Anita Berber, née le probablementR. M. Pettis, « Anita Berber », in The Queer Encyclopedia, glbtq.com, Los Angeles, 2005. à Leipzig et morte le à Berlin, est une praticienne de la danse libre, mannequin et actrice allemande. Artiste de cabaret avant-gardiste et bisexuelle affichée, elle a fait de sa vie elle-même une « Gesamtkunstwerk » aux frontières de la délinquance.
En concevant, produisant et dansant des chorégraphies qui, sur le thème de l'érotisation de la mort, mêlent l'orientalisme des costumes à la musique moderne, elle devient dès 1917 l'icône dérangeante du courant expressionniste dans les domaines de la pantomime et du burlesque américain. Figure underground de la femme affranchie et professionnelle de la provocation vilipendée, elle est à la suite d'Adorée Villany et Mata Hari une des premières performeusesL. O'Ryan, , mémoire de maîtrise, Institut Courtauld, Londres, 1997. avec à danser nueJ. Pécsi, « Die Tänzerin Anita Berber », in Das Leben, vol. IV, , , Leipzig, mai 1927..
Laissant la scène à des femmes artistes moins outrancières, Mary Wigman, Valeska Gert, Verena Skoronel, Berthe Trümpy ou Leni Riefenstahl, elle meurt de la tuberculose à l'âge de vingt neuf ans en ex-starlette victime de ses excès toxicomaniaquesM. Walle « Les Berlinoises et leur combat », in Lionel Richard, Avant l'apocalypse : Berlin 1919-1933, , Flammarion, Paris, 1991 ..
Biographie Fille d'artiste sans père (1899-1914) vignette|gauche|redresse|Anita Berber à deux ans, élevée bourgeoisement par sa grand-mère. Anita Berber est la fille d'une chanteuse de cabaret, AnnaD. Wunderlich, « Anita Berber : "Tänze des Lasters, des Grauens und der Ekstase" », in D. Wunderlich, AußerOrdentliche Frauen, Piper, Munich, 2009 . Lucie Thiem, dite Lucie, et de Felix Berber, premier violon du Gewandhaus de Leipzig qui se mariera cinq fois dans sa vie. Elle a trois ans et demi le quand ses parents divorcent pour . À partir de 1906, elle est élevée à Dresde par sa grand-mère maternelleS. Laurenceau, « Anita Berbern danseuse du vice, de l'horreur et de l'extase », in Deuxième page, Paris, 2016., Louise, dans un confort bourgeoisJ. Kronsbein, « Die Sünde persönlich », in Der Spiegel, , , Hambourg, 8 janvier 2007..
Elle a six ans et ne voit plus sa mère partie à Berlin, où elle a été embauchée par Rudolf Nelson dans la revue du Chat Noir, cabaret de l'avenue Unter den Linden. À dix ans, soit un an avant Mary Wigman, qui deviendra la promotrice de la danse expressionniste, elle est inscrite dans ce qui devient en 1912 l'Établissement d'enseignement Jacques Delcroze de Hellerau, où est mise en œuvre une pédagogie nouvelle fondée sur la rythmique Jacques Dalcroze.
À quatorze ans, en 1913, elle rejoint sa mère à Weimar. Inscrite à la rentrée dans le coûteux Institut de formation pour jeunes filles Curt Weiss, elle apprend le français et la couture. Elle fait sa confirmation luthérienne le à l'église Saint-Luc de Dresde avec le pasteur Johannes Kessler.
L'avant-garde berlinoise (1915-1918) En 1915, après que la guerre a éclaté, Anita Berber, accompagnée de sa grand-mère, suit sa mère à Wilmersdorf, une banlieue de Berlin où s'entassent les immigrés de l'intérieur. L'adolescente vit là, 13 rue Zähringer, entourée de femmes, dont ses deux tantes maternelles, Else et Margarete, toutes deux vieilles filles. Tout en se produisant dans des cabarets, elle suit des cours à l'École de théâtre Berlin.
vignette|Anita Berber, pantomime de dix huit ans. Elle apprend la danse moderne et la pantomime en même temps que auprès de , une actrice adepte d'Isadora Duncan et amie de Gustave Klimt qui, après avoir donné des spectacles de tableaux vivants à travers le monde, a ouvert dans sa villa une école. Elle monte sur scène pour la première fois le à la Salle , où elle participe à une chorégraphie aux côtés d'une autre débutante, Valeska Gert. Le chef de la censure , qui est présent, préfère celle-ci et déclare à propos de la première . Elle part toutefois en tournée avec la troupe Sacchetto à travers l'Allemagne, Hanovre, Leipzig, Hambourg et Francfort. Sa rousseur naturelle la distingue parmi les nombreuses autres jolies filles.
