Le coup d'État du au Pakistan, également connu sous le nom de code « Opération fair play », a été mené par le chef de l'armée Muhammad Zia-ul-Haq qui renverse le gouvernement du Premier ministre Zulfikar Ali Bhutto. La prise de pouvoir aboutit à un régime militaire autoritaire dominé par la personne de Zia-ul-Haq. Il va durer près de onze années et organise une militarisation et une islamisation inédite de la société pakistanaise.
Le coup d’État se déroule dans le contexte des élections législatives du 7 mars 1977 et le mouvement de protestations qui suit le scrutin avec des manifestations contestant les résultats donnant le Parti du peuple pakistanais (PPP) largement vainqueur. Alors que le mouvement est violemment réprimé par le gouvernement, qui finit pourtant par accepter de négocier avec l'opposition, l'armée prend le pouvoir et réprime tant l'ancien pouvoir civil que l'opposition. Ali Bhutto est pendu le .
Le régime militaire de Zia-ul-Haq, qui s'étend de 1977 à 1988, est largement considéré comme le plus répressif et le plus conservateur des trois régimes militaires qu'a connus le pays. Il prend fin quand le général meurt dans l'écrasement de son avion, le . Les élections législatives qui suivent conduisent à la victoire du Parti du peuple pakistanais dirigé par Benazir Bhutto, fille du Premier ministre renversé et figure de l'opposition au général Zia.
Contexte Émergence d'un pouvoir civil fort vignette|Zulfikar Ali Bhutto en 1971.|alt=Bhutto, assis, salue en levant le bras
La période précédant le coup d’État du est marquée par l'émergence d'un pouvoir civil fort, chose inédite dans ce pays qui depuis son indépendance à peine trente ans plus tôt est habitué à l'instabilité politique et à l'influence des militaires. L'armée pakistanaise sort en effet largement affaiblie après plus de dix années des régimes militaires des généraux putschistes Muhammad Ayub Khan et Muhammad Yahya Khan entre 1958 et 1971, puis surtout par la défaite lors de la troisième guerre indo-pakistanaise qui aboutit à la déroute des forces armées et à la sécession du Bangladesh en 1971.. Dans le même temps, Zulfikar Ali Bhutto, ancien ministre d'Ayub Khan, fédère autour de lui de nombreux mouvements de gauche opposés au régime militaire.. Il réunit une vaste partie de la population autour de lui en promettant le progrès social aux classes laborieuses à l'occasion des élections législatives de 1970. Ces dernières sont largement remportées par sa formation politique, le Parti du peuple pakistanais, à l'exclusion de l'ancien Pakistan oriental sécessionniste..
Affaiblis, les généraux cèdent alors la place aux civils en suivant les résultats des élections législatives de 1970. Bhutto devient ainsi président de la république le et met fin à la loi martiale quelques mois plus tard.. Le , Bhutto fait voter une nouvelle constitution dotant le pays d'un régime parlementaire et est élu dans la foulée Premier ministre par l'Assemblée nationale, devenu le poste le plus stratégique du pouvoir exécutif. Fazal Elahi Chaudhry le remplace au poste de président. Il impose progressivement son autorité, notamment en créant des contre-pouvoirs civils face aux militaires. En 1972, il institue des forces fédérales de sécurité puis une agence fédérale de renseignement (FIA) en 1975, sous le contrôle de son gouvernement.. C'est également dans cette optique qu'il nomme Muhammad Zia-ul-Haq au poste de chef de l'armée au début de l'année 1976, en grillant la priorité de plusieurs d'officiers mieux placés. Bhutto l'aurait surtout choisi car il le voyait comme un homme simple et peu politisé..
Élections contestées vignette|Khan Abdul Wali Khan, à gauche, est l'une des figures de l'opposition.
Progressivement, Zulfikar Ali Bhutto se voit accusé de concentration des pouvoirs et de dérive autoritaire, notamment d'abus envers des opposants politiques.. Plusieurs de ces derniers ont notamment été arrêtés et emprisonnés, comme lors du « tribunal d'Hyderabad » qui vise les militants pachtounes Khan Abdul Wali Khan et son fils Asfandyar Wali Khan. Alors que les prochaines élections sont prévues pour la seconde moitié de l'année 1977, Ali Bhutto prend la parole lors d'une allocution télévisée le et annonce l'avancement de l'élection, dans le but allégué de prendre de court l'opposition. Le , la justice annonce que les candidatures devront être déposées dans les douze jours seulement.
Ali Bhutto entame sa campagne électorale dès le et vise surtout les milieux populaires. Il promet d'aller plus loin dans les réformes socialistes, notamment dans la protection au travail et le partage de terres agricoles. Toutefois, il s'allie avec de nombreux grands propriétaires terriens et les investit dans les circonscriptions électorales, tout en écartant les anciennes figures et l'aile gauche du parti. Malgré tout, dès le , neuf partis d'opposition s’unissent au sein de l'« Alliance nationale du Pakistan » (PNA). Le mouvement hétéroclite rassemble des formations islamistes, conservatrices et progressistes notamment, unies par leur seule opposition au pouvoir. Le , les résultats officiels montrent une victoire écrasante du Parti du peuple pakistanais, qui réunit 60 % des voix et les trois-quarts des sièges à l'Assemblée nationale. L'opposition dénonce immédiatement de nombreuses fraudes électorales, en plus de l'utilisation des moyens de l’État lors de la campagne électorale du pouvoir. Bhutto aurait en effet ordonné le trucage des élections aux services secrets. Un excès de zèle conduit cependant à des résultats peu vraisemblables.
Coup d'État vignette|Muhammad Zia-ul-Haq en 1982.
