Le (en français, littéralement « de huit », traduit par « formé de huit » ou « octavin ») désigne, dans la culture du Pays basque, une forme poétique traditionnelle illustrée par les et une danse traditionnelle caractéristique, mesurée à cinq temps (notée , ou ) avec rythme pointé.

En tant que poème, le zortziko est largement représenté dans le cadre des joutes oratoires où deux doivent faire preuve d'imagination, de verve comique et de sens de la répartie en improvisant et en se répondant devant un public appelé à choisir le vainqueur. Cette pratique, proche de la tradition des jeux floraux, est toujours vivante au Pays basque.

En tant que rythme de danse, le zortziko a fait l'objet de recherches folkloriques, mais aussi de controverses musicologiques, jusqu'au début du . Les travaux de collectage et d'analyse ethnomusicologique du père Azkue et du père Donostia ont permis d'en dégager le caractère authentique et spécifiquement basque.

Dès le milieu du , des compositeurs de musique classique se sont intéressés au « rythme de zortziko » en l'intégrant dans le répertoire du piano, de l'orchestre, de la musique vocale et de la musique de chambre, élevant le à un niveau de qualité, de popularité et d'universalité comparable à celui de la habanera (sur une mesure à , avec rythme pointé) et de la sicilienne (sur une mesure à , également avec rythme pointé).

Origine Dans son étude littéraire Figures et choses qui passaient, publiée en 1898, un an après son « roman basque » , Pierre Loti évoque . Selon Carlos Sanchez Equiza, le zortziko .

Dans Carmen de Prosper Mérimée, publié en 1845, . Le narrateur de cette nouvelle en témoigne :

La double nature du zortziko, poétique et musicale, son ancienneté et son originalité l'ont fait considérer à la fin du comme et .

Les travaux de collectage de Juan Ignacio de Iztueta, au , suivis par ceux du père Donostia et du père Azkue au , ont permis de rassembler un nombre important de pièces dans les sept provinces du Pays basque, classées, authentifiées et analysées afin de lever certaines ambiguïtés sur ces questions de forme et de caractère.

Poésie signifie « huit » en basque, -ko est un suffixe pour « (forme) de ». (prononcé [], sortsiko) se traduit donc littéralement par « formé de huit » : Julien Vinson propose l'équivalent , en français. Denis Laborde insiste sur le fait que l'on ne peut rien affirmer de plus avec certitude : .

Composition vignette|left|Deux improvisant aux fêtes de Sare, en 1937.|alt=Deux hommes portant le béret basque debout sur une table lors d'une fête de village. Dans la poésie traditionnelle du bertsu (prononcé [], bèrtsou) ou , le zortziko désigne une forme poétique de huit vers alternant deux mètres de longueurs différentes, selon Éric Dicharry. Il en existe deux types : le (ou zortziko « long », prononcé [], han'dia) composé de décasyllabes et d'octosyllabes, et le (ou zortziko « court », prononcé [], tchikia) composé de vers de sept syllabes et de vers de six syllabes.

Il ne semble pas que la rime ait constitué à l'origine une contrainte stricte pour ces poèmes. Gorka Aulestia observe que la notion de rime est différente en langue basque, par rapport au français ou à l'espagnol. Selon Danielle Bohler et Gérard Peylet, cependant, la présence d'une rime unique fait du zortziko . Dès lors, , également orthographié . La césure () après la cinquième syllabe du .

La rime offre au (le « faiseur de vers ») un moyen mnémotechnique fort utile : .

Une étude approfondie, réalisée par Aulestia, permet d'affiner ce jugement. Il apparaît ainsi que .

Cette étude répertorie plus de trente modèles poétiques différents, répartis en sept grandes catégories. La première, de loin la plus représentée, comprend un premier modèle (, ou « majeur ») correspondant au , noté 10/8A, et un second modèle (, ou « mineur ») correspondant au , noté 7/6A. Aulestia considère néanmoins que le modèle « classique » comportait 15 syllabes (8/7A). Au , Arnauld Oihénart publie un recueil de proverbes basques et de poèmes dont l'un adopte cette forme avec une grande richesse de rimes :

Otoi, otoi, ene minak / Gaurgoitik ep' itzazu Oranoko gaizki eginak / Askitan edutzazu, Enezazula gal gorrez, / Kalte jin lakidizu, Bana galde nauzun horrez / Ukenduru negizu.

