René Carmille, né le à Trémolat en Dordogne et mort pour la France le à Dachau (Bavière), est un officier d'état-major et résistant français.

Polytechnicien (X 1906), contrôleur général des armées, il crée sous l'Occupation le Service national des statistiques (SNS), qui deviendra l'Insee en 1946, et le numéro de code individuel qui deviendra, à la Libération, le numéro de sécurité sociale, toujours utilisé en France.

Biographie Jeunesse et études René Carmille est admis à l'École polytechnique en 1906. Il en sort dans l'artillerie.

Parcours professionnel Lieutenant, puis commandant de batterie au début de la guerre de 1914, il occupe ensuite des fonctions d'État-major, y compris au Deuxième Bureau, c'est-à-dire dans les services de renseignement.

En , il entre par concours au contrôle de l'administration de l'armée. Il devient spécialiste de gestion industrielle, travaille sur le plan comptable de l'armée, sur des nomenclatures d’activités, sur l’organisation des entreprises d'armement et de poudres, puis à une réorganisation des bureaux de recrutement. Il promeut notamment le développement de la mécanographie par cartes perforées. Il enseigne l'économie politique à l'École libre des sciences politiques entre 1927 et 1937. On a aussi de lui un article de fin 1939 « sur le Germanisme ».

Dès , pour faciliter la mobilisation des classes d’âges successives, il propose un numéro matricule à 12 chiffres, fondé sur la date et le lieu de naissance et destiné à être attribué aux garçons dès leur déclaration à l'état civil. Il visite à Berlin la Dehomag, filiale allemande d'IBM, d'où il rapporte le modèle de la carte perforée à 80 colonnes. En France, il favorise le développement de BullOlivier DARRIEULAT : Le ministère de la Guerre et la mécanographie dans les années 1930 : entre la nécessité de soutenir la Compagnie des machines Bull et le besoin de solutions compétitives; Voir aussi la thèse de Paulette Richomme, Une entreprise à l'épreuve de la Guerre et de l’Occupation, « La Compagnie des machines Bull » 1939-1945, Université Paris X Nanterre, 2006-2007 feb-patrimoine.com, Tome 1 feb-patrimoine.com, Tome 2., contrôlée par les Papeteries Aussedat, fournisseur en cartes mécanographiques. Il mène plusieurs expériences, la principale à Rouen. Il publie en 1936 De la mécanographie dans les administrationsRené Carmille, La Mécanographie dans les administrations, Recueil Sirey, Paris, 1936.. Il y révèle son expertise de la mécanographie et de ses possibilités d'applications dans les entreprises et dans les administrationsSur l'intérêt croissant de René Carmille pour la mécanographie, . . Il y démontre l'utilité d'une identification des individus mais aussi d'un code géographique, de nomenclatures d'activité économique et de profession. Enfin, il expose l’intérêt de cette technique pour la gestion des administrations et la production d’informations statistiques utiles au gouvernement. Dans l'édition de 1942, il expose (p.130) comment l'identification des individus par un numéro d'identification, dès lors qu'il figure obligatoirement dans les fichiers des différents services de l’État, va permettre des appariements de fichiers de façon à "prendre des renseignements qui doivent être utilisés simultanément". Il met ce principe à exécution lorsque, directeur du Service National de Statistiques (SNS), il fait constituer des "dossiers individuels" signalétiques où, derrière ce numéro sont rassemblés les renseignements provenant des différents fichiersSous une forme légèrement différente, l'idée sera reprise par l''Institut National de la Statistique et des Études Économiques (INSEE) en 1970 avec le Projet SAFARI, qui sera abandonné en 1978 à la suite de l'adoption de la Loi Informatique et Libertés. .

En 1938, René Carmille fait un séjour à Londres, sous couvert d'une invitation chez le constructeur de matériel mécanographique Powers-Samas, et y consolide des relations avec l'Intelligence Service nouées depuis 1935.