Troubles et loi martiale À la suite des élections législatives du , les différents partis de l'opposition lancent rapidement un vaste mouvement de contestations au sein du pays afin de dénoncer les résultats. Les militants des partis religieux, comme la Jamaat-e-Islami, sont particulièrement mobilisés. Zulfikar Ali Bhutto tente alors différentes stratégies, promettant une islamisation du pays en réponse à ses opposants puis organisant la répression contre les manifestants. Les rassemblements de plus de cinq personnes sont interdits alors que couvre-feu et loi martiale sont imposés le dans trois grandes villes : Karachi, Hyderabad et Lahore. Une grève générale est également décrétée par 26 syndicats et suivie par 1,5 million de travailleurs pour la seule ville de Karachi. Les affrontements entre membres du PPP et partisans de l'opposition font plus de 200 morts, alors que l'armée tente de s'opposer et de maintenir l'ordre.
Le pouvoir s'appuie sur les forces fédérales pour contrer la contestation, et cherche le soutien des officiers militaires pour lesquels Bhutto décide de hausses de salaires. Le , la justice invalide la loi martiale et Bhutto se retrouve de plus en plus isolé.
Renversement du pouvoir Alors que le gouvernement de Zulfikar Ali Bhutto, affaibli, accepte de négocier avec l'opposition, un accord est conclu le pour organiser un nouveau scrutin en octobre. Cependant, l'opposition réclame de strictes mesures afin de garantir la sincérité du scrutin, mais Bhutto est réticent à accepter. Dans la soirée du , le Premier ministre annonce lors d'une conférence de presse qu'il invite l'opposition à négocier les modalités du scrutin. Cependant, l'armée mène, sous le commandement de son chef Muhammad Zia-ul-Haq, un coup d’État dans la nuit du 4 au , sous le nom de code « opération fair play ». Il prend sa décision après avoir consulté les commandants des onze corps d'armée et s'être assuré de leur loyauté. L'armée prend alors le contrôle de divers points stratégiques de la capitale Islamabad et arrête onze personnalités du Parti du peuple pakistanais, dont le Premier ministre Bhutto, et neuf figures de l'opposition. Les opérations commencent à minuit et se terminent à l'aube. La loi martiale est immédiatement proclamée et les assemblées sont dissoutes le , alors que la Constitution est suspendue et le droit commun écarté.
Le coup est mené sans difficulté ni violence. Le général Zia se pose alors comme arbitre et seul à même de résoudre la crise politique, dénonçant l’incompétence des hommes politiques dans leur ensemble. Il déclare même lors d'une allocution télévisée le que « l'unité de ce pays peut être maintenue par les forces armées, non par des hommes politiques ». Il prend le titre de « chef de l'administration de la loi martiale » (Chief Martial Law Administration), ce qui le place à la tête du pouvoir exécutif. Il n'affiche alors aucune ambition politique claire et promet même des élections sous trois mois. Le , la Cour suprême juge le coup légal en s'appuyant sur la « doctrine de la nécessité », mais demande un retour rapide à la démocratie.
Tergiversations et purge vignette|Le mausolée de la famille Bhutto, où est enterré Zulfikar, dans le district de Larkana.
Alors que le général Zia promet une transition militaire temporaire, il annonce le retour à un pouvoir civil à la suite d'élections prévues en octobre. Zulfikar Ali Bhutto est ainsi rapidement libéré, Zia estimant qu'il sera discrédité lors des élections. Toutefois, Bhutto se lance immédiatement dans une tournée de campagne et reçoit un bon accueil avec de nombreux partisans dans les provinces du Sind et du Pendjab. L'ancien Premier ministre critique l'opposition et le pouvoir militaire, promettant « justice » pour Zia-ul-Haq. Le , il est de nouveau arrêté par les militaires, sous le coup de l'accusation d'un meurtre remontant à 1974 et d'une enquête sur les fraudes électorales de 1977. Zia déclare de plus qu'un nouveau scrutin ne pourra être tenu avant que la justice ne se soit prononcée sur les charges criminelles pesant sur Bhutto et ses anciens lieutenants, mettant un terme à la transition politique promise.
Les militaires engagent à ce moment-là une militarisation sans précédent de l’État et la plus violente purge de l'histoire du Pakistan. Le , les élections sont définitivement annulées et le , les activités politiques sont interdites. Les médias sont également contrôlés et censurés.. Ali Bhutto est condamné à mort par la Cour suprême le . Sa famille entame alors une série de recours qui ne donnent rien. Après l'épuisement de ceux-ci, Bhutto est rapidement pendu le dans une prison de Rawalpindi. Zia-ul-Haq refuse d'exercer son droit de grâce, malgré de nombreux appels internationaux en ce sens, notamment de la part des États-Unis, de la France et de l'URSS. Entre-temps, Zia nomme un gouvernement de technocrates durant l'été 1978 puis devient officiellement président le alors que Fazal Elahi Chaudhry, le précédent chef de l’État, démissionne.
Réactions internationales vignette|Muhammad Zia-ul-Haq et Ronald Reagan à la Maison-Blanche en 1982.
Le coup d’État du a suscité peu de réactions au niveau international. Il a toutefois été clairement condamné par l'Union soviétique, qui entretenait de bons liens avec le précédent pouvoir. Les réactions internationales concernant la condamnation à mort de Zulfikar Ali Bhutto ont en revanche été nombreuses, pas moins de 27 pays ayant demandé sa clémence. On trouve parmi eux les grandes puissances, dont les États-Unis et l'Union soviétique, mais aussi des pays alliés du Pakistan, comme la Chine et l'Arabie saoudite. Muhammad Zia-ul-Haq a cependant été irrité par ces pressions, y voyant l'action d'un « club de politiciens étrangers ».