtel de Bourgogne à Mâcon. Il s'agit d'un piège, auquel participe Edmée Deletraz, et dont l'objectif est Henri Frenay. Mais celui-ci prépare son voyage pour Londres où il doit assister à une importante réunion avec le général de Gaulle. Frenay ne vient pas. Seule Berty Albrecht est arrêtée ; envoyée à Fresnes, elle se suicide.
Dans la soirée du , Multon et Moog prennent le train à Lyon Perrache pour rejoindre Paris où une souricière a été organisée par Eugen Kramer, chef de l'Abwehr, à l'hôtel Lutetia, pour s'emparer du général Delestraint. Or, Hardy, qui ignore le rendez-vous avec Delestraint, prend le même train pour rencontrer à Paris Jean-Guy Bernard. Hardy et Multon qui se sont entrevus une fois à Marseille se reconnaissent. Hardy décide quand même de prendre le train. Malgré les hésitations de MultonHardy a changé son apparence depuis leur rencontre de Marseille et Hardy n'est pas connu sous son véritable nom par Multon et Moog, mais sous les pseudonymes de "Carbone" et ou "Didot"., Moog décide de faire arrêter Hardy à Chalon-sur-Saône où il est confié à la Feldgendarmerie avant d'être pris en charge par Barbie lui-même. Libéré dans la soirée du sans que l'on sache encore aujourd'hui dans quelles conditions a eu lieu cette libération, il n'informera pas ses camarades et ses chefs de la Résistance de son arrestation.
Pendant ce temps, Multon et Moog, qui ont poursuivi leur voyage vers Paris, participent le à l'arrestation du général Delestraint qui entraîne aussi celles de Joseph Gastaldo et de Jean-Louis Théobald.
À la suite de cette succession d'arrestations, le SD de Lyon et l'Abwehr ont obtenu les renseignements leur permettant d'identifier les principaux responsables de la Résistance intérieure française et ainsi de les conduire à Jean Moulin. Ils n'ont donc plus besoin de Multon et celui-ci peut, alors que se prépare le drame de Caluire, prendre des vacances avec sa famille à Preuilly-sur-Claise, son village natal en Touraine. Il y reste jusqu'au avant de revenir à Lyon où la Gestapo lui ordonne de rejoindre Marseille.
Arrestation de Roger Morange À Marseille, Multon continue à dénoncer les résistants et à participer à leur arrestation. Ce fut le cas pour Roger Morange, chef du TRNom de l'entreprise des Travaux Ruraux qui sert durant la Seconde Guerre mondiale de couverture au contre-espionnage français. de Marseille en Récit de l'arrestation de Morange site de l'AASSDN.. Sur information du KdS de Toulouse, Dunker enquête sur un certain Roger Forest en relation dans la cité phocéenne avec Bernard Lomnitz, membre des Travaux ruraux des services de contre-espionnage de Paul Paillole.
Le , Lomnitz est arrêté, et son entreprise sert de souricière. Forest est le premier à tomber dans le piège entre les mains de Multon et des hommes de Dunker. Morange alias Mordant a rendez-vous avec un agent retourné de l'Abwehr de Paris, un certain Stefan Frederkind. Pour Morange, Frederking est un atout, en sa qualité de fournisseur des mess des officiers allemands, il a ses entrées non seulement dans les bureaux de l'Hôtel Lutetia, mais aussi dans les principaux états majors allemands de Paris.
Le samedi , à , Morange se rend à la Brasserie du Parc au Rond-point du Prado. Bernard Lomnitz doit amener Frederkind, mais c'est Lunel qui est là avec Jalabert et deux autres policiers du SD (Lunel présenté à Morange par Barrioz chef régional de Combat). À la sortie de la brasserie, sans menottes, Morange s'enfuit, se fait tirer dessus par des feldgendarmes et se retrouve blessé par Lunel. Emmené rue Paradis (siège du SD de Marseille), il est interrogé par Lunel et le SS Scharführer Ernst Dunker. Morange gagne du temps pour permettre à ses camarades de faire le vide.