L’École de Bruxelles est une école de pensée qui s’illustre dans le domaine de la philosophie et de la science du droit. Elle bénéficie d’un rayonnement international. Elle se caractérise par son orientation pratique et transdisciplinaire, sa méthode pragmatique, son investissement dans la vie sociale et ses transformations.
Trois périodes successives ont jalonné son histoire. L’école est née à la fin du d’une inspiration positiviste et moderniste qui conduisit ses premiers membres à engager le tournant sociologique du droit, de la philosophie et des sciences humaines. L’École de Bruxelles a joué un rôle moteur dans le développement de la sociologie en Belgique. Après 1945, une nouvelle génération de l’École, composée principalement de juristes - ainsi que de philosophes et logiciens - , fédérés autour de la figure tutélaire de Chaïm Perelman, a apporté une contribution majeure au tournant argumentatif en droit et en philosophie. Elle a ainsi permis le développement de l’argumentation comme discipline. Depuis les années 1990, les juristes et philosophes du droit de l’École de Bruxelles renouvellent et appliquent les méthodes de l’École au tournant global : leurs travaux analysent les conséquences majeures de la globalisation sur les institutions politiques et juridiques et s’intéressent aux transformations en cours dans le domaine du droit et des normativités en général.
Le tournant sociologique
Luttes doctrinales et émergence de l’École L’École de Bruxelles prend son origine dans le tournant sociologique du droit et des sciences sociales. Ce tournant se comprend à l’aune des doctrines qui prévalaient alors au sein de l’université libre de Bruxelles. Dans le dernier quart du , l’institution était encore largement acquise aux thèses spiritualistes et antipositivites du philosophe allemand Karl Christian Friedrich Krause prolongées par ses disciples, professeurs au sein de cette même Université, Heinrich Ahrens, Théodore Schliephake et Guillaume TiberghienSur le krausisme à l’université libre de Bruxelles, voir S. Montreal, Les krausistes 'belges’ : contribution de leur influence en Amérique latine, Revue belge d’histoire contemporaine, vol. 23, 3-4, 1992, , spéc. . Une jeune génération de libéraux progressistes, acquise aux idées positivistes et évolutionnistes d’Auguste Comte et d’Herbert Spencer, allait toutefois confronter la tradition dominante et doctrinaire de l’Université, opérer une révolution intellectuelle et donner l’impulsion décisive à la fondation de la sociologie en BelgiqueVoir K. Wils, De omweg van de wetenschap: het positivisme en de Belgische en Nederlandse intellectuele cultuur, 1845-1914, Amsterdam : University Press, et s..
Le creuset de cette révolution sera d’abord la Faculté de droit plus ouverte aux idées nouvelles que celle de Philosophie et Lettres, dominée par la figure de Tiberghien engagé contre l’athéisme, le matérialisme et le positivismeVoir not. G. Tiberghien, Athéisme, matérialisme et positivisme. Discours d’ouverture prononcé en séance publique, Bruxelles, Mayolez, 1867.. Elle portera toutefois tous ses fruits au sein de nouvelles institutions dynamiques nées, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’université, de l’affrontement entre spiritualistes et positivistes. Elles bénéficieront du soutien direct ou indirect de l’industriel belge Ernest Solvay V. K. Bertrams et al., Solvay: History of a Multinational Family Firm, Cambridge, Cambridge University Press, 2013.: l’Université nouvelle ou École Libre d'Enseignement Supérieur et Institut des Hautes Études de BruxellesSur la naissance de l’université nouvelle et son histoire, v. W. Van Rooy, L’agitation étudiante et la fondation de l’université nouvelle en 1894, Revue belge d’histoire contemporaine, vol. 2, 1-2, 1976, et s.; F. Noël, 1894 : L’Université libre de Bruxelles en crise, Bruxelles, éd. de l’Université de Bruxelles, 1988. (1894), l’Institut des sciences socialesV. J.-F. Crombois, L’univers de la sociologie en Belgique de 1900 à 1940, Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles, 1994, et s. (1894), l’École des sciences politiques et socialesV. J.-F. Crombois, L’Univers de la sociologie en Belgique de 1900 à 1940, Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles, 1994, et s. (1897) et l’Institut de Sociologie SolvayV. D. Warnotte, Ernest Solvay et l’Institut de sociologie. Contributions à l’histoire de l’énergétique sociale, Bruxelles, Bruylant, 1946, 2 t. (1902).
