vignette|Le texte du manifeste des 363 députés républicains, imprimé sur un foulard en soie. Le manifeste des 363 est une déclaration adressée le par les députés républicains au président de la République Patrice de Mac Mahon. Ils lui expriment leur opposition face à la politique menée ainsi qu'à l'instauration du monarchiste duc de Broglie à la présidence du Conseil, alors que la majorité de la Chambre est républicaine.

Contexte historique

Président conservateur et majorité républicaine à la Chambre des députés vignette|gauche|redresse|alt=Portrait en noir et blanc d'un homme se tenant debout, regardant vers la gauche, la main posée sur un bureau.|Portrait officiel du président par Pierre Petit (1873) Le , Patrice de Mac Mahon est élu président de la République par la majorité royaliste (en remplacement d'Adolphe Thiers). Celui-ci se montre favorable au retour de la monarchie et agit pendant les premières années de son mandat en nommant un gouvernement d'ordre moral, dirigé par Albert de Broglie. Après le vote de la loi du ., il est reconduit à son poste pour sept ans. Plus tard, la tendance observée lors des élections partielles est confirmée à l’issue des élections législatives de 1876, qui font gagner près de 350 sièges aux républicains à la Chambre des députés. Malgré sa reconduction, le président (Mac Mahon) doit composer avec ses adversaires politiques qui forment désormais la majorité au sein de l’organe législatif.

vignette|redresse|alt=Caricature de presse représentant deux lutteurs.|Représenté en hercule de foire, Jules Simon parvient à soulever le poids de l'opportunisme devant un Gambetta jaloux. Caricature par André Gill, La Lune rousse, L'effondrement des conservateurs est vécu comme un désastre par le président qui nomme Jules Dufaure à la tête d'un gouvernement, composé de monarchistes modérés et de républicains de centre gauche. Le nouveau président du Conseil doit faire face à la pression des députés et au fait que son ministère ne cesse de chercher des compromis, jusqu'à sa démission le . Son successeur est Jules Simon (proche de d’Aldophe Tiers), ce dernier se décrit comme . Il présente un double avantage pour le président, puisqu’il est à la fois bien plus à gauche que son précédesseur mais également un opposant notoire à Léon Gambetta (chef de file de la majorité républicaine).

Le ministère Simon et la question cléricale (début mai 1877) vignette|redresse|gauche|alt=Photographie en noir et blanc de Jules Simon.|Jules Simon, président du Conseil à l'ouverture de la crise du Pour Jules Simon comme pour son prédécesseur, la position est délicate entre un Sénat monarchiste, un président conservateur et une Chambre républicaine. Le nouveau président du Conseil donne des gages à la gauche en épurant la haute administration, ce qui lui vaut l'hostilité du président , mais les républicains formulent des exigences accrues et Gambetta s'acharne à mettre Simon en difficulté.

Depuis le début de l'année 1877, les questions religieuses agitent la classe politique après que plusieurs évêques français aient répondu à l'appel du pape en demandant à leurs diocésains d'adresser des pétitions au président de la République afin qu'il intervienne publiquement pour rétablir le pouvoir temporel du souverain pontife. Le , à la tribune de la Chambre, Gambetta s'insurge contre ce qu'il considère comme une ingérence de l'Église dans les affaires françaises et à Jules Simon de manquer de fermeté.. Il dénonce et ponctue son discours par une célèbre formule empruntée à son ami journaliste Alphonse Peyrat, .

Une motion est votée pour condamner les menées ultramontaines, à laquelle Simon ne s'oppose pas.

Lettre de Mac Mahon et démission de Jules Simon (16 mai) Le président Mac Mahon accuse Simon de subir l'influence d'une majorité qui se radicalise dans une voie anticléricale et d'être en quelque sorte l'otage de Gambetta, d'autant que le , le président du Conseil n'empêche pas la Chambre d'adopter l'abrogation d'une loi réprimant le délit de presse. Le , au petit matin, réagit vivement à la lecture du Journal officiel qui rend compte du débat de la veille à la Chambre. Considérant que la prise de parole de Jules Simon déroge aux positions arrêtées en Conseil des ministres, il rédige une lettre qu'il lui adresse aussitôt.

Dans cette lettre, le président de la République demande au chef du gouvernement et réclame , justifiant son intervention par l'idée sacrée qu'il se fait de sa fonction : . Blessé par ce désaveu, Jules Simon remet aussitôt sa démission au chef de l'État, sans avoir pourtant été mis en minorité à la Chambre.

Jules Simon se rend alors aux obsèques de l'ancien ministre Ernest Picard puis à celles de l'ancien député Taxile Delord, où il avertit de la situation ses différents ministres et les nombreux hommes politiques présents qui s'offusquent de l'initiative du président de la République. Une réunion de la Gauche républicaine, déjà prévue à au boulevard des Capucines, s'ouvre aux autres formations politiques et réunit finalement dont quelques sénateurs. Une réunion plénière est décidée pour le soir même au Grand Hôtel, lors de laquelle environ adoptent l'ordre du jour proposé par Léon Gambetta qui, désirant s'en tenir à la légalité de la Constitution, rappelle que .

Manifeste des 363 vignette|alt=Feuille imprimée reproduisant trois cent soixante-trois portraits photographiques en médaillons disposés en éventail.|Portraits en médaillons des « 363 », disposés en éventail. Le président Mac Mahon décide de rappeler Albert de Broglie à la présidence du Conseil pour former un gouvernement de droite en concordance avec ses vues, et livre ainsi une lecture dualiste de la constitution : pour lui le gouvernement est tout autant son émanation que celle de la Chambre des députés.