Le , elle donne son premier solo, Danse coréenne, dans la salle des fêtes de la Haute école de musique de Berlin. Elle n'a pas encore dix huit ans et elle est remarquée par le propriétaire du magazine féminin Le Monde de l'élégance (Elegante Welte), , un passionné de danse, mais c'est du concurrent Die Dame qu'elle fait la une.
Elle se produit dès lors en solo à l', puis au sous la direction d'un certain Pirelli, qui bouleverse le style de danse qu'elle a pratiquée jusqu'alors au sein des sages tableaux vivants de . Elle danse sur des musiques de compositeurs contemporains, tels Claude Debussy, Richard Strauss ou Camille Saint-Saëns, mais aussi Léo Delibes. Elle répète auprès d'Hélène Grimm-Reiter dans l'École pour la danse artistique et la culture physique, Kurfürstendamm, là même où sa jeune cadette Leni Riefenstahl réussit à s'offrir quelques cours à l'insu de ses parents, Leni Riefenstahl, , Henschel, Leipzig, 1999 ..
Richard Oswald l'introduit dans le cinématographe en 1918 et elle devient un mannequin recherché par les magazines féminins, une figure des ateliers photographiques Alex Binder et . C'est aussi en 1918 qu'elle fait sa première tournée à l'étranger, en Suisse, en Hongrie et en Autriche. Elle est à Budapest quand l'armistice est signé. Au cours d'une soirée de retour de scène, dans un hôtel de Vienne, complètement ivre, elle se livre pour la première fois en public à une danse entièrement déshabillée.
Mondanité décadente (1919-1920) vignette|gauche|Anita Berber en 1920, par Alexander Binder. En , Anita Berber épouse un héritier, Eberhard , qui est un scénariste employé par Richard Oswald. Elle tient le second rôle, au côté de Conrad Veidt, dans Différent des autres, film qui sort au printemps et qui milite pour la cause homosexuelle. C'est une œuvre engagée pour laquelle Richard Oswald a fait appel aux conseils du sexologue Magnus Hirschfeld.
Qu'est ce qui intéresse le public : La faim, la misère, la souffrance de millions de gens, Quand des milliers croupissent en prison ? Est-ce que cela intéresse le public ? Hélas, le derrière nu d'Anita Berber, Voilà ce qui intéresse le public.Chansonnette signée W. Mann et chantéedans les cabarets durant les A. de Jonge, The Weimar Chronicle-Prelude To Hitler, , Paddington Press, New York, 1978 ..
Dans une capitale défaite et traversée par la révolution spartakiste, Anita Berber dépense sans compter en vêtements, chapeaux, chaussures et bijoux. Elle habite une suite de l'hôtel Adlon et entretient son image d'excentrique en se promenant un singe sur l'épaule et en s'habillant en homme. Elle lance la mode « à la Berber », smoking et monocleJ. Grundmann, S. Baumbach, R. D. Herbrand, D. Riedel & K. Müller, « Aufbruch in die Moderne - Drogen in den Zwanzigern », octobre 2003.. Anorexique, elle consomme éther, chloroforme, opium, cocaïne et cognac. La consommation de cocaïne lui vaut le surnom de Reine des neiges, Gay Berlin: Birthplace of a Modern Identity., , Knopf Doubleday Publishing Group, New York, 2014 ..
Elle découvre le sadomasochisme et fréquente grands restaurants et palaces. Elle a l'habitude de s'injecter de la morphine devant les autres clients. Elle paraît un soir dans la salle à manger de l'Adlon entourée de deux jeunes hommes peints, vêtue d'un seul manteau de fourrure noire, qu'elle laisse tomber en prenant le champagne et qu'aussitôt le maître d'hôtel remet délicatement sur ses épaules. Punk avant l'heure, elle se teint les cheveux rouge sang et peint ses lèvres d'un grand cœur noir.
