L'expression versets sataniques évoque des versets (ʾāyāt) particuliers du Coran où Satan aurait fait dire à Mahomet des paroles empreintes de conciliation avec les idées polythéistes. Cet épisode concerne les versets 19 à 23 de la sourate 53 ( [An-Najm], L'Étoile). Cet incident aurait eu lieu à La Mecque, huit ans avant l'hégire ( [hijra], « émigration, rupture, séparation, exil »). L'épisode est « rapporté dans de nombreuses sources du commentaire islamique »Gilbert Grandguillaume, « Le langage de l'orientalisme », Peuples Méditerranéens, L'orientalisme, interrogations, N°50, 1990, 171-176..

L'expression a été inventée par l'orientaliste écossais Sir William MuirMuir, Sir W., The Life of Muhammad, Edimbourg, 1923 dans les années 1850 et Salman Rushdie l'a retenue comme titre de son livre Les Versets sataniques (1988), ces termes renvoyant explicitement aux versets de la sourate 53.

Le terme « versets sataniques » est une appellation occidentale, inusitée dans la tradition arabo-musulmaneChristian Robin, « L'Arabie préislamique », Le Coran des Historiens, 2019, Paris, p. 108 et suiv..

Résumé L'épisode des versets sataniques relate un événement issu des biographies (sîyar) de Mahomet par Ibn Sa'd et Tabari, au cours duquel Satan aurait fait prononcer des versets hérétiques à Mahomet que l'ange Gabriel ne lui aurait pas révélés. Alors qu'il était en conflit avec les Quraychites sur le rejet des idoles, et désirait ardemment la conversion de son peuple, Mahomet récite la sourate de l'Étoile récemment descendue devant l'assemblée des Quraysh. Satan aurait alors profité du désir de Mahomet pour lui faire dire Ibn Warraq, Pourquoi je ne suis pas musulman, traduit de l'anglais, Éditions L'Âge d'Homme, Lausanne, 1999 en parlant des trois divinités principales du panthéon chez les polythéistes mecquois, Al-Lat, al-Uzza et Manat : . Al-Lat, al-`Uzzâ, et Manât étaient des déesses préislamiquesP. Neuenkirchen, « Sourate 53 », Le Coran des historiens, 2019, p. 1567 et suiv.. Les musulmans et les polythéistes se seraient alors inclinés ensembleM.T. Urvoy, "Versets sataniques", Dictionnaire du Coran, 2007, p. 905.. L'événement aurait réconcilié temporairement les Mecquois et permis le retour des immigrés en Abyssinie, qui auraient eu vent de la réconciliation. Gabriel aurait alors signalé à Mahomet qu'il s'était trompé dans la récitation, et celui-ci aurait alors récité à nouveau la sourate devant les Quraysh sans erreur, ce qui aurait amené la rupture définitive entre les musulmans et les Quraysh. C'est à cet événement que le verset 52 de la sourate 22 ferait alors référence, Allah signalant à Mahomet que Satan aurait ainsi induit en erreur tous les prophètes avant lui, mais que Lui même corrigeait les erreurs. Pour Tabari, les versets 53:21–26 qui précisent que seul Allah permet l'intercession, et n'accepte pas celle des divinités païennes, seraient liés à cet événement.

Récit de Tabari

Le récit des « versets sataniques » a notamment été transmis par Ibn Sa'd et par Tabari (839-923), historien et commentateur sunnite qui rapporte ainsi cette anecdote :Le terme gharaniq est un hapax. Les commentateurs écrivent qu'il s'agit des grues, dont les formes au singulier en arabe sont ghirnīq, ghurnūq, ghirnawq et ghurnayq, avec des formes proches pour corbeau, et aigles.

Des versets controversés Ces versets sont qualifiés de « sataniques » en raison du cinquante-deuxième verset de la sourate 22 (Al-Hajj), dans lequel Allah abroge des versets que Satan a fait prononcer aux prophètes. La tradition savante arabo-musulmane voit dans ce passage une tentative de compromis avec le polythéisme, qui laisserait place à l'intercession de divinités païennes auprès de Dieu, mais qui n'aurait eté dictée que par Satan.

Pour C. Robin le terme est obscur et . L'épigraphie permet de comprendre que les « filles de Îl » (terme probablement à l'origine de l'expression « fille d'Allah ») désigne des êtres surnaturels ayant un rôle de messager. Il s'agit d'un terme théologique polythéiste qui correspond au concept d'ange dans le monothéisme. La compromission est donc double puisqu'elle inclut des divinités préislamiques à la théologie musulmane par l'usage d'une terminologie polythéiste.

Cette tentative de synthèse théologique a rapidement été récusée . Une autre synthèse semblable se trouve, pour l'épigraphiste et orientaliste Christian Julien Robin, dans la reprise du nom Ar-Rahman pour Allah. L'historien identifie dans cette appellation un nom dérivé de « Rahmanan », qui désigne Dieu chez les juifs et d'autres communautés monothéistes vivant dans l’Arabie préislamique, que ce soit chez des chrétiens, ou chez le prédicateur Musaylima al-kadhdhâb, un rival de Muhammad.