La mobilisation clandestine Vient la « drôle de guerre » et la débâcle. Il y a plus d’un million de prisonniers. L'armistice laisse à la France le droit d’entretenir une armée de , que le ministre de la Défense nationale, Maxime Weygand, et le secrétaire d'État à la Guerre, le général Colson, cherchent à organiser. Le contrôleur général Carmille reçoit l'ordre du Général Picquendar, chef d'État major de l'Armée d'armistice, de créer un service civil préparant une éventuelle mobilisation clandestine. Il rencontre le colonel Rivet, chef des services spéciaux Carmille entretiendra des contacts permanents avec le colonel Rivet assisté par le commandant Paillole, ainsi qu'avec les dirigeants du SR Guerre (lieutenant-colonel Perruche) et du SR Air (colonel Ronin). Le commandant Émile Mollard est parallèlement chargé du camouflage du matériel militaire (CDM).. Le général de Gaulle écrira : Charles de Gaulle, Mémoires de Guerre, tome 1, L’Appel, Plon, 1954, pp. 128 et 229. Les généraux Frère et Verneau seront les deux premiers chefs de l'Organisation de résistance de l'Armée.

René Carmille voit l'opportunité de mettre en œuvre ses propositions et de poursuivre l'équipement mécanographique des bureaux de recrutement ; il obtient la création () du service de la Démographie, rattaché au ministère des Finances, qui récupère les locaux des bureaux de recrutement, une partie de leur personnel et l’essentiel de leurs archives qu’il continuait de mettre à jour. La direction générale s'installe à Lyon, en zone libre, 10 rue des Archers. L'Établissement central, cours de Verdun, est doté avec l'aide de Georges Vieillard, directeur général de Bull, d'un ensemble complet de machines d'exploitation, interclasseuses et reproductrices. Mais seules les directions régionales de zone sud furent dotées d'ateliers mécanographiques comportant, outre des perforatrices, des machines d'exploitationColonel A. de Dainville : L'ORA : La Résistance de l'Armée, 1974.

En un marché de de francs est signé entre Bull et le ministère des Finances, au titre du service de la Démographie. La Banque de Paris et des Pays-Bas accepte en de financer ces commandes. En 1941 également, Bull se fait condamner pour contrefaçon des brevets IBM pour avoir adopté la carte perforée à 80 colonnes. L'appel suspensif interjeté ne sera jugé en faveur de Bull qu'en 1947, pour vice de forme, IBM ayant délivré des matériels 80 colonnes avant le dépôt du brevet en France. Carmille se retrouve progressivement à la tête d'un imposant parc de machines mécanographiques, réparties entre l'Établissement central de Lyon et les directions régionales (au départ, six directions régionales en zone libre, une à Paris, et d’autres à Alger, Tunis, Rabat).

Cherchant à mettre en œuvre la coordination générale des services administratifs par la mécanographie, Carmille, dès le , obtient que le numéro d'identification figure sur le modèle de la "carte d'identité de Français", mise en chantier par le ministère de l'Intérieur et les préfecturesPiazza, §41, et note 34 et entreprend des "dossiers individuels" moins ambitieux que le projet de « carnet signalétique individuel », beaucoup trop complexe, qui ne verra pas le jourVoir à ce sujet Claude Poulain : "SAFARI a existé de 1941 à 1944", Terminal, n° 132-133 |2022. Pour attribuer un numéro à chaque individu, il fait procéder aux relevés des actes de naissance détenus par les greffes des tribunaux, pour doter de leur numéro les millions de personnes nées en France dans les 65 dernières années. Comme il s'agit d'une opération à finalité civile, on relève les naissances des deux sexes, en ajoutant un treizième chiffre en première colonne, 1 pour les hommes, 2 pour les femmes. Le futur numéro de sécurité sociale est né. Le relevé a lieu de mars à : les directions régionales du SD parviennent ainsi à constituer un immense répertoire général d’identification de tous les individus nés en France entre 1881 et 1940.