L’une des figures de proue de cette révolution intellectuelle est Guillaume De Greef, avocat au barreau de Bruxelles et docteur en droitSur Guillaume De Greef, v. L. Viré, "De Greef, G.", in Biographie nationale, Bruxelles, Académie royale des sciences, des lettres et des beaux-arts de Belgique, t. XXXVII, 1971-1972, col. 358 et s. Voir également D. Wolff Douglas, Guillaume De Greef: The Social Theory of an Early Syndicalist, Columbia University Press, 1925; id., The Social Purpose in the Sociology of Degreef, American Journal of Sociology, vol. 31, 4, 1926, et s.. Son Introduction à la sociologie en deux volumes, publiée entre 1886 et 1889G. De Greef, Introduction à la sociologie (première partie) : Éléments, Bruxelles/Paris, Mayolez/Alcan, 1886; id., Introduction à la sociologie (deuxième partie) : Fonctions et Organes, Bruxelles/Paris, Mayolez/Alcan, 1889., fait de lui le premier véritable sociologue belgeP. de Bie, Les Premiers Essais de sociologie en Belgique à la fin du , Louvain, Warny, 1944, spéc. p. 9.. Son œuvre sera notamment discutée en France par Émile DurkheimE. Durkheim, De Greef, introduction à la sociologie, Revue philosophique, 22, 1886, .. Sa sociologie s’inspire de celles d’Auguste Comte et d’Herbert Spencer. Elle retient toutefois du Belge Adolphe Quetelet l’importance de la méthode quantitative et expérimentaleV. G. De Greef, Leçon d’ouverture du cours de méthodologie des sciences sociales, Bruxelles, Mayolez, 1889, 40 p..
Parmi ceux qui, avec lui, participeront à un titre ou à un autre au tournant sociologique précoce qui s’opère à Bruxelles, on trouve notamment le docteur en droit et en science Hector Denis, les juristes Paul Janson, Émile Vandervelde, Edmond Picard, le philosophe René Berthelot ou encore le futur prix Nobel de la Paix, Henri La Fontaine. Le mouvement intellectuel ainsi initié est prolongé à partir de 1902 par les travaux conduits au sein de l’Institut de sociologie Solvay sous la houlette de son directeur, l’ingénieur Émile Waxweiler et de ses proches collaborateurs, le juriste Louis Wodon ainsi que l’historien du droit et disciple d’Henri Pirenne, Guillaume Des MarezSur l’Institut de sociologie Solvay, lire en général J.-F. Crombois, L’univers de la sociologie en Belgique de 1900 à 1940, Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles, 1994.. Ces travaux, particulièrement influents en Europe, rencontreront un succès internationalF. Digneffe, La sociologie en Belgique de 1880 à 1914 : la naissance des instituts de sociologie, Document de travail du département de criminologie et de droit pénal, Louvain-la-Neuve, université catholique de Louvain, 7, 1986, p. 28..
Parce qu’en Belgique, jusqu’à la Première Guerre mondiale, la sociologie est « limitée au milieu francophone libéral bruxellois, fortement international »J. Van Houtte, La sociologie du droit, les problèmes sociaux et la politique en Belgique, Droit et Société, 30-31, 1995, , ici p. 428., on parle d’École de Bruxelles ou d’École sociologique de Bruxelles pour désigner les grandes orientations théoriques et pratiques résultant de ce foisonnement d’idées et d’initiativesJ. Coenen-Huther, « Eugène Dupréel, philosophe, sociologue et moraliste », Revue européenne des sciences sociales, vol. 44, 134, 2006, p. 97 et s., ici p. 103; id., La sociologie de Tönnies, les formes de sociabilité et l’École sociologique de Bruxelles, Recherches sociologiques, vol. 28, 1, 1997, p. 91 et s. ; M. Bolle De Bal, Fragments pour une sociologie existentielle, Paris, L’harmattan, 2013, T. III, p. 112..