Le matin du , alors que la presse se fait l'écho de la crise, une foule nombreuse se rassemble devant la gare Saint-Lazare au départ des trains de parlementaires qui se rendent à Versailles, aux cris de « Vive la République ! », « Vive Gambetta ! ». À la Chambre, alors que la droite tente de s'opposer à la prise de parole de Gambetta, arguant qu'on ne peut interpeller un ministère qui n'existe plus, le député républicain, rappelant que son discours ne doit pas être vu comme un mouvement d'hostilité à l'égard du président de la République, demande à . Il condamne ensuite la nomination du et demande . L'ordre du jour qu'il défend recueille contre 149, la grande majorité des députés du centre gauche s'étant associés aux autres républicains.

La composition du gouvernement est annoncée le et le nouveau ministre de l'Intérieur, le bonapartiste Oscar Bardi de Fourtou, donne lecture aux députés du message aux chambres du président de la République qui justifie sa volonté de rompre avec le radicalisme et sa décision d'ajourner les chambres pour un mois. Immédiatement après la clôture de la séance, les députés républicains se rassemblent dans le bureau du sénateur Émile de Marcère à l'hôtel des Réservoirs. Léon Gambetta propose alors de rédiger une adresse au pays qui constituerait . Alors qu'un député évoque l'adresse des 221 ayant abouti à la dissolution de la Chambre des députés par le roi Charles X en 1830, Gambetta reprend l'idée et estime qu'une telle adresse entraînera la chute définitive des conservateurs : . Le texte, rédigé pour l'essentiel par son ami Eugène Spuller, prend le nom de , du nombre de députés y ayant joint leur signature. Il affirme que et qu'. Les trois groupes de gauche au Sénat y ajoutent pour leur part une déclaration voisine.

Le manifeste des 363 et les signataires

Chers concitoyens,

Le décret qui vient d’atteindre vos mandataires est le premier acte du nouveau ministère de combat, qui prétend tenir en échec la volonté de la France ; le message du président de la République ne laisse plus de doute sur les intentions de ses conseillers : la Chambre est ajournée pour un mois, en attendant qu’on puisse obtenir du Sénat le décret qui doit la dissoudre.

Un cabinet qui n’avait jamais perdu la majorité dans aucun vote a été congédié sans discussion. Les nouveaux ministres ont compris que, s’ils laissaient la parole au Parlement, le même jour qui avait vu l’avènement du cabinet présidé par M. le duc de Broglie en verrait aussi la chute.

Dans l’impossibilité de porter à la tribune l’expression publique de notre réprobation, notre première pensée est de nous tourner vers vous et de vous dire, comme les républicains de l’Assemblée nationale au lendemain du , que les entreprises des hommes qui reprennent aujourd’hui le pouvoir seront encore une fois impuissantes.

La France veut la République ; elle l’a dit au , elle le dira encore toutes les fois qu’elle sera consultée, et c’est parce que le suffrage universel doit renouveler cette année les Conseils des départements et des communes que l’on prétend arrêter l’expression de la volonté nationale et que l’on interdit d’abord la parole à vos représentants.

Comme après le , la nation montrera par son sang-froid, sa patience, sa résolution, qu’une incorrigible minorité ne saurait lui arracher le gouvernement d’elle-même. Quelque douloureuse que soit cette épreuve inattendue, qui trouble les affaires, qui inquiète les intérêts, et qui pourrait compromettre le succès des magnifiques efforts de notre industrie pour le grand rendez-vous pacifique de l’Exposition universelle de 1878 ; quelles que soient les anxiétés nationales au milieu des complications de la politique européenne, la France ne se laissera ni tromper ni intimider. Elle résistera à toutes les provocations, à tous les défis.

Les fonctionnaires républicains attendront à leur poste d’être révoqués pour se séparer des populations dont ils ont la confiance.

Ceux de nos concitoyens qui ont été appelés dans les Conseils élus du pays redoubleront de zèle et d’activité, de dévouement et de patriotisme, pour maintenir les droits et les libertés de la nation.

Quant à nous, vos mandataires, dès maintenant nous rentrons en communication directe avec vous ; nous vous appelons à prononcer entre la politique de réaction et d’aventures qui remet brusquement en question tout ce qui a été si péniblement gagné depuis six ans, et la politique sage et ferme, pacifique et progressive que vous avez déjà consacrée.

Chers concitoyens,

Cette épreuve nouvelle ne sera pas de longue durée : dans cinq mois au plus, la France aura la parole ; nous avons la certitude qu’elle ne se démentira pas. La République sortira plus forte que jamais des urnes populaires, les partis du passé seront définitivement vaincus, et la France pourra regarder l’avenir avec confiance et sérénité.

Ont signé les membres des bureaux des Gauches :

Centre gauche ; Gauche républicaine ; Union républicaine ; Extrême gauche ; Signature des députés qui adoptent le manifeste à l’unanimité]

Liste des signataires

vignette|La crise du 16 mai 1877 : Léon Gambetta jaillit d'une boîte à surprise tel un diable à ressort devant Mac Mahon. Surmonté d'un bonnet phrygien et du chiffre évoquant les 363 députés républicains, un nuage darde des éclairs sur le président tandis que le représentant de la majorité républicaine à la Chambre des députés prononce la péroraison de son discours lillois du : « Se soumettre ou se démettre ». Caricature de Jean Robert, carte postale d'époque.