Edo nitan bad' ogena, / Eta den huts eginik, Erakustazu zuzena, / Zeren hura jakinik, Bertarik nuz' ikusiko, / Hutsaz urrikiturik, Zur' aurkian belhauriko, / Sabel-lurreraturik.

Je vous en supplie, mettez fin dès maintenant à mes douleurs, tenez pour suffisants les maux endurés jusqu'ici, ne causez pas ma perte par votre surdité, cela vous ferait du tort, mais faites-moi possesseur de ce que je vous demande.

Ou bien, si le tort est de mon côté et si j'ai commis quelque faute, montre-moi ce qui est bien car, après l'avoir appris, m'en étant repenti, vous me verrez sur-le-champ à genoux devant vous, prosterné jusqu'à terre.

Le relève d'une tradition orale. La plupart des ouvrages en donnent une transcription sur quatre vers, suivant l'usage de la tradition écrite. Il convient de souligner que cette pratique reste arbitraire, puisque .

Joutes de L'art poétique du n'a rien d'élitiste. Même si sa forme est précisément codifiée, le zortziko est avant tout destiné à être chanté de manière spontanée, selon le principe d'un échange de pointes entre deux , en présence d'un public dont les rires et les applaudissements vont désigner le vainqueur. Selon Jean Haritschelhar, . Celui-ci est parfois repris en bis par le chanteur, dans un souci de conclusion musicale.

La verve des opposants est encore encouragée par un « sujet imposé ». Une situation est évoquée brièvement, à partir de laquelle chaque compose un poème visant, le plus souvent, à désarçonner son adversaire. Selon Gorka Aulestia, un bertsolari doit posséder les qualités suivantes : . À ces critères essentiels s'ajoutent .

Depuis le début des années 2000 ont été créées des écoles de versification ouvertes aux plus jeunes, et où : .

Lors d'une « joute de » organisée le dans les studios de la radio (« Notre Radio ») de Villefranque, la situation imposée aux participants assimilait l'un d'eux à une cloche d'église (), réveillant tout le village à six heures du matin, et l'autre à un ouvrier () réveillé trop tôt à son goût. Ce dernier choisit donc d'apostropher son adversaire avec ce :

Beti horrela jotzen ditutzu / Batzu bai eta bestea, Ezin ditaike zure bidea / Nolaspait doaike hestea. Bainan goizean emaiten nauzu / Au ! zer beharri haustea. Merezi zinuke bai zinez zuk / Zure mihia moztea.

Toujours de la même manière vous sonnez, tantôt l'une et tantôt l'autre, Il est, de toute façon, impossible d'arrêter votre marche. Mais le matin, oh ! quel mal aux oreilles vous me donnez ! Vous mériteriez vraiment qu'on vous coupe la langue.

Au début du , les échangent également sur la toile :

Modernitate delako horek / eni egin daut zimiko, Frantsestu gara Amerika hartu / ez gara gure herriko, Gure hizkuntza galtzera goaz / eternitate guziko, Eta beldur naiz ez ote dudan / ene begiz ikusiko.

(réponse)

Idek begiak ez beldur ukan / Euskaldunak beti hor gara, Gure kizkuntza heltzen ari da / da eremu berrietara, Atzo baserrin egun hirian / ahotik belarritara, Alorretatik karriketara / jalgi hadi gure euskara.

La soi-disant modernité me provoque comme un pincement, Devenus Français ou Américains, nous ne sommes plus de notre pays, Et pour l'éternité nous pourrions perdre notre langue, Je crains d'en être le témoin de mon vivant.

(réponse)

Ouvre les yeux, n'aie pas peur, nous Basques sommes toujours là, Et notre langue conquiert de nouveaux espaces, Hier à la campagne, aujourd'hui en ville, de bouche à oreille, Des champs jusqu'aux places, exprime-toi, notre langue basque.

Lors d'une semblable joute oratoire, organisée en 2008, les deux Miren Artetxe et Odei Barroso ont choisi le sur le sujet suivant, adressé à la première : Miren improvise immédiatement avec le poème suivant :

Maska batekin hor da / Banketxe erdian Nik neuk ezagutu dut / Oso era argian Ez baduzu nahi hori / Heldu den aldian Ez sartu hona kantatuz / Zortziko txikian !

