La manifestation du est une manifestation de lycéens et étudiants ayant eu lieu à Paris, sur les Champs-Élysées et devant l'arc de triomphe de l'Étoile, en commémoration de l'armistice du . Rassemblant plusieurs milliers de personnes et durement réprimée par les occupants nazis, avec passages à tabac et simulacres d’exécution, elle est considérée comme un des tout premiers actes publics de résistance à l'occupant en France après l'armistice du et l'appel du 18 Juin par le général de Gaulle.

Origines de la manifestation

Contexte estudiantin vignette|gauche|Soldats allemands paradant sur les Champs-Élysées le .

La manifestation du tire ses origines de plusieurs événements survenus peu avant. Tout d'abord, l'occupation de Paris depuis est une humiliation pour les Parisiens tandis que l'installation de l'armée allemande avec ses corollaires (panneaux en allemand, drapeaux nazis, etc.) marque la défaite française de façon particulièrement visible.

Plus tard, la poignée de main entre le Maréchal Pétain et Adolf Hitler à l'entrevue de Montoire le signe l'entrée dans la collaboration. Pour nombre de Français persuadés que Pétain était en train de préparer en secret la revanche, c'est une désillusion. De nombreux étudiants, quelle que soit leur sensibilité politique, entrent dans une logique de refus et de dissidence.

Le préfet de police Roger Langeron note à la date du 28 octobre : ..

La Sorbonne rouvre ses portes dès tandis que le régime de Vichy est instauré. Le rectorat de Paris compte alors 37 000 élèves scolarisés dans le secondaire et seulement 15 500 étudiants dont la moitié venus de province.. Tant bien que mal, lycéens et étudiants font leur rentrée scolaire et la vie universitaire reprend son cours. Les conférences universitaires d'ordre scientifique et littéraire sont maintenues à la Sorbonne et à la faculté de médecine. Rapidement, des lancers de tracts et d'œufs au Quartier latin sont rapportés. ., des papillons dénonçant l'occupation allemande, la mainmise de Vichy sur l'université et son sont déposés un peu partout, dans les livres des bibliothèques, sur les bureaux, collés aux murs. Des étudiants, par petits groupes d’une demi-douzaine, prennent l’habitude de venir perturber les cours de professeurs réputés collaborateurs. Le port d’une petite croix de Lorraine pendue autour du cou se répand aussi dans les rues du Quartier latin.

Le , les étudiants Christian Rizo et Félix Kauer sont condamnés à de prison pour un lancer de tracts sur des personnalités allemandes dans un amphithéâtre.. La présence d'Allemands dans les amphithéâtres de la faculté de médecine en auditeurs libres irrite profondément les étudiants qui protestent. Le , les étudiants désertent un amphithéâtre devant trois officiers allemands. Le , un incident similaire est rapporté à la Sorbonne.

À la faculté de droit, Jean Ebstein-Langevin, ancien militant des Jeunesses Royalistes., rallié à De Gaulle, et André Pertuzio prennent le contrôle de la Corporation de la faculté de droit de Paris (la « Corpo » de droit) pour en faire un bloc d'opposition à l'Association générale d'entraide aux étudiants de Paris, d'inspiration allemande..

À la Sorbonne, François Lescure, étudiant en lettres, dirigeant clandestin de l'union des étudiants communistes et délégué en zone occupée de l'Union nationale des étudiants de France (UNEF), exige la pour les étudiants. Par-delà les clivages idéologiques, il noue des contacts parmi les étudiants nationaux de la faculté de droit, en particulier Ebstein-Langevin dont il est proche, et avec Claude Bellanger, fondateur en octobre 1940 du groupe de résistance Maintenir. (qui fusionnera avec l'OCM en 1941).

