Les villages antiques du Nord de la Syrie, ou villes mortes sont un ensemble de villages en ruine datant de l'Antiquité tardive et de l'époque byzantine situés dans le Massif calcaire, au nord-ouest de la Syrie. On a répertorié quelque sept cents sites antiques dans cette régionCollectif, Syrie, Paris, Hachette, coll. « Guides bleus » 1999, . .
La plupart ont été fondés entre le et abandonnés entre le . Ces communautés rurales ont connu leur apogée vers le grâce au commerce du vin, de l'olive et des céréales. Leurs villages étaient généralement organisés autour des villas de grands propriétaires terriens hellénophones, de bâtiments publics et d'églises.
Une fois qu'ils furent abandonnés, l'éloignement relatif de ces villages des grands centres d'habitation les ont préservés du réemploi des matériaux, si bien qu'ils constituent des ensembles architecturaux dont dans un remarquable état de conservation. De plus, leur développement qui s'étale entre l'Antiquité et le Moyen Âge permet d'illustrer l'émergence du christianisme au sein des communautés rurales du Proche-Orient.
Une quarantaine de ces villages, regroupés au sein de huit parcs, sont inscrits au patrimoine mondial de l'Unesco en 2011, mais dès 2013, la guerre civile syrienne entraîne leur inscription en urgence sur la liste du patrimoine mondial en péril.
Géographie thumb|left|Carte des principaux villages du Massif calcaire. Le Massif calcaire du nord-ouest syrien couvre une superficie d'environ carrés, sur environ de longueur du nord au sud, et quelque 40 à de largeur d'est en ouest. Il est bordé au nord par la vallée de l'Afrin et au sud par l'Oronte.
Il forme une zone de collines culminant à 400-500 mètres d'altitude, avec des monts pouvant dépasser les . Il se divise en trois régions: le nord, le centre et le sud. Au nord se trouve la région du djebel Se'man (à l'est de la route Dar Taizzah - Basuta - Afrin) et le djebel Halaqa (autour de Dar Taizzah). Le centre se divise en trois chaînes. On y trouve, d'ouest en est, le djebel Duwayli et le djebel Wastani (au sud de Jisr al-Choghour), le djebel il-Ala (au sud de Qalb Loze) avec le mont Teltita culminant à et enfin à l'est le djebel Barisha, au sud de la ville éponyme. Le sud du Massif calcaire, le djebel Zawiye se développe au nord-ouest de Ma'arrat al-Numan et au sud d'Idlib. Il comprend les plus hautes altitudes, avec le mont Nebi Ayyub culminant à .
Ce plateau karstique de colline est peu peuplé et ne peut convenir qu'à une agriculture extensive. En plus de la vigne et de l'olive dans quelques régions, le blé et l'orge sont cultivés principalement lors des mois d'hiver. Les grandes vallées en revanche bénéficient d'un sol profond et fertile de calcaire rouge.
En dépit des précipitations abondantes des mois d'hiver, il n'existe pas de rivières dans la région, et on ne trouve des puits profonds que dans les vallées. Les habitants des villages situés sur les collines se sont depuis longtemps adaptés à ces conditions environnementales en construisant des citernes. Dans l'Antiquité, la région n'était pas plus boisé qu'aujourd'hui, même si l'érosion a pu faire disparaître certaines portions de terre meuble. Certains puits permettent l'irrigation par pompage de l'eau, permettant la culture de légumes en été.
Histoire Origine
Durant l'Antiquité, la région dans laquelle se situent les villages est bordée au sud-ouest par les villes d'Antioche, sur l'Oronte, et d'Apamée; au nord par Cyrrhus, à l'est par Alep. Antioche et Apamée sont les capitales administratives respectivement du nord (Syria Prima) et du sud de la région (Syria Secunda). Dans le Massif calcaire, seuls trois sites peuvent être considérés comme des villes à l'époque romaine : Al-Bara (Kapropera), la plus grande, Deir Seman (Telanissos), centre religieux et de pèlerinage près du monastère de Siméon, et Brad (Kaprobarada), centre administratif du djebel Semʻān qui connaît son apogée au . Les autres localités, villages de moindre importance, abritent souvent une ou deux églises, ou se trouvent à proximité d'un monastère. Les Romains donnèrent à cette région et à l'ensemble de celle du Massif calcaire le nom de BelusRoss Burns, London - New York, I.B. Tauris, 1999 (revised edition) ( 1992), , .