Si son personnage scandaleux lui attire le public du Schall und Rauch que dirige Max Reinhardt, sa toxicomanie compromet sa carrière cinématographique.
La scandaleuse de Berlin (1921) En 1921, son mari obtient le divorce. La mode berlinoise est à la vedette sexuellement libéréeR. Seydel, « Stars der Zwanziger », in K. von Soden & M. Schmidt, Neue Frauen. Die zwanziger Jahre. Bilderlesebuch., , Elefanten Press, Berlin, 1988.. La rumeur prêtera à celle qui s'honore du titre de « mauvaise fille » de nombreuses liaisons saphiques, notamment avec Marlene Dietrich. Anita Berber se met en ménage avec Susi Wanowsky, une femme divorcée d'un haut fonctionnaire de la police et propriétaire d'un bar pour rencontres lesbiennes, La Garçonne. Susi Wanowsky devient sa productrice et secrétaire.
Le couple pratique un triolisme saphique avec qui vaut aux trois femmes le surnom de par lequel elles sont tous les lundis à neuf heures du soir accueillies sous les applaudissements au Topp Keller, un cabaret clandestin situé à Schöneberg, 13 SchwerinstrasseM. Bollé, préf. , Eldorado : homosexuelle Frauen und Männer in Berlin, 1850-1950 : Geschichte, Alltag und Kultur., , , Berlin, 1992 .. Sous prétexte de participer à une loterie officiellement appelée La Pyramide, les lesbiennes peuvent s'y retrouver à l'insu de la police, du propriétaire, des voisinsCh. Leidinger, Keine Tochter aus gutem Hause : Johanna Elberskirchen (1864-1943)., , , Constance au Lac, 2008 ., et pour trente pfennigs viennent écouter Claire Waldoff interpréter au milieu de quatre musiciens des chansons à boire. Anita Berber pose lascivement avec Renée Sintenis et un modèle, anonyme, pour un cliché coquinM. Bollé, préf. , Eldorado : homosexuelle Frauen und Männer in Berlin, 1850-1950 : Geschichte, Alltag und Kultur., , , Berlin, 1992 ..
Elle est d'une revue de Rudolf Nelson intitulée Payez, s'il vous plaît ! sur la scène du Théâtre Nelson, 217 Kurfürstendamm, où triomphera cinq ans plus tard la Revue nègre de Joséphine Baker. Elle se produit sur la minuscule scène de La Souris blanche, qui appartient à un puissant industriel, Peter Sachse, et où certains spectateurs ne se présentent que le visage masqué. Son interprétation de Morphine, sur la musique d'une valse lente écrite pour elle par Mischa SpolianskyM. Spoliansky, Morphium (valse boston), Heiki-Verlag G.m.b.H., Berlin, 1920, rééd. Duophon Records, Berlin, 1998, CD, rééd. Edel Classics, Hambourg, 2005, CD., est un tube repris jusqu'à Paris.
Le premier spectacle où elle se montre entièrement nue sur scène, la scène de l'Alcazar de Hambourg, suscite l'enthousiasme des uns, la réprobation des autres. Aux spectateurs qui protestent, elle répond comme à son habitude par un doigt ou même un bras d'honneur. Sous la menace d'une sanction pénale, elle reprend les séances des jours suivants revêtue d'un ultime voile.
Couple infernal (1922-1923)
En , Anita Berber rencontre au cours d'une soirée privée du Casino son prochain partenaire de scène, le poète homosexuel Sebastian Droste, qui, cocaïne aidant, prend aussitôt la place de Susi Wanowsky au poste de régisseur général. Fils de famille hambourgeois, c'est aussi un danseur qui fut membre de la compagnie de , une des maîtresses d'Anita Berber célèbre pour ses mises en scène subversives, plus blasphématoires qu'obscènes, et qui se trouve au chômage depuis un peu moins d'un an que la troupe a été interdite, sa patronne condamnée pour emplois dissimulés à une amende qu'elle est incapable de payer.