Il est là avec un masque au milieu de la banque. Moi je l'ai reconnu clairement à sa voix. Si tu veux éviter cela, la prochaine fois, N'entre pas ici en chantant un petit zortziko !

Ainsi, le côté dangereux ou inquiétant de la situation imposée par le sujet est immédiatement désamorcé par l'apparition fantaisiste d'un braqueur entrant dans la banque, cagoule sur le visage mais chantant à tue-tête un air populaire.

L'échange qui s'engage fait appel à toutes les ressources de l'imagination, chaque zortziko prenant appui sur le précédent pour rivaliser d'ingéniosité. Ainsi, Odei Barroso en vient finalement à l'idée que ce sont les banquiers et les financiers qui sont les véritables voleurs, en période de crise économique, ce qui permet à son adversaire de conclure avec élégance, en mêlant la fiction du sujet à la réalité du concours :

Bertso ona izan da / Zurea da dana Eramazu etxera / Zuk diru andana Baina egin dezagun / Hobe erdibana Ofiziotan izan da / Egin dugun lana.

Le a été bon. Tout est à toi, Ramène-le à la maison, tout cet argent. Mais ce que nous pourrions faire, c'est moitié-moitié, Puisque c'est dans cet office que nous avons fait ce travail.

Zortziko et hamarreko L'hamarreko représente l'autre forme poétique propre au . signifie « dix » en basque. Danielle Bohler et Gérard Peylet traduisent donc par « formé de dix ». Il s'agit d'un poème de cinq vers, divisés en dix hémistiches : .

Zortziko et hamarreko représentent . Les auteurs signalent cependant qu'il existe d'autres formes, plus rares, et dont le nombre de syllabes n'est pas fixe. Ces poèmes de forme irrégulière, parfois complètement nouvelle, se présentent surtout lors des championnats de . Ceux-ci se déroulent aussi bien en France qu'en Espagne, où se retrouvent souvent des venus d'Amérique du Nord et d'Amérique du Sud, du fait de la diaspora basque.

Poèmes de circonstance Le zortziko est une forme d'expression privilégiée des , même en dehors des concours et championnats. Gorka Aulestia confirme qu'il peut être improvisé sur des thèmes .

Pastorales Les pastorales souletines emploient le zortziko, dans leurs échanges dramatiques. En 2013, Jean-Louis Davant consacre une pastorale à la vie et l'œuvre politique de René Cassin, prix Nobel de la paix. Diverses scènes font usage aussi bien du :

Laborarien artxeko / masakre larria Kanu egilentako / mozkin ütürria Eüskaldünen ehorzle / segür lazgarria Bier elki diküzü / oi osagarria.

Massacre des paysans d'Europe, Grand cimetière des Basques, Pour les marchands de canons Nous voici tous les deux estropiés.

et du :

Gerla hau ere ürrentüko da, / ekar dezala bakea Züzenarekin bardintarzüna, / botz emaiteko legea Gerlan bezala, gerlatik landa, / hor dagola emaztea Mündü güzianbürüa libre, / gizona bezain jentea.

Cette guerre finira. Qu'elle apporte la paix La justice, l'égalité qui nous est due En paix comme en guerre, place à la femme, La tête libre, égale à l'homme.

Poèmes individuels Arnauld Oihénart publie un recueil de poèmes et de proverbes basques, en 1657, d'un puisqu'il s'agit du , avec de la littérature basque. L'expression est caractéristique du . Pour autant, Oihénart . L'éditeur moderne a choisi de présenter le poème galant suivant, dont les vers suivent la coupe du , pour mieux souligner la richesse des rimes : !

Zuzaz bertzerik Nehor maiterik Eztudalarik herrian, Zu bezain gorrik, Ez hain gogorrik Eztudala d'agerrian.

Zu gabetarik Dohatalarik Aspali hontan denbora, Banaiz jaikiten, Banaiz etziten, Zu zatozt beti gogora.

Alors que je n'aime Personne d'autre Que vous dans le pays, Il est clair que personne N'est pour moi aussi sourd Ni aussi dur que vous.

Alors que ma vie Se passe depuis longtemps En votre absence, Que je me lève Ou que je me couche, C'est vous qui venez toujours à ma pensée.