Les plus vieux vestiges remontent au , notamment les inscriptions trouvées à Refade, qui datent des années 73-74. Trente-cinq inscriptions ont été datées entre le . La plupart d'entre elles sont rédigées en grec, quelques-unes en syriaque.
La plus ancienne inscription chrétienne date, elle, de 326-327. Au milieu du , la ville d'Antioche est devenue majoritairement chrétienne, mais dans les régions rurales, les cultes païens romains et grecs persistent jusqu'à la fin du , au moment où l'empereur Théodose ordonne la destruction des temples païens. Des églises chrétiennes sont alors érigées sur le site des anciens temples.
Entre 250 et 300, l'architecture domestique s'appauvrit, phénomène sans doute lié à des troubles externes: d'une part, la prise d'Antioche par les Perses sassanides en 256 aurait pu indirectement affecter les zones rurales; il est d'autre part également possible qu'une épidémie de peste ait ravagé la région pendant une quinzaine d'années. Cette période de déclin est suivie dès le par un renouveau des villages ruraux, qui connaissent une nouvelle expansion aboutissant bientôt à leur apogée, la grande majorité des vestiges étant datés entre le Strube 1996, , 5, 24, 30-31.
Société vignette|Pressoir à arbre à Barisha. Les olives sont écrasées dans le grand bassin. La pierre verticale de droite servait à accueillir la poutre en bois qui, avec des poids en pierre, était abaissée pour presser la pâte d'olive dans l'orifice circulaire à gauche. On a retrouvé dans les villages des centaines de pressoirs à huile datant du début de la période byzantine, témoignant de l'importance de l'huile d'olive dans l'économie. La monoculture des oliveraies est le principal moyen de subsistance des villages. L'huile produite est vendue aux caravanes ou dans les villes les plus proches. Dans une moindre mesure, notamment vers le djebel Zawiye, au sud, on trouve également une production vinicole. Certaines inscriptions font état d'une production relativement importante de légumes et de céréales. Le grand nombre d'abreuvoirs en pierre trouvés dans plusieurs maisons indique la pratique de l'élevage de vaches, de moutons et de chevaux. En outre, les villages situés près des axes de communications et des pistes des caravanes qui reliaient l'arrière-pays, à l'est, et la vallée de l'Oronte, pouvaient pratiquer un commerce de longue distance. Enfin, surtout au Nord, les nombreuses églises et monastères qui apparaissent et se développent à partir du représentent un atout économique important, renforcé par les pèlerinages et les bénéfices qui leur sont liés.
Les habitants étaient des propriétaires terriens, des fermiers ou des travailleurs agricoles. Les seigneurs féodaux vivaient souvent en ville, leurs propriétés agricoles (Epoikia) étant situées majoritairement à proximité des grandes villes et exploitées par des fermiers dépendants. À ceux-là s'opposent les Kornai, villages situés plutôt dans l'arrière-pays, et dont les terres étaient cultivées par des fermiers libres qui payaient des impôts. Une partie des terres étaient données en affermage à des dignitaires ou à des soldats en reconnaissance de services particuliers. Il existait une forme particulière de contrat entre propriétaires terriens et fermiers : le fermier s'engageait à cultiver la terre pendant un certain nombre d'années, au terme desquelles et en échange de quoi il devenait propriétaire de la moitié des terrains (pour la culture des olives, cela correspondait à la première récolte). De grandes propriétés ont ainsi été subdivisées en parcelles plus petites dont les limites étaient marquées par des alignements de pierres.