Plusieurs lycées parisiens connaissent un début d’agitation patriotique. À Louis-le-Grand, le 29 octobre, un soldat allemand en visite dans les locaux est conspué. Au lycée Buffon, Raymond Burgard, professeur de lettres, fondateur en septembre 1940 du réseau Valmy, distribue largement sa feuille clandestine dans l’établissement, appelant ses élèves à refuser l’asservissement et à manifester leur rejet du nazisme. Il encourage les élèves à participer à la manifestation du 11 novembre. Son fils sera arrêté le 11 novembre, puis relâché..

Au lycée Janson-de-Sailly, Henri Lablénie, autre professeur de lettres, lance, avec son épouse et un groupe de lycéens, Notre droit, publication s’adressant à la jeunesse et se présentant sous la forme d’un recueil de maximes anti-allemandes et anti-vichystes. Distribué dans les lycées parisiens, son premier numéro contribue beaucoup à la mobilisation pour la manifestation des lycéens du 11 novembre 1940..

Le changement de la date de la cérémonie La question de la commémoration du , traditionnelle et extrêmement importante depuis 1920, pose problème aux autorités allemandes. Le haut commandement allemand, s’adressant à la fois au préfet de police et au recteur de Paris, M. Roussy, leur fait sèchement savoir qu’est . Face à cet oukase, les autorités françaises se soumettent aussitôt.

Le , le secrétaire d'État à l'Instruction publique, Georges Ripert, informe les recteurs que le , qui est férié depuis , sera un jour travaillé ordinaire. Il souhaite tout de même des cérémonies discrètes dans les établissements. La crainte d’un mouvement des étudiants et des lycéens se propage d’échelon en échelon dans les administrations de l’Instruction publique. La lecture d'une circulaire interdisant les manifestations et commémorations est faite par les recteurs d'université et les proviseurs, annonçant indirectement aux jeunes qu'il y avait une tension sur le sujet. L'information fuite jusqu'aux oreilles d'étudiants et lycéens qui n'entendent pas se laisser dicter leur conduite.

Le gouvernement de Vichy déclare que les morts de la Grande Guerre seront finalement commémorés le , jour de la Toussaint. Spontanément, dans un Paris où le sentiment anti-allemand se développe, passent déposer à l'Arc de Triomphe près de le .

Dans les jours précédant le , plusieurs incidents sont signalés entre des étudiants et des soldats allemands à l'université ou dans des cafés. Des incidents lors de la projection des actualités dans les cinémas occasionnent la fermeture de vingt-six salles à partir du 4 novembre.. Le 6 novembre, une violente bagarre entre étudiants et soldats allemands se produit au café d’Harcourt, situé boulevard Saint-Michel. Une dizaine d’étudiants provoquent des soldats allemands attablés autour d’une bière et bien éméchés. Ils prennent le dessus et les Allemands doivent sortir de l’établissement amochés et débraillés sous les rires et les bravos des passants. À la suite de cette humiliation, les autorités d’occupation décident la fermeture du café d'Harcourt, de même que les étages des cafés Dupont et Capoulade.

Dès le début du mois de novembre, le recteur de l'académie de Paris, Gustave Roussy, a connaissance des projets de manifestation :

À Londres, sur les ondes de la BBC, de Gaulle a lancé un appel demandant aux Français de célébrer pacifiquement l'anniversaire de la victoire en dépit des interdictions imposées par l'occupant.

André Weil-Curiel, de son côté, a pris l'initiative d'un premier acte de résistance symbolique :

Entre le 8 et le 11 novembre, les couloirs et les halls des facultés sont en effervescence.

Un tract apolitique et rassembleur, est rédigé et formalisé au cours de la nuit du 8 au 9 novembre. Cet appel est l’œuvre commune des principaux leaders de la contestation antiallemande à l’Université, dont les membres du groupe Maintenir – Claude Bellanger, maître Félix Rocher, maître Jean Kreher, Alfred Rosier – ainsi que François Lescure, qui représente les Étudiants communistes, et Ebstein-Langevin pour les nationaux. Les communistes ont décidé de se joindre à la manifestation du seulement trois jours avant, car Maurice Berlemont, responsable au Parti communiste des Jeunesses communistes, avait initialement estimé que l’initiative, qui émanait d’, ne correspondait pas à la ligne souhaitée.