Xavier Jacquey, p. 14-15 et note 17. Sur le refus d'étendre le recensement AP à la zone occupée, voir les p. 18 à 21..

Le recensement a lieu le . Un bulletin doit être établi pour chaque personne - française ou étrangère - de 13 à 64 ansLe décret du 27 mai 1941 relative au recensement des personnes des deux sexes nées entre le janvier 1876 et le 31 décembre 1926 (JOEF du 31 mai 1941, pages 2265 et 2266), est uniquement signé par le maréchal de France, chef de l'État, Philippe Pétain, l'amiral de la flotte, ministre de l'Intérieur, François Darlan, et le ministre à l'Économie et aux Finances, Yves Bouthillier.. Or, le ministre de l'Intérieur Marcel Peyrouton n'a pas seulement cosigné le statut des Juifs et abrogé le décret Crémieux, il a aussi institué la carte d'identité de FrançaisLoi du 27 octobre 1940 instituant la carte d’identité de Français (JORF du 20 novembre 1940, pages 5740 et 5741). La fiche établie par les mairies lors de la demande de cette carte d'identité puis transmise aux préfectures contient - comme le recensement AP (question n°11) - la question "L'intéressé appartient-il à la race juive ? ". Mais elle reste déclarativeTal Bruttman : Au bureau des Affaires juives. L'administration française et l'application de la législation antisémite (La Découverte 2006) p. 76 : La note 17 ajoute : ..

Le service civil chargé du recensement quinquennal de la population était la Statistique générale de la France (SGF), dirigée par Henri Bunle. Les recensements avaient eu lieu en 1931 et 1936, et le suivant aurait dû avoir lieu en 1941. Les statisticiens de la SGF considèrent ce militaire avec méfiance, et protestent contre l'intrusion sur leurs plates-bandes de militaires camouflésSur les réserves d'Alfred Sauvy, alors sous-directeur de la SGF, voir Xavier Jacquey, note 3, p. 6. Les militaires inversement ne comprennent pas toujours cet officier qui déborde largement les missions que l'armée lui confie. Le service de la Démographie absorbe le SGF, le ; l'ensemble prend le nom de Service national des statistiques (SNS).

Grâce au numéro d'identification, le SNS pouvait croiser les informations contenues dans les feuilles de démobilisation de soldats, leurs cartes de soldes, leurs cartes de rationnement de tabac, et le recensement de zone libre de . Sont ainsi tenus à jour, avec les adresses, des fichiers des militaires démobilisés en 1940, des prisonniers de guerre, des contingents des Chantiers de Jeunesse, des cadres de métier de l'Armée d'armistice et des "affectés spéciaux""A propos d'un anniversaire", note ronéotée d'André Caffot référencée par Piazza, note 29. Mais de plus, en liaison avec le colonel Jean Touzet du Vigier, les lieutenants colonels Henri Zeller et Georges Pfister chargent Carmille de préparer, de façon clandestine, la mobilisation de quinze divisions en deux semaines et à plus long terme d'une force de réserve générale d'une centaine de divisionsVoir le compte-rendu du général Zeller de mai 1945, cité dans Xavier Jacquey, note 36, p. 32-33. .

Retards et surenchères Le camouflage d'un service de recrutement militaire dans un prétendu service de démographie expose à une contradiction fondamentale : le recrutement militaire traite des informations individuelles, un service de démographie produit des statistiques sur des ensembles anonymes de population. Carmille participe à la préparation d'enquêtes individuelles, voire les propose, pour alimenter le répertoire individuel et les fichiers de mobilisation, mais il en complique les formulaires et accumule les objections techniques, ce qui justifie des demandes de moyens financiers et d'embauche de personnel, et d'importants retards. Il pose même des leurres en se livrant à des surenchères. Carmille fait ainsi de la lourdeur bureaucratique organisée une forme de résistancePiazza §§ 27 et 28.