Lors de l'épisode des versets sataniques, Mahomet fait des concessions à l'unicité divine (tawḥīd) afin d'attirer à sa nouvelle religion les Quraych polythéistes. Cet épisode est cité par Tabari. Si la version d'Ibn Hichâm des écrits d'Ibn Ishaq ne fait pas mention de cet épisodeHichem Djaït, "La vie de Muhammad" Tome 2, en ligne sur Google Livres, Alfred Guillaume le réintègre au texte original d'Ibn Ishaq à partir des écrits de al-Tabari. En effet, l'immense majorité du contenu historique de l'édition d'Ibn Hisham provient d'Ibn Ishaq. Néanmoins, il a retranché beaucoup, semble-t-il, des épisodes, dont probablement celui-làAlfred Guillaume (Introduction et notes), , Oxford University Press, 1995, .

Dans l'ouvrage collectif, Le Coran des historiens, Christian Julien Robin cite ces deux versets qui :

19. Avez-vous considéré al-Lat et al-Uzza

20. Et Manat, cette troisième autre?

20. bis [Ce sont les sublimes Déesses

20. ter. et leur intercession est certes souhaitée]

21. Avez-vous le Mâle et Lui la Femelle !

Christian Julien Robin poursuit en signalant que Mahomet a rapidement récusé cette tentative de synthèse entre polythéisme et monothéisme mais, paradoxalement, . L'historien identifie dans cette appellation un nom dérivé de « Rahmanân », qui désigne le dieu des juifs vers le dans l'Arabie préislamique, mais aussi les dieux d'autres communautés monothéistes vivant dans la même région, que ce soit chez des chrétiens, ou chez le prédicateur Musaylima, un rival de Muhammad. À l'appui de cette analyse, Christian Robin précise : .

Historicité L’authenticité de ce récit est généralement admise. Pour certains orientalistes, il pourrait refléter une volonté de rapprochement avec les polythéistes. Si certains auteurs comme Caetani considèrent ce récit comme une invention a posteriori, la majorité des chercheurs en défendent l'authenticité. Crone remarque néanmoins que ces versets sataniques s'intégreraient difficilement à la sourate 53.

La construction d'une figure de prophète infaillible Shahab Ahmed, auteur d'une monographie sur le sujet, observe que dans les commentaires les premières Sirah, l'histoire était universellement acceptée et impliquait une conception de prophètes livrés à une lutte continue. Ce n'est que plus tard, dans la période de recension des collections de hadith, que l'orthodoxie réclamait un prophète infaillibleAhmed Shahab, 2017, Before Orthodoxy: The satanic verses in early Islam, p. 294,300, Cambridge, Massachusetts; London, Harvard University Press, . Selon Ibn Taymiyyah: Ibn Taymiyyah, Majmu' al-Fatawa, url=http://library.islamweb.net/newlibrary/display_book.php?ID=611&start=&idfrom=1015&idto=1019&bookid=22&Hashiya=5, .

L'idée d'un prophète purifié apparaît dans certaines biographies anciennes. Ainsi, un hadith raconte une purification du cœur de Mahomet par des angesIbn Hišām,Sīrat al-nabī, p. 176.. Pour autant, le principe d'infaillibilité et de préservation du péché n'a pas pour origine le texte coranique, ni les hadiths. Il apparaît sous l'influence de la pensée orientale et à travers les chiismes avant d'intégrer la foi sunniteWensinck, The Muslim Creed, Londres, 1965, p. 217-218.. Il concernait à ses origines l'ImamMadelung, W. and E. Tyan, “ʿIṣma”, in: Encyclopédie de l’Islam.. Cette notion, isma, évolue de la préservation de la simple révélation coranique à l'infaillibilité de l'ensemble des prophètes. Certains courants de l'islam ont alors continué à défendre, en s'appuyant sur le texte coranique, l'existence de péchés commis par les prophètes et Mahomet, entre autres, durant leur mission prophétique.

Les et s voient encore, à la suite des apports logiques de la philosophie grecque, une opposition entre ces différents courants, certains limitant l'impeccabilité de Mahomet et des prophètes, d'autres présentant des justifications aux péchés présentés dans le texte coranique. Une opposition est faite dans le courant muʿtazilite entre des fautes graves dont auraient été exemptés les prophètes et les fautes légères dues à l'inadvertance qu'ils ont pu commettre. Ainsi, certaines justifications sont présentées et étudiées par Fakhr ad-Dîn ar-Râzî (), défenseur d'une préservation des prophètes des erreurs et péchés. Les versets sataniques sont pour certains mis en doute, pour d'autres ils auraient été mal compris et auraient été à l'origine une phrase interro-négative, ou encore auraient désigné des anges et non les trois déesses. Pour d'autres encore, Satan aurait parlé et non Mahomet, niant ainsi une faute grave commise par le prophète. Selon l'islamologue Nadjet Zouggar, ces explications sont fondées sur des arguments que l'on peut qualifier de dialectiques ou spéculatifs, plutôt que scripturaires.

Néanmoins, certains auteurs musulmans modernes rejettent ce récit, considérant que les versets actuels du Coran sont cohérents. Pour eux, le récit aurait été majoritairement accepté pour des raisons théologiques, celui-ci mettant en valeur le rôle passif de Mahomet dans la réception de la révélation coranique. Néanmoins, pour Bell, les versets 21-22 et 23 sont des ajouts postérieurs au texte. Du point de vue du consensus actuel musulman, Mahomet, en tant que messager du message divin, ne saurait avoir ni sa foi, ni sa sincérité remises en cause, ni même voir sa vie être ramenée à une vie banale où l'erreur est possible. Pour Ibn Warraq, cette supposée concession à l'idolâtrie pose un problème : Ibn Warraq, ibid .

Notes et références

Sataniques