Manuscrit et transmis de la main à la main, le tract circule dans les universités de Paris et les rues du Quartier latin. Il appelle à la manifestation devant la tombe du Soldat inconnu, le au soir : vignette|260x260px|Tract anonyme appelant à manifester le (conservé à La Contemporaine). A la suite du décès de leur mère, étudiante à Paris en 1940, les enfants de Jacqueline Loriod découvrent son journal sous forme de carnets, où elle décrit ce tract. La similitude de la calligraphie est frappante. Remis au Germe et conservés à la Cité des mémoires étudiantes, ils ont été publiés en 2022 sous le titre "Carnets d'une étudiante dans Paris occupé, 19840-1943". Le Germe a mis en ligne l'extrait concernant le 11 novembre 1940.: " Le 11 novembre 1940 de Jacqueline Loriod: un carnet et un tract" ..vignette|Tract communiste contre l'incarcération à la Santé du professeur Paul Langevin après son arrestation le par la Gestapo, et appelant à la manifestation du (conservé à La Contemporaine).

Arrestation de Paul Langevin L'arrestation le par la Gestapo de Paul Langevin, fondateur en 1934 du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes, grande figure scientifique et professeur au Collège de France, est également considérée comme un des éléments déclencheurs de la manifestation. Cette interpellation suscite une vague d’indignation chez une grande partie des étudiants et des professeurs du Quartier latin, par-delà les clivages partisans.

Les graffitis et papillons prolifèrent à la Sorbonne, réclamant la libération du professeur Langevin.

L'Union des étudiants et lycéens communistes de France (UELCF), clandestine depuis septembre 1939, fait circuler un tract dans le quartier latin dénonçant l’arrestation du professeur Langevin « signal de la lutte ouverte des puissances obscurantistes contre la culture et la pensée libre ».

Un 2ème tract appelle à une manifestation le 8 novembre, jour où le professeur Langevin aurait dû donner sa leçon inaugurale au Collège de France, avec un appel également pour une mobilisation le 11 novembre..

Une cinquantaine d’étudiants communistes, dont Claude Lalet., qui sera interné et fusillé à Châteaubriant, parvient à manifester le aux abords du Collège de France, malgré les dispositifs répressifs français et allemands, pour dénoncer l’arrestation du professeur. Un tabou vient de tomber : il est possible de manifester à Paris sans subir de représailles.

Le , Jacques Bonsergent de l'École nationale supérieure d'Arts et Métiers est arrêté pour une bagarre avec des soldats allemands. Il est fusillé le 1940 pour avoir refusé de dénoncer son camarade à l'initiative de la bagarre.

Enfin, la veille du , une note officielle est publiée dans les journaux du : . L’avis est affiché dans les lycées et facultés. Ce qui amplifie la rumeur propagée par le bouche-à-oreille. L’interdiction provoque une réaction spontanée de petits groupes qui veulent défier l’occupant et décident de braver l’interdit.

Déroulement de la manifestation La manifestation du débute tôt le matin à , quand André Weil-Curiel, Léon-Maurice Nordmann et Michel Edinger, membres du réseau du musée de l'Homme, déposent devant la statue de Georges Clemenceau en bas des Champs-Élysées une gerbe . La gerbe est entourée d'un ruban tricolore et accompagnée d'une en carton d'un mètre de long, portant l'inscription .

La carte de visite et le ruban disparaissent au cours de la matinée, ainsi que les nombreux bouquets qui avaient été déposés près de la gerbe par des mains anonymes.. Un certain nombre d'arrestations sont effectuées, dont celle de René Beaudoin, professeur au lycée Lakanal, porteur d'un insigne à la croix de Lorraine. Tout au long de la journée, des Parisiens viennent cependant sur la tombe du Soldat inconnu.. Le rapport du directeur général de la police évaluera à « 24 500 le nombre de visiteurs » des lieux pour l’ensemble de la journée du 11 novembre 1940.