Le pressage des olives était réalisé par étape. La première consistait à broyer les olives au moyen d'une meule en pierre. La pâte d'olive était ensuite pressée dans des pressoirs à arbres à l'aide de poids en pierre. On retrouve des pressoirs dans des maisons individuelles, les plus grands étant partagés par les habitants. La récolte des olives d'octobre à novembre puis le traitement de l'huile nécessitaient la collaboration de toute la population. Il fallait quatre à cinq mois de travail par an pour la culture et la transformation des olives. De plus, une nouvelle oliveraie avait besoin de douze à quinze ans avant de donner sa première récolte, ce qui forçait les habitants à trouver des sources de revenus provisoires. Le grand nombre de pressoirs retrouvé témoigne de la richesse des villages : 56 dans le djebel Se'man, 157 dans la région centrale et 36 dans le djebel ZawiyeStrube 1996, , 31.
Abandon Plusieurs théories ont été avancées sur l'abandon des villages et l'émigration complète de leurs populations au .
Dans les années 1860, Charles-Jean-Melchior de Vogüé émit l'idée d'une société constituée d'une noblesse terrienne raffinée et cultivée commandant une multitude d'esclaves dans les champs, qui aurait fini par fuir à l'arrivée des invasions musulmanes au , mais les preuves recueillies vers 1900 démontrent l'occupation de nombreux villages encore au . Howard Crosby Butler proposa l'hypothèse de changements environnementaux, notamment par la dégradation des sols.
Au milieu du , l'archéologue Georges Tchalenko avança une autre hypothèse, dans laquelle il fit une distinction économique et sociale entre une société qui se fragmente graduellement, passant de larges domaines fonciers à de petites propriétés agricolesWarwick Ball, Rome in the East. The Transformation of an Empire, Routledge, London/New York, 2000, . Selon G. Tchalenko, le déclin économique débute dès le , quand le commerce vers l'ouest est interrompu par l'occupation perse. Il n'était donc plus possible (contrairement à ce qui se faisait en général jusque là) de transporter l'huile d'olive à Antioche, d'où elle était exportée dans tout le bassin méditerranéen.
Il se peut également que la demande en huile ait décliné à cause du remplacement de l'huile par la cire en tant que combustible. Cependant, l'huile d'olive ne représente pour les villages qu'une source de richesse parmi d'autres, et il ne faut pas négliger la place importante de l'auto-suffisance permise par l'élevage et la culture des céréales, des fruits, ainsi que la production de vin. On explique mal les raisons de l'abandon complet des villages et de l'émigration complète de leurs habitants au lieu d'une persistance d'une vie plus modeste sur place. Il est possible que la population se soit déplacée dans les plaines arables plus à l'est, devenues vacantes et dépeuplées par les conflits, et qui auraient pu offrir de meilleures conditions de vieStrube 1996, ..
George Tate procède de la même manière que G. Tchalenko, et s'oppose à la théorie de de Vogüé. Il voit dans l'abandon des villages une crise de type malthusien : la population continue d'augmenter tandis que les ressources disponibles plafonnent, accentuant alors les effets des mauvaises récoltes. La dégradation du commerce par les conflits aggrave la crise traversée par les villages, que leurs habitants commencent à quitter dès le pour s'installer dans les plaines plus fertiles de l'estGeorges Tate: « Les villages oubliés de la Syrie du Nord », Le Monde de Clio..
Découverte et étude vignette|Ruines de l'église de Saint-Siméon-le-Stylite. La découverte, au , des villages et leur bon état de conservation ont à la fois suscité l'étonnement et nourri un intérêt pour ces ensembles qui est allé croissant. Ainsi, en 1903, dans un ouvrage sur l'histoire du christianisme primitif, le théologien américain Thomas Joseph Shanan consacre un chapitre à ces villages, parlant à leur propos d'Thomas Joseph Shanan: The Beginnings of Christianity. Benzinger Brothers, New York 1903, (Chapitre : A Christian Pompeii) En ligne sur Archive.org..