Sociologie normative et ingénierie sociale Au contraire de la sociologie de Durkheim et dans la droite ligne de Comte, la sociologie mise en œuvre par les positivistes bruxellois, au-delà de leurs divergences, ne se contente, ni n’accepte de se limiter, à l’observation, à la description et à l’analyse des faits sociaux. La sociologie de l’École de Bruxelles est faite par des juristes et des ingénieurs. Elle se pense à la fois comme une sociologie normative et comme une ingénierie sociale. Aussi, son ambition est vaste : au départ de l’observation de la pratique et de ses nécessités, elle entend découvrir les lois qui régissent la société et son évolution, mais aussi en guider le cours social dans le sens du progrès. Pour ce faire elle met au point et participe à la mise en œuvre d’instruments nouveaux, destinés à favoriser le gouvernement scientifique de la société et l’évolution du droit. Il s’agit d’une sociologie résolument engagée. L’organisation des Semaines sociales par l’Institut de sociologie Solvay à partir de 1912 témoigne de cette ambition pratique et réformatriceLes Semaines Sociales réunissent pendant une semaine des étudiants de toutes les universités belges afin d’étudier sur le terrain des questions d’intérêt national tels que la question des langues en Belgique (1912), la reconstruction et les conséquences économiques et sociales de la guerre (1919), le problème de la vie chère (1920) ou encore l’assistance sociale (1925). F. Digneffe, La sociologie en Belgique de 1880 à 1914 : la naissance des instituts de sociologie, Document de travail du département de Criminologie et de Droit Pénal, Louvain-la-Neuve, Université Catholique de Louvain, 7, 1986, et s. Pour la liste des questions, v. J.-F. Crombois, L’univers de la sociologie en Belgique de 1900 à 1940, Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles, Annexe III..
Le tournant sociologique en droit Les idées nouvelles promues par l’École de Bruxelles se manifestent particulièrement en droit. Les juristes de l’École de Bruxelles s’engageront en effet pleinement dans le tournant sociologique et anti-formaliste de la science juridique qui fit « circuler dans les différentes branches du droit, une sève nouvelle »E. Goblet d’Alviella, 1889-1909 : l’Université de Bruxelles pendant son troisième quart de siècle, Bruxelles, M. Weissuch, 1909, p. 73.. Tous ceux qui participèrent aux travaux de l’Institut de sociologie, tels qu’Adolphe Prins, Maurice Bourguin, Paul Errera, René Marcq ou encore Maurice VauthierLeur participation aux travaux de l’Institut de sociologie est attestée par J.-F. Crombois, L’univers de la sociologie en Belgique de 1900 à 1940, Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles, p. 107., rénoveront leur discipline dans un sens sociologique. Au-delà même de ce cercle, les travaux de Paul Vander Eycken radicalisant ceux de François Gény sur la méthode d’interprétation juridiqueP. Vander Eycken, Méthode positive de l’interprétation juridique, Bruxelles, Falk fils, 1906., puis ceux du grand civiliste Henri De Page, faisant du droit « une science sociale, une branche de la sociologie, science vivante et expérimentale par excellence »H. De Page, De l’interprétation des lois : contribution à la recherche d’une méthode positive et théories en présence, Paris, Payot, 1925, t. II, p. 321, n. 2., s’inscrivent également dans la droite ligne de la conception du droit de l’École de Bruxelles. On rattache encore à cette École les travaux de Georges Cornil, de Léon Cornil, d’Henri Rolin et de Georges Smets.
L’influence des premiers travaux de l’École de Bruxelles sur le droit